LA VIERGE ET L'ENFANT
Albâtre. Provient de l'Hospice de Sens.
(Art français, XIV siècle.)
feuille de chou est plus belle encore que l'acanthe; elle es£ belle deux fois, par la vertu majestueuse de ses lignes, et par la vertu nutritive de sa chair. La feuille de trèfle aussi est belle, si souple sous la brise, et qui nourrit le bétail ! Il cueille une feuille de chou, il cueille une feuille de trèfle, il les baise en pleurant, il les façonne en pierre, et l'art gothique est né'
La dénomination moderne d'art gothique est un non-sens; le moyen âge disait plus juste : « Opus francigeniim, » l'œuvre issue de la France; les Allemands eux-mêmes l'ont saluée de ce nom, à sa naissance, et ce nom était justifié, car cette œuvre traduisait notre âme. Elle marque l'apothéose d'une pensée française. Non seulement elle proclame, par son élancement vers le ciel, la Foi; par la multiplication des sourires, l'Espérance; mais encore et en même temps, par ses clochetons et ses fleurons, par ses crochets, ses rampants, ses rosaces, par ses nervures et par ses clefs de voûte, par toutes ses pierres, joyeusement elle symbolise la gratitude de l'homme pour sa Terre, l'union de l'être pensant avec la chose dont il est fait, et leur parenté reconnue; en glorifiant le sol et ce qui sort du sol, elle annonce l'avènement d'une notion nouvelle, qui est déjà l'idée de Patrie.
Egalement, dans le domaine pratique, le xine siècle a des initiatives qui inaugurent une ère nouvelle. Les Croisades nous ont mis en contact avec les vieilles civilisations de l'Orient.; nous y recueillons des connaissances précieuses, un appétit de mieux être et un désir de mieux faire, le besoin du progrès, le sens de l'hygiène; nous en rapportons des produits que nous essaierons d'imiter ; aussitôt des métiers s'installent chez nous des manufactures se fondent, des corporations s'organisent; la promiscuité des peuples nous a révélé le bénéfice des échanges, et le commerce naît; le cercle des relations et des tran- actions s'élargit; la première banque est créée (Provins, 1256) ; les premières messageries (1278); première mention de la Gabelle (1240) et de la Douane (traites foraines, 1290). Etienne Boileau réorganise le système des corporations et rédige un règlement des métiers de Paris. Première Bibliothèque royale (1236) et fondation de la Sorbonne (1253); les chiffres arabes sont introduits (1202), et Villehardouin écrit la première prose française (1210).
Dans l'ordre politique, la réforme n'est pas moins importante : par la série des expéditions lointaines, les seigneurs féodaux se sont endettés, ruinés ; le roi en profite pour renforcer
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son pouvoir, accroître son domaine, interdire les guerres privées. Il surveille et réglemente l'usage des monnaies seigneuriales. Il abolit le duel judiciaire qu'il remplace par la preuve testimoniale. La jurisprudence naît, en face de la justice féodale, et suscite contre celle-ci une secte de juristes qui exhumeront les textes de l'Empire romain et qui vont, à coup d'institutes, ébranler l'édifice féodal. En même temps, la bourgeoisie achète aux seigneurs appauvris des terres, des privilèges, des droits nouveaux. Première municipalité de Paris (1220); première mention d'un Parlement (1239). Philippe III accorde à un orfèvre des lettres de noblesse ; il dit : « Le roy a cognaissance d'anoblir un homme. » Principe neuf qui amoindrit déjà le privilège d'une caste fermée jusqu'à présent et désormais ouverte. Le peuple sort de l'ombre; des noms de manants entrent dans l'histoire. Mais l'atroce misère du xive siècle va entraver l'essor de cette envolée.
Dans l'angle nord-est de la salis, à droit* du visiteur qui descend l'escalier :
Deux fragments d'une Résurrection des morts ; hautrelief. Première moitié du xme siècle. Proviennent de la décoration extérieure de Notre-Dame de Paris (porte dite du Jugement dernier, registre inférieur du tympan.)
La Vierge et l'Enfant, statue. Première moitié du xme siècle. Provient de l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
Tête décorative en saillie sur une moulure. Milieu ou seconde moitié du xme siècle. Provient des fouilles du boulevard Sébastopol.
Les Rois Mages, groupe en ronde bosse, mutilé. Seconde moitié du xme siècle. Provient de la décoration extérieure de Notre-Dame de Paris.
Douze statues mutilées. Seconde moitié du xme siècle. Proviennent de la décor tion extérieure de Notre-Dame de Paris et, pour la plupart, de la porte Saint-Étienne, au croisillon sud de la cathédrale. Ayant été brisées, lors de la Révolution, elles furent transportées rue de la Santé, vers le haut du faubourg Saint- Jacques, où elles servirent de bornes jusqu'en 1839.
Dix clefs de voûte à décors de feuillage. Fin du xme siècle. Proviennent de la chapelle du collège de Cluny (à Paris ) détruite en 1859.
Devant la piscine :
Un ange, statue. Fin du xme siècle. Provient de l'abbaye dePoissy (Seine-et-Oise). Cette figure, contemporaine et proche parente de celles qui décoraient la cathédrale de Reims, s'inspire du même esprit qu'elle traduit par le même sourire.
Pierre tombale de Louis et Philippe d'Alençon (f vers 1275), petits-fils de saint Louis. Sculpture en haut-relief. Dernier quart du xme siècle.
Dalle funéraire d'un croisé français (Brocard de Charpignie) taillée dans une colonne antique. (Marbre.) Art français en Chypre, xme siècle. Provient de Larnaca.
Au fond de la grande salle, à gauche (six marches à descendre) sur les murs d'une petite salle voûtée :
Huit stèles hébraïques, gravées d'inscriptions funéraires. Trouvées à Paris, en 1849, entre la rue de la Harpe et la rue Pierre-Sarrazin, sur l'emplacement d'un cimetière juif du xme siècle.
XlVe SIÈCLE
Les transformations sociales ne manquent guère d'apporter, avec les bénéfices qu'on souhaitait, des inconvénients qu'on n'avait pas prévus. Non seulement les belles espérances du xme siècle vont avorter au xive, mais encore les raisons mêmes de sa prospérité engendreront une série de conséquences redoutables. L'âme change; l'histoire tourne. Nous allons assister à l'avènement de l'or en face de l'idéalisme qui décline.
L'échec définitif des Croisades a laissé, au moral, une désillusion; le prestige de l'autorité religieuse en pâtira, alors qu'il est beaucoup trop tôt pour se priver du frein qu'elle constituait ; donc le niveau moral s'abaisse : déchéance de la papauté, schismes, licence des mœurs — Les nations chrétiennes, qui
se battaient côte à côte contre l'Infidèle, n'ayant plus cet objectif commun, se tournent les unes contre les autres (guerre de Cent ans;. — Nos incursions en Orient nous ont donné le goût des arts, mais en même temps celui du luxe ; nous avons des industries naissantes, un commerce naissant, les premières notions de la banque ; mais du même coup se révèlent le besoin de l'or et sa puissance d'action.
Elle va se manifester en tout. Les défaites successives de Courtrai, de Crécy, de Poitiers, et les canons d'Edouard ont discrédité la chevalerie; en outre, elles ont démontré l'urgence de combattre, comme l'ennemi, par des moyens nouveaux, c'est-à-dire avec l'infanterie ; or, celle-ci est mercenaire ; donc, pour la payer, il faut, encore une fois, de l'or. Où le prendrat-on ? Le roi travaille à centraliser le pouvoir au détriment de la féodalité qui s'épuise, mais les ressources pécuniaires lui manquent. Où les cherchera-t-il ? Le peuple, réduit à la plus profonde misère par les pillages incessants des Anglais et des Brigands, ne peut rien donner; les seuls riches sont l'Église et les trafiquants, juifs, lombards : ceux-ci sont faciles à dépouiller, par les tortures, par l'altération des monnaies, qui les frappe bien plus qu'elle n'atteint le vrai peuple. Quant aux biens du clergé, ils sont mieux défendus; la convoitise qu'ils inspirent n'en sera que plus forte ; elle préoccupe tout le siècle. Dès le début, Philippe le Bel a osé une première atteinte, par la spoliation des Templiers; Charles V, par la main de Duguesclin, en osera une plus grave, en rançonnant le pape même, et la chanson populaire fait dire à son héros qu'il n'acceptera aucun argent, « si ce n'est de l'avoir venant de la Clergie •.
L'Église donc n'est plus respectée, ni par les rois ou les princes, ai parle peuple qui suit les exemples d'en haut, ni par elle-même. En 1303, on voit le Saint- Père bafoué, souffleté, bâtonné comme un serf; Dante, qui est pieux mais qui est Gibelin, jette ce Boniface VIII dans son Enfer; six ans plus tard, le successeur de Boniface est enfermé dans Avignon, otage du roi qui l'emploie à ses trafics; quand le Pape et le roi de France lancent l'idée d'une nouvelle croisade, le projet n'est qu'un subterfuge pour extorquer l'argent du peuple au profit de ces deux complices. Puis, tout d'un coup, la chrétienté se trouve avoir en même temps deux souverains pontifes, qui se | dressent face à face, se couvrant d'injures et d'anathèmes. Cependant la Cour pontificale d'Avignon est tombée dans un état que Pétrarque nous retrace avec horreur : « Sentine de
« tous les vices et de toutes les scélératesses; l'espoir d'une vie « future est considéré ici comme une illusion vaine, et Jésus- « Christ est mis au rang des inventions puériles; la pudeur est « taxée de sottise, la prostitution mène à la célébrité; je passe « sous silence la simonie, l'avarice, l'insolence et la cruauté. >- Tout à l'heure le Pape Grégoire XII, dans la bulle Admonet nos, et Jean Gerson (auteur probable de l'Imitation) nous apprendront aussi l'épouvantable immoralité des couvents italiens et français, d'hommes ou de femmes. Le peuple se détourne, s'agite, et voici l'aube du protestantisme apparaître en Angleterre avecWicleff (1370), en Allemagne, en Italie, avec Institution communiste des Petits Frères, tandis que l'aube de la Révolution apparaît à Rome, avec la République de Rienzo (1347), et en France, avec la Jacquerie (1358).
Car un autre respect agonise, celui de la noblesse : elle s'est trop laissé battre par les rustauds d'Angleterre et de Flandre. Au lendemain de Crécy (1346), le Continuateur de Nangis, raillant le luxe des seigneurs, leurs maillots si collants et leurs vestes si courtes, se permet d'écrire que ces vêtements « seront plus commodes pour fuir devant l'ennemi. » Dans les chaumières, on répète que le château et ses gens d'armes coûtent bien cher et profitent bien peu au vilain qui les paie, en somme, pour le défendre; et l'on répète aussi que tous ces gentilshommes, sous leurs splendides armures, ne sont pas invincibles, puisque des rustres, avec leurs couteaux, ont pu les égorger tranquillement, comme un bétail. On pourrait donc en faire autant et se débarrasser du maître, une bonne fois? Les Jacques se ruent, massacrent, brûlent. « On crut, dit Froissard, que toute gentillesse allait périr. »
Si elle ne périt pas, elle n'en vaut guère mieux; elle n'échappe à l'anéantissement que pour s'enfoncer dans l'ordure. Et il en va de même par toute l'Europe : ce qui ne croule pas chancelle. Partout la foi s'étiole. En haut, le crime triomphe, le vice s'étale, et le seul intérêt dicte la décision des princes. En bas, la misère gronde; la famine et la peste, double suite des guerres interminables, ont décimé la population, qui s'affole (les Flagellants, 1349). Vertige dans les idées aussi bien que dans les mœurs. A quoi se raccrocher ? Le monde est vide, et ce siècle, qui a commencé par un roi escroc, finit symboliquement par un roi fou. Ainsi, après l'apogée du xme siècle, le XiVe est, à proprement parler, le siècle de la dislocation, comme le xve sera celui de la reconstitution.
Faut-il s'étonner, dès lors, que l'art de cette époque ait perdu en grandeur et en majesté ce que l'âme perdait en noblesse, la morale en aspirations ? L'art sort du peuple, dont il formule l'idéal: quand lei peuples ont une foi quelconque, l'œuvre qu'ils dressent est œuvre de génie; le jour où l'idéal est mort, ils n'ont plus que du talent. Par-dessus tout, le génie aime la joie de l'effort; le talent ne recherche plus que la joie du résultat. Alors que le xiue siècle inventait, le xive se contente de l'imiter en le réduisant à sa taille ; l'art du xme travaillait pour le peuple et ses créations se posaient sur la Ville; celui-ci travaille pour les riches et ses ouvrages se posent sur un meuble. D'ailleurs il souffre trop, et par crises trop fréquentes, pour s'adonner aux grandes œuvres : quand il s'y risque, il a de la technique, à défaut d'émotion. Les arts mineurs lui conviennent mieux. Il est subtil; il fouille. Ses pères avaient été les poètes de la pierre ; il est orfèvre.
Angle sud-est de la salle, à la gauche du visiteur qui descend l 'escalier :
Adam, statue. Commencement du xive siècle. Provient de la décoration extérieure de Notre-Dame de Paris (balustrade de la galerie de la Vierge, au pied de la tour du Nord). Une statue d'Eve, qui lui faisait pendant, a été détruite ; celle-ci même présente de nombreuses parties restaurées.
Cinq statues d'apôtres. Exécutées entre 1319 et 1327 par Robert de Launoy et Guillaume de Nourriche. Proviennent de l'église Saint-Jacques-l'Hôpital, à Paris.
Pierre de fondation de l'église des Célestins de Paris (posée par le roi Charles V, le 26 mai 1365).
A proximité, dans la petite salle voûtée :
Sainte Catherine. Statue, pierre. Art lorrain, XIVe siècle, provient de Vaucouleurs. (Sainte Catherine étant une des deux saintes dont Jeanne d'Arc entendait les voix, on peut supposer que l'héroïne a connu cette image, à Vaucouleurs,
et a prié devant elle.)
Chaîne à barrer les rues.