XII* SIECLE
Le xic siècle n'ayant été qu'un douloureux effort d'enfantement et de délivrance, le xne réalise les aspirations ; l'un n'avait que des vagissements et celui-ci a la parole. Il pense. Abcilard est né. L'inexorable logique de ce Breton ébranle maintes propositions universellementadmises, maisquesa raison ne peut admettre. L'Eglise s'inquiète et le fait taire. Sans doute elle n'a pas tort; les philosophes de génie sont des mauvais pasteurs de foules; ils regardent trop haut, visent trop loin, vont trop vite, et leur temps ne peut pas les suivre ; comme on les comprend mal, ils troublent, et du même coup ils dévoient l'évolution normale qu'ils rêvaient d'avancer. Abeilard écouté, l'esprit sautait d'un bond par-dessus le xnie siècle, et c'eût été dommage. Pour le moment, ces générations encore lourdes et naïves ont tout d'abord besoin de s'affiner; elles ont besoin de s'éduquer à sentir, comme il convient à leur jeunesse, avant d'apprendre à discuter, comme il leur conviendra dans l'âge mûr. Cette éducation juvénile est la tâche du xne, et la France lentement s'achemine vers le mystique idéalisme du xuie, où chanteront, si l'on peut dire, les vingt ans du monde chrétien. Or, cette éducation, c'est la Chevalerie qui l'entreprend. Il ne faut pas confondre la Chevalerie avec la Féodalité. Cette dernière est une organisation politique, basée sur un contrat : un noble vassal se lie à un noble suzerain; il se déclare son homme [hommage), et, par compensation, il en reçoit un bienfait [bénéfice ou fief) ; il doit le triple service militaire, de cour.de justice; son seigneur lui doit aide et protection. — La Chevalerie, au contraire, est une sorte de confrérie fermée, mais internationale, dans laquelle on entre lorsqu'on en est reconnu digne et dont tous les membres sont égaux ; elle confère des privilèges non héréditaires et impose des devoirs qui sont d'honneur et de fraternité, de justice et de charité, de respect aux dames et de secours aux faibles. En d'autres termes, l'Evangile s'introduit
dans la vie guerrière; le Chevalier est un soldat du Christ; il procède de l'Eglise, et, prêchant par ses actes, il discipline la force brutale, qui, seule, a régné jusqu'ici. Son caractère semiecclésiastique s'accentue davantage dans les Ordres spéciaux qui se fondent précisément au xne siècle (les Templiers en n 19, les Hospitaliers en 1130, les Teutoniques en 1191).
L'influence fut grande. Tandis que les lois de la Chevalerie adoucissaient le moral, l'action du roi assainissait le pays; tour à tour, Louis VI et Louis VII refrènent la féodalité; la hache au poing, ils font la police de leur royaume. Ministre des deux rois, Suger les aide si bien dans leur œuvre qu'il y gagne un nom mérité : » le Père de la Patrie. »
Et cette patrie se fait de plus en plus. Déjà Philippe-Auguste peut véritablement parler en souverain et se dresser comme tel en face de ses vassaux, comme en face de Barberousse et de Richard Cœur de Lion. Dans la troisième croisade {1189), qui va lui servir à dériver et diriger les forces turbulentes de la noblesse, nous marchons en tête des peuples.
Artistiquement, la France ne s'inspire encore que d'autrui, et ne saurait faire davantage : tant que la formation morale n'est pas réalisée, peut-elle porter des fruits? Notre âme se façonne, mais l'œuvre n'est pas finie : à l'apostolat des Gaules, nous avons vu succéder l'apostolat des Francs, qui dure depuis Clovis et qui s'achève à peine. Ce monde neuf reçoit d'un autre sa leçon d art : l'Eglise et les Croisés la lui apportent de l'impériale Bysance, et il imite ce qu'on lui montre.
