‹ L'histoire de la France expliqueée au Musée de ClunyChapitre 1 sur 92 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

J'AI essayé de dégager ici, devant nos œuvres et nos meubles, la psychologie de nos siècles.

Ce petit ouvrage n'est pas destiné aux érudits. Il s'adresse au public, et plus particulièrement à la jeunesse, aux esprits de bonne volonté qui désirent comprendre et s'é-mouvoir. Comprendre est le commencement d'aimer. Nous ignorons trop de clwses, et cette ignorance nous prive de mille jouissances exquises qui perpétuellement s'offrent à nous sans que rien nous en avertisse. De l'histoire, on nous apprend la succession des batailles et des rois, les drames du palais ou les intrigues de la cour; mais de la vie intime, que savons-nous ? De la race qui s'élabore, de sa pensée qui engendra la nôtre, de ses coutumes et de ses besoins, des rêves quelle couvait pour qu'ils fussent un jour notre réalité, de cette longue patience qui fut notre berceau, de cet effort qui est notre genèse, nous ne cemnaissons rien, et c'est pitié.

On répète volontiers : « L'art n'a point de patrie. » Rien n'est plus inexact qu'une telle formule, si on la prend au pied de lu lettre; elle signifie simplement qu'on peut aimer ou admirer les œuvres de l'art, quelle que soit leur origine, puisque les unes aussi bien que les autres traduisent les aspirations de l'Jmmanité. Mais l'éclectisme des amateurs n'empêchera pomt ces œuvres d'avoir une patrie, car elles sont au contraire et par excellence l'expression psychique de la race dont elles émanent. Chaque peuple, à chaque moment de son histoire, a subi le contre-coup des événements. Quelle époque, mieux que la nôtre, pourrait seroir de témoignage à cette vérité ? Ce que

nous constatons à l'heure présente s'est produit de tout temps. Après chaque secousse — et d'autant plus profondément lorsque la crise fut plus violente — les façons de voir et de vivre, de sentir et de penser se trouvent modifiées ; avec les nouvelles conditions de l'existence, les mœurs changent, et, devant les aspects nouveaux de l'avenir qui s'inaugure, les idées évoluent. Tout naturellement, cette transformation des goûts, des mœurs et des idées se manifestera, dans le domaine matériel, par une variation des modes, des meubles, de tous les menus objets qui sont les auxiliaires de la vie; dans l'ordre spirituel, elle s exprimera par les œuvres de l'art. La marche trois fois parallèle des événements, des mœurs, des idées a des étapes successives et qui se correspondent ; le même enchaînement qui se constate entre les faits historiques se révèle, avec une égale netteté, entre les phases de l'évolution morale et les manifestations artistiques.

L'œuvre d'art est donc un document de psychologie sociale; la série des œuvres représente les états d'âme successifs de ceux qui furent avant nous, de ceux qui ont lutté, peiné, saigné, pour nous faire ce que nous sommes. Par les œuvres de son art, chaque groupement d'hommes en chaque époque, chaque coin de chaque patrie a donné tour à tour la formule de ses passions et de ses souffrances, de sa croyance et de ses vœux. L'Art est la confession des peuples; il est le témoin perpétuel de l'espérance humaine et de la déception qui suit.

Tous les âges ont eu cette visée commune d'un bonheur qu'ils croient entrevoir, mais qui tantôt leur échappera; tous, également sûrs d'avoir conquis la vérité définitive, ont attesté leur foi en posant sur la terre le monument qu'ils lèguent aux âges à venir. En sorte que la chronologie des œuvres est là pour nous montrer les phases du mysticisme invétéré qui résiste à tous les désenchantements et qui toujours adore avec le même enthousiame un idéal toujours changeant.

Etudier l'art sans le rapprocher de l'histoire, ce serait examiner l'effet sans s'inquiéter de la cause; enregistrer le résultat sans en pénétrer la signification vraiment humaine, ce serait montrer la matière sans regarder à l'âme. Un musée est une collection d'âmes.

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