‹ L'histoire de la France expliqueée au Musée de ClunyChapitre 12 sur 92 · XV* SIÈCLE · texte numérisé non relu

XV* SIÈCLE

Jamais les longues guerres n'ont manqué de produire un abaissement du niveau moral : les âges où nous voici attestent une fois de plus cette vérité qu'un raisonnement démontre et que confirme la simple constatation des faits.

Guerre de Cent ans. Il semble que l'angoisse du xive siècle ne veuille pas finir : elle avait commencé vingt ans avant le siècle même, avec les Vêpres Siciliennes, avec Philippe le Bel ; elle va se prolonger pendant vingt ans encore après la fin du siècle. Cette longue agonie se traîne à travers les désastres de l'inva-

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sion et de la guerre civile, les brigandages, l'atroce misère du peuple, l'impureté des couvents (bulle Admonet nos, 1404), les fautes de l'Église (Jean Huss brûlé en 1414), les vices et les crimes des princes, adultères, incestes, pillages, assassinats, (Louis d'Orléans égorgé en 1407 et Jean sans Peur en 1419), la folie rouge des partis (Cabochiens 1413). Enfin la piteuse défaite d'Azincourt (14.15) sonne le double glas de la Féodalité et de la Chevalerie; en même temps, dirait-on, elle annonce le glas de la France. On nous le sonnera dans cinq ans : par l'odieux traité de Troyes (1420), le roi fou Charles VI et sa reine allemande (Isabeau de Bavière) parachèvent la ruine totale ; de là patrie qui voudrait se former, ils font une province anglaise, .me dot : chez nous, le roi d'Angleterre sera, très légalement, chez lui ; le Dauphin est déshérité, renié, déclaré fils illégitime, par sa mère elle-même et par acte authentique, devant notaire. On l'a mis hors de cause, tandis qu'à son rival on reconnaît t :us les titres ; Henri V d'Angleterre n'est plus un étranger, en France, mais le chef d'un parti français; il a pour lui moitié de la noblesse, l'Église, les prélats qui luttent, l'Université qui prouve. En face de lui, Charles VII n'est que le risible « Roi de Bourges » .

Mais la masse des vilains et des bourgeois n'entend rien à :es subtilités, et ne s'en soucie. Elle veut son pays, elle veut son roi, et si on les lui conteste, elle les fera ! Charles VII réhabilité et la France ressuscitée vont être l'ouvrage du peuple qui se manifeste pour la première fois. On dirait un symbole : incarnée en deux personnalités plébéiennes, c'est la France même qui apparaît, se lève et sauve le pays ; une bergère, Jeanne d'Arc, donne son sang, et un marchand, Jacques Cœur, donne son or. Or et sang, double apport du peuple. Ces deux sauveurs périssent à l'œuvre, car la noblesse se venge de l'un comme le clergé a sacrifié l'autre, et le roi les abandonne tous deux (Jeanne d'Arc 1431 ; Jacques Cœur 1452). Mais les Anglais sont balayés, alors qu'ils semblaient triompher, après une guerre qui dure plus de cent ans (1318-1453) ; et le peup.e entre dans l'histoire, avec un sentiment qui vient de naître en lui : l'amour de la Patrie.

C'est une aurore : le moyen âge est fini ; une ère nouvelle commence (1453). En cette même année, d'ailleurs, un événement énorme s'est produit au lointain, et la séculaire ambition du moyen âge a sombré d'un seul coup : non seulement il n'a pas délivré la Terre Sainte, mais au contraire les Infidèles lui

ont pris Constantinople ; l'empire Turc s'installe sur les ruines de l'empire Byzantin.

Désormais l'idée religieuse va changer de forme et d'objet : les chrétiens qui se battaient côte à côte, pour la foi, se battront entre eux pour le dogme. Par une logique impérieuse, au moment précis où s'effondre l'œuvre des Croisades, l'œuvre des temps modernes s'inaugure par une invention qui va émanciper les esprits et bouleverser l'âme du monde : l'Imprimerie. Le premier livre paraît en 1457.