Or, que nous montre-t-on? L'Orient, hier encore, par réaction contre l'idolâtrie du Paganisme, brisait les statues; il ne peut donc ni ne veut en refaire : sculpter l'image des personnes sacrées lui semblerait une profanation, un retour aux erreurs du passé. Il n'ose que peindre, en miniature dans ses livres, en émaillerie sur les autels ou les châsses, en mosaïques sur les murs; celles-ci, surtout, plaisent à son œil par leur somptueuse richesse qui resplendit dans l'ombre des basiliques. Encore ces figures sont-elles hiératiques, car le respect défend de les humaniser. Telles qu'on les présente à notre admiration naïve, nous les copions. Mais la France est déjà par instinct ce qu'elle sera par excellence, un peuple d'architectes et de sculpteurs : donc nous copions en pierre. Puisqu'on ne nous a montré que des dessins, notre sculpture ne sera d'abord qu'un dessin gravé profondément, et presque sans relief; sous les draperies, il n'y a point de corps, car on nous
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enseigne qu'il n'en faut pas mettre ; mais nous désobéirons bi ntôt. Les figures sont raides et figées, d'expression recueillie, comme il sied, longues, minces, étroitement drapées dans leurs robes aux plis collants et qu'on dirait mouillées.
L'art de cette époque s'appelle l'Art roman : dénomination impropre et même injuste, car s'il convient de l'appliquer aux provinces méridionales, elle ne vaut plus rien pour l'Ile-de- France et les provinces qui l'environnent. Il y a en effet une différence profonde entre les deux manifestations d'art qui se produisent au-dessous et au dessus de la Loire. Le Midi, plus latin, et où subsistent en grand nombre les vestiges de la statuaire romaine, s'inspire d'elle avec profit, mais ce n'est là qu'une suprême décadence de l'Antique, la fin d'une agonie, le cercueil d'une chose qui fut; au Nord, c'est un commencement, une prophétie, le berceau d'une chose qui sera. Tout à l'heure, la France va inventer son art pour le donner au monde.
Contre le mur sud de la Salle des Thermes :
Chapiteaux et fragments de tailloirs décorés d'animaux et de rinceaux. Première moitié du XIIe siècle, Proviennent du chœur de l'ancienne église abbatiale de Sainte- Geneviève (démolie en 1807).
Deux chapiteaux accouplés et engagés; décor d'animaux chimériques et de rinceaux, xne siècle.
Fragment de pilastre décoré de rubans perlés, d'entrelacs et de rinceaux. Milieu du XIIe siècle. Provient du monastère de Cluny (Saône-et-Loire).
Fragment d'une balustrade. Même époque. Même provenance.
Deux chapiteaux accouplés ; décors d'oiseaux chimériques et de rinceaux. Seconde moitié du xne siècle. Proviennent de l'ancien cloître de l'église abbatiale de Saint- Denis.
Chapiteau décoré de feuilles d'acanthe, de fruits à grains et de têtes humaines. Seconde moitié du xne siècle.
Chapiteau engagé à décor de rinceaux. Seconde moit é du xne siècle. Provient du prieuré de Saint-Martin-des- Champs, à Pais.
Vers l'angle nord-est de la salle, à droite du visiteur qui descend l'escalier :
Saint Marcel sous un dais ; trumeau de la porte Sainte-Anne de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Fin du xne siècle.
XIIIe SIÈCLE
En dépit des horreurs que va susciter le fanatisme (croisade des Albigeois, 1209), en dépit de la déchéance morale que les évêques constatent avec indignation dans le bas clergé et les couvents, ce siècle est grandiose; il comptera parmi les plus émouvants et les plus féconds de notre histoire; il verra la double éclosion du sentiment national et d'un art national.
Deux faits énormes marqueront cet enfantement. Au début, sous Philippe Auguste, la bataille de Bouvines (1214) délivre enfin le pays de cette menace toujours renaissante qui pèse sur les Gaules depuis Jules César, l'invasion allemande; vers la fin, le vieux rêve des Croisades meurt avec saint Louis (1270), et nous rentrons chez nous. La France existe : elle a pris conscience d'elle-même; en même temps, elle crée un art. Une révolution va s'opérer dans les idées du monde chrétien, et elle sera resplendissante ; c'est chez nous qu'elle trouve sa formule. Les documents qui l'attestent s'appellent Notre-Dame de Paris, la Sainte-Chapelle, la cathédrale de Reims. Cologne ne sera qu'une succédanée d'Amiens.
En quoi consiste cette rénovation spirituelle? — Aux temps de la Grèce et de Rome, le Paganisme divinisait les forces de la Nature et tous les Instincts étaient dieux ; la victoire du Christianisme relégua dans l'Enfer ces anciennes divinités qui devinrent des démons; afin de réprimer les appels de l'instinct brutal, la loi nouvelle en fit des péchés, et dès lors la Nature fut le domaine de Satan.
Mais voilà que le plus pieux de tous les siècles, le plus mystique, le plus idéaliste, celui qui s'incarne en les douces figures de saint François et de saint Louis, s'avise de tourner son regard vers la Nature si longtemps maudite, de l'admirer et de l'aimer, de la reprendre au Diable pour la rendre à Dieu. Soudainement, il vient d'apercevoir le sourire de la Nature, oublié depuis Virgile, et il le célèbre avec tendresse; en même temps, il a vu
un autre sourire sur le visage de la Femme qui, depuis l'aventure du Paradis terrestre, restait le pire suppôt du Tentateur. Deux sourires quand on souffre depuis mille ans ! Il les cueille, fleurs suaves qu'il divinisera en statues, toutes les deux. Sur le sol nourricier, il s'agenouille avec ferveur devant l'herbe qui pousse et il découpe un morceau de son champ pour en décorer le mur de son église. Il ramasse un carré de la terre natale ; verticalement il le dresse pour en faire la maison du Sauveur, et dans cette maison, désormais, la divinité terrible de naguère s'adoucira d'un regard féminin.
La Vierge tutélaire et son cortège d'anges, substitués aux figures menaçantes du xne siècle et souriant pour la première fois, apportent à la misère du peuple une promesse inconnue jusqu'alors, et la possibilité de l'espérance. Les saintes images s'humanisent ; hiératiques auparavant, et presque incorporelles, elles daignent prendre des corps vraiment humains, comme pour se rapprocher davantage de nous. Autour d'elles, toute la flore indigène, amoureusement ciselée dans la pierre indigène, remplacera les stylisations romanes, qui n'étaient, dans notre Occident, qu'un naïf plagiat de l'antique : les plantes du verger et celles du potager, les portraits du champ qui nourrit l'homme et du pré qui nourrit la bête, se sanctifient par leur entrée dans l'église. Les panneaux de Reims sont les pages d'un herbier français; pages de prière, aussi, pages de gratitude et d'adoration, hymne du paysan à la terre féconde, le premier des hymnes que le peuple de France ait chanté en l'honneur du pays natal. Reliques de famille, ces panneaux fleuris et ces chapiteaux du xnie siècle commémorent une minute solennelle de notre histoire : l'invention de la Patrie. Dans le même moment de sa genèse progressive, le paysan de France vient de découvrir à la fois la Patrie et la Nature : la divination de l'une lui est donnée par la compréhension de l'autre.
Comment lui vint cette compréhension attendrie ? On peut l'imaginer. Nous rentrons des Croisades qui durent depuis deux siècles, et qui ont tant coûté, mais qui n'ont rien donné. Nous y avons vu l'art de l'Orient, et tout d'abord nous l'avons imité. Mais aussi nous avons connu l'exil sous un ciel implacable, le désert jaune et la mort sèche. Le pays natal, au retour, nous apparaît délicieux. En retrouvant sa terre, l'homme a compris qu'elle n'est pas maudite, mais qu'elle est bénie, au contraire ; et il constate qu'il l'adore. Il a pu admirer, là-bas, les chapiteaux où s'enroule l'acanthe, et il la trouvait belle; mais la