Le milieu du xve siècle est une époque imposante, moins admirable que ne sera la Renaissance, mais plus poignante : l'autre donnera la moisson, celle-ci donne l'éclosion; elle enfante joyeusement. Après tant de maux, la France délivrée ose se mettre au travail ; les bandes de routiers, êcorcheurs, retondeurs, non moins terribles que les Anglais, disparaissent comme eux, exterminés ; la sécurité des routes, perdue depuis onze siècles, renaît et stupéfie les populations ; les campagnes désolées se couvrent de labours ; le commerce français, que le xme siècle essaya d'inventer et que Jacques Cœur réalise enfin, s'élance, reprend courage ; les finances s'organisent. En place du défenseur féodal, le pays a maintenant une armée permanente, la première, et payée par lui [francs archers); une sorte d'autonomie religieuse est conquise sur le Pape, par la Pragmatique sanction (1438), qui restreint les prélèvements pécuniaires du Saint-Siège et soumet la publication des bulles pontificales à l'approbation préalable du roi.

La lutte que la Royauté soutient contre la Féodalité, depuis quatre siècles et demi, est moralement terminée, maintenant que le peuple a pris conscience de lui-même et s'associe à l'idée royale : pour parachever la victoire, il faudra du labeur encore, car le monde seigneurial, qui sent le péril, défendra furieusement sa dernière heure de pouvoir et de vie. Lorsque Louis XI succède à son père (1461), il semble bien faible contre cette force des princes et des barons : il est cependant mieux armé que nul autre roi ne le fut avant lui, puisqu'il possède une nation. S'appuyant sur elle, la caressant, l'utilisant, l'exploitant même, il ne travaille que pour lui et cependant travaille pour tous, quand il collectionne les provinces avec la rapacité d'un avare. En face de lui, Charles le Téméraire, le formidable seigneur, représente l'ancien régime, contre qui le Roi soulève la roture de Flandre, de Suisse, de Lorraine, et qui, finalement, tombe écrasé à Nancy, sous l'excès même de sa puissance (1477). Le

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mal qu'avait fait au royaume l'incapacité d'un brave homme D le Bon, partageant le pays entre ses quatre fils, 1364). est enfin réparé par le génie d'un homme sans scrupules, et la France se reconstitue. Pour aboutir, LouisXI n'a reculé devant aucun moyen, perfidies, bassesses, lâchetés, trahisons, faux jugements, taux serments, tortures et poisons, contre ennemis et contre amis, mais en vingt années il a recueilli tour à tour la Bourgogne, la Franche-Comté, la Picardie, l'Artois, la Provence, ie Maine, l'Anjou ; il convoite la Bretagne, mais il ne l'amè.iera à nous que tout à l'heure, par la main de sa digne fille Anne de Beaujeu, qui va continuer la besogne paternelle et qui saura marier son jeune frère à l'héritière des ducs bretons : même, pour que cette dot ne nous échappe point, deux rois de France, successivement, épouseront la même femme (Anne de Bretagne, mariée à Charles VIII en 1491 et à Louis XII en 1498).

En cette fin du xve siècle, la vision générale de notre histoire politique se fait nette : 1 œuvre que nos rois poursuivaient depuis l'An Mille, l'unité Française, est accomplie ; la royauté absolue s'assoit sur un tô. e qui est la tombe féodale. Vienne Richelieu, pour abattre encore quelques têtes récalcitrantes, et Louis XIV pourra être le potentat que la Révolution supprime pour substituer à lui le Peuple-roi.

Pour l'instant du moins, cette royauté dont la force est si neuve, et que sa récente habitude de conquérir doit fendre insatiable, cherche des provinces au dehors, puisqu'elle a réuni toutes celles du dedans ; et nous voilà lancés sur 1 Italie, avec Charles VIII, avec Louis XII. Lutte vaine, mais contact exorbitant : nous allions chercher une couronne, nous rapportons un art. Il nous émerveille1 a, nous le substituerons au nôtre, et, sans doute, ce sera tant pis; nous rapporterons aussi des mœurs et des doctrines, ce qui sera pis encore.

A vrai dire, l'immoralité des cours italiennes ne nous surpre ra guère : Louis XI est un digne contemporain des Sforza, des Médicis, des Borgia, et, s il nous paraît monstrueux, il était normal aux yeux de son époque. Le niveau des consciences, que nous avons vu baisser dès le début du xivs siècle, ne se relève pas. La dépravation des classes supérieures et son luxe ont atteint, par contagion, la bourgeoisie des villes ; quant aux populations rurales, une existence trop longtemps précaire les a démoralisées : l'exemple d'en haut, d'une part, et, d'autre part, la perpétuelle incertitude du lendemain, le péril incessant

de la vie et des biens, ont peu à peu sapé les institutions fondamentales, famille, mariage, propriété, notion du devoir et du droit. La confiance est morte, et la foi, qui est une confiance, diminue ; le scepticisme naît; l'ironie, qui est instinctive dans notre race, prend libre cours.

Logiquement, les œuvres d'art vont être et sont la conséquence de ces conséquences : un esprit d observation, d'humanisation s'accentue. De même qu'au xnie siècle on a regardé l'Homme, maintenant on regarde l'Individu; toute image est un portrait, toute généralité se précise d'une allusion ; le conte qu'on narre au coin du feu, le soir, remue des personnages que l'on peut reconnaître ; le sens critique se développe et la satire se formule ; la farce de Maître Patelin date du commencement du siècle et Villon naît dans l'année où Jeanne d'Arc meurt.

Parfois les audaces vont loin, contre les puissants de ce monde, qui se fâchent; cependant l'Eglise est obligée déjà de tolérer beaucoup : contre elle se dressent les symboliques figures de Don Juan, révolte de la chair, et de Faust, révolte de l'esprit; à elles deux, elles dénoncent les ferments dune révolution double, qui sera religieuse au xvie siècle, sociale au xvine.

Au pilier du portique :

Chapiteau décoré de deux écussons, d'un homme sauvage et d'un ange formant supports, d'une coquille (saint Jacques), d'une crosse abbatiale, du chiffre de Charles VIII (K couronné), emblèmes dont l'ensemble donne la date du monument, qui fut bâti quand Jacques d'Amboise était abbé de Cluny, et quand Charles VIII régnait encore (vers 1490).

Contre les murs :

Deux culs-de-lampe décorés d'anges musiciens. Art français, premier quart du XVe siècle. Proviennent de la chapelle Notre-Dame de Bonnes Nouvelles dans l'église de la Commanderie de Saint- Jean-de-Latran, démolie en 1860.

Retable mutilé présentant de gauche à droite l'Annonciation, la Nativité, le Calvaire, la Résurrection et la Pentecôte. Art français. 1441. Provient de la chapelle des Cord°liers de Provins.

Vierge de Pitié, groupe en albâtre. Art anglais, XVe siècle.

Ecce homo, statue. Ecole de Champagne, fin du xve s.

Le Couronnement de la Vierge, groupe en ronde

bosse. Art lorrain, vers 1500. Provient de Combles (Meuse).

Retable de la Résurrection. Art français, première moitié du xvie siècle. Provient d'une église de Troyes.

A l'ouest de la Cour d'honneur :

XVIe SIÈCLE

Il est permis de considérer que la Renaissance italienne, importée chez nous par les guerres de Charles VIII, de Louis XII, de François Ier, et intronisée par les Médicis, fut, en réalité, pour le génie de la France, moins profitable que nuisible, puisqu'elle substitua les influences de l'étranger au libre développement de l'art national.

Nous avons vu, au xme siècle, la sculpture et l'architecture françaises inspirer le monde chrétien ; l'évolution commencée au temps de saint Louis s'était normalement poursuivie, et la France du xve siècle affirmait par ses œuvres, en même temps que par ses actes, les caractères essentiels de la race ; c'est alors qu'on lui montra les chefs-d'œuvre de l'Italie, éduquée par la découverte de l'art antique. Notre peuple s'en émut jusqu'à les adopter pour lui-même, et notre personnalité s'abîma dans ces imitations. Nous y perdons en style ce que nous acquérons en technique ; nous gagnons un demi-siècle, mais cette accélération subite provoque chez nous une déviation qui sera longue ; il nous faudra attendre maintenant une autre renaissance, française celle-là, et par laquelle des artistes géniaux, affranchis enfin de l'italianisme, se rattacheront finalement à la vieille lignée de nos « Tailleurs d'images ».

Et ce que nous sacrifions en cette aventure, ce n'est pas seulement le sens et l'exploitation de nos dons personnels, de notre caractère ethnique; du même coup, nous tolérons qu'on nous dépouille d'une gloire passée qui nous appartenait sans conteste.

Car c'est ici que se situe l'origine d'une injustice qui a duré quatre cents ans, qui dure encore, et qui consiste à donner le nom d' « Art gothique » à l'invention française du xme siècle. Cette dénomination fausse, dont les docteurs allemands se prévalent aujourd'hui pour en faire honneur au génie germanique, ne semble avoir été d'abord qu'une plaisanterie d'atelier. Durant la longue discorde des Guelfes et des Gibelins, le mot « gothique » avait constitué en Italie une injure populaire, synonyme de « barbare ». Les artistes de la Renaissance, qui méprisaient ceux du moyen âge, relevèrent le vocable pour l'appliquer, par dérision, aux devanciers qu'ils considéraient comme des barbares; ce terme d' « art gothique » apparaît pour la première fois dans le rapport que Raphaël adresse au pape Jules II. A cette époque, deux écoles d'art sont aux prises : d'un côté, les continuateurs des primitifs, qui tiennent pour Giotto, et qu'on traite d'arriérés; ironiquement, on les appelle « giottiques » et, bientôt, par péjoration, « gothiques». En face d'eux se dressent les novateurs qui prétendent ressusciter l'art antique et qui vont chercher leur inspiration dans les fouilles (grotte); leurs adversaires les qualifieront de «grotesques». Les épithètes de gothique et de grotesque ne seraient donc originairement que deux injures opposées l'une à l'autre.

Durant tout le xvie siècle, ce dédain du moyen âge se généralise ; il portera ses fruits. François Ier, italianisant, n'hésite point à fondre les œuvres de l'art français pour se procurer du métal : en 1523, les statuettes d'or de Laon, la grille en argent de Saint-Martin de Tours, donnée par Louis XI; en 1524, des bronzes normands, pour faire des canons. Les champlevés de Limoges avaient fréquemment le même sort.

Les guerres de François Ier (Marignan 1515, Pavie 1525, Paix de Cambrai 1529), sa double lutte contre Charles-Quint et contre Henri VIII ont épuisé le trésor ; par la paix de Crespy (1544) le roi de France renonce au Milanais, à Naples, à la Flandre et même à l'Artois; puis il meurt (1547). Mais auparavant, pour restaurer ses finances et se ménager des alliances (1533), il a marié son fils à l'héritière des banquiers florentins, fille de prince, nièce du pape, Catherine de Médicis. Avec cette Dauphine et son escorte, l'invasion d'un art étranger se complète d'un autre apport : la mentalité et les mœurs des cours italiennes prennent possession du Louvre, puis de la France. La moralité publique n'y gagne certes point. D'autre part, cette intrusion d'un élément exotique contribuera terriblement à envenimer

encore les discordes religieuses. La Réforme, que François Ier avait combattue chez lui avec une rigueur féroce, mais impuissante, gagnait des partisans de plus en plus nombreux; déjà même elle conquérait des provinces entières ; le parti religieux tendait de jour en jour davantage à prendre l'importance d'un parti politique. Brochant sur le tout, l'ambition rivale de deux maisons princières (Guise et Bourbon), qui grandissent en face de la famille royale alors que celle-ci s'étiole, allait bientôt mettre en péril la dynastie des Valois; l'astucieuse Catherine, pour défendre la couronne de ses fils, était femme à user des pires moyens. Cette querelle complexe ensanglantera de crimes, de massacres, de guerres civiles, toute la seconde moitié du x':e siècle.

Le règne de Henri II a cependant l'honneur d'assurer enfin nos frontières contre les deux envahisseurs chroniques de la terre française, Allemands et Anglais : en 1552 et 1553, nous récupérons les trois évêchés (Metz, Toul et Verdun), indispensables à notre sécurité vers l'est; en 1558, nous reprenons Calais, que les Anglais tiennent depuis deux cents ans ; la paix de Cateau-Cambrésis (1559) ratifie ce quadruple bienfait. Entre temps, Charles-Quint a abdiqué (1555); son fils, Philippe II, vient d'épouser la fille du roi de France (1559). Est-ce donc enfin la quiétude? Après les campagnes d'Italie, après la lutte contre l'Allemagne et l'Espagne, après l'expulsion définitive des Anglais, la guerre extérieure est finie, mais la guerre civile commence : elle se prolongera pendant les trois règnes successifs des trois fils d'Henri II.

Aux fêtes mêmes du mariage de sa fille Elisabeth avec le roi d'Espagne, Henri II est tué par accident (1559). François II, qui a seize ans, lui succède, épouse Marie Stuart et en meurt au bout d'une année, durant laquelle se produit la conjuration d'Amboise (1560), rude alerte qui annonce les guerres de religion. Le règne de Charles IX en verra d'abord trois, puis le massacre de la Saint-Barthélémy (1572), qui en déchaîne une quatrième, aussitôt suivie d'une cinquième. Le règne de Henri III (1576- 1589) s'inaugure par l'édit de Beaulieu qui accorde aux protestants la liberté du culte, avec des places de sûreté ; mais les catholiques s'en indignent et fondent la Sainte Ligue, que l'Esjagne soutient et sur laquelle va s'appuyer l'astucieux Henri de Guise pour accéder au trône qu'il convoite ; les guerres fratricides recommencent : sixième, septième, huiti me; Henri III pense se délivrer en faisant assassiner Henri

de Guise (1588), mais on l'assassine à son tour (T589). La dynastie des Valois est éteinte; celle des Bourbons commence avec Henri IV, roi de Navarre, et chef actuel des Huguenots; la victoire d'Arqués (1589) et celle d'Ivry (1590), suivie de son abjuration (1593) lui livrent Paris. — « Paris vaut bien une messe! » L'Édit de Nantes (159^), qui réalise ce que redit de Beaulieu avait tenté douze ans plus tôt, ramène enfin la paix tant souhaitée : désormais les protestants auront des droits égaux à ceux des catholiques.

Le xvie siècle est fini, politiquement, deux ans avant sa fin. Esthétiquement, une décadence s'indique déjà : sous Henri III la pureté du goût s'altère de raffinements excessifs, l'art s'eiïcmine avec les mœurs; en même temps et par réaction, l'austérité calviniste affirme son dédain de la forme; les guerres civiles, dont la fureur brise tout, tendent à faire oublier le respect du beau .

Cette frénésie même est un symptôme révélateur du mouvement qui continue, mais qui tourne : le culte de la beauté plastique cède devant la passion des idées. Bientôt l'idée sera tout. L'imprimerie se vulgarise. Au siècle qui fut artistique un siècle va succéder, qui sera littéraire. Celui qui s'achève, doublement caractérisé par la délicatesse de ses œuvres et l'atrocité de ses gestes, a conquis la liberté dépenser. Naguère, François Ier, « père des lettres », pendait et brûlait les émancipateurs (Etienne Dolet, 1546); Rabelais n'a échappé au supplice qu'à la condition de se donner des airs d'ivrogne. A présent l'esprit triomphe par la lettre : la réforme s'infuse partout. Un monde nouveau va sortir de cette crise d'enfantement qu'on appelle la « Renaissance », et qui est, spirituellement chez nous, une naissance.

En arrière des arcades, sur une colonnette :

Génie funéraire, statue en marbre par Germain Pilon ; exécutée vers 1560. Figure destinée au tombeau de François Ier, mais non utilisée par suite des modifications apportées à l'ordonnance générale du monument.

Contre le mur romain :

Diane, bas-relief en marbre. Art franco-italien, milieu du xvie siècle.

L'Adoration des Rois, bas-relief en pierre, fin du xvie siècle. Provient de la chapelle du château d'Anet.

Deux gargouilles et un chapiteau provenant du palais des Tuileries bâti par Philibert Delorme de 1564 à 1570.

Dix mascarons exécutés d'après les dessins d'Androuet Du Cerceau, fin du xvie et commencement du xvne siècle. Proviennent de la décoration du Pont-Neuf.

XVIIe SIECLE

L'influence italienne nous a envahis au commencement du xvie, l'influence espagnole à la fin.

Par la découverte des Amériques, l'Espagne s'était grandement enrichie ; en même temps, son autorité politique s'était accrue du renfort que lui apportait la maison de Habsbourg, quand Charles-Quint fut empereur et roi; enfin, durant les guerres de religion, elle était devenue le véritable centre de la résistance catholique aux idées de la Réforme. Ainsi elle détenait le triple prestige d'une puissance financière, militaire, religieuse; ces trois éléments de sa force expliquent l'action qu'elle exerça sur les mœurs de l'Europe, au temps de Philippe II. La France en est fortement pénétrée.

Mais cette influence n'est pas la seule qui se produise chez nous; parallèlement à elle, une autre se manifeste, non moins efficace; tandis que le parti catholique s'imprègne de rigidité castillane, le parti huguenot adhère à l'austérité calviniste; en sorte que ces deux facteurs opposés travailleront simultanément à la réaction qui va se produire dans nos goûts, dans nos idées, dans nos actes. Après l'orgie galante et sanglante du xvie, le siècle nouveau souhaite la gravité.

Il sera, moralement, d'une rare noblesse. Les excès de raideur que l'Espagne et Genève nous proposent comme modèles sont trop incompatibles avec notre caractère alerte, pour que cette double contagion nous déforme de façon profonde ou durable : nous en prendrons tout juste ce qu'il faut pour nous ennoblir sans nous guinder.

Pour commencer, Henri IV s'adonne au dur labeur de restaurer nos finances et l'autorité royale, si compromises par les derniers Valois. Une ère de centralisation s'inaugure avec lui ;

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désormais le roi sera tout, avec le Parlement. La politique, et l'art aussi, deviennent monarchiques ; de Richelieu à Louis XIV notre conception sociale va tendre à la grandeur et nos aspira, tions artistiques seront logiquement imbues du même esprit : notre esthétique s'alourdit; éprise de majesté plus que de grâce, soucieuse avant tout de rester impeccable et répudiant la fantaisie, l'art s'achemine vers l'emphase, et finalement il portera perruque, comme le roi. Plus tard, et avec raison, cette époque s'appellera classique : elle est et elle doit être celle qui codifie la langue et l'orthographe, la grammaire et la prosodie, qui fonde les Académies. Henri IV, autant qu'il peut, évite les guerres, restreint le luxe, réduit sa cour, et relève l'agriculture ; il trace des routes et creuse des canaux, artères de la vie nationale. Sully veille aux deniers. Le paysan respire ; le bourgeois s'amplifie. La France travaille ; elle envoie ses enfants coloniser le Canada, qui devient une France d'Amérique (1608). Mais les rancunes religieuses n'ont pas désarmé; elles mettent le couteau au poing de Ravaillac, et le roi bienfaisant est tué dans la rue (1610).

Aussitôt les intrigues reprennent, les dilapidations recommencent. Sous la régence de Marie de Médicis, un aventurier italien, Concini, est le véritable souverain; on s'en débarrasse par un assassinat (1617). Les mœurs du xvr menacent de ressusciter, et avec elles les Guerres de Religion. Alors Richelieu nous sauve : de 1624 à 1642, il tient fermement le pouvoir, aussi bien contre les protestants rebelles que contre la noblesse turbulente. Maître inexorable au dedans, il est habile politique au dehors; par ses soins, l'Espagne en décadence est séparée de l'Autriche; il bat les Espagnols qu'il chasse de Picardie. Quand il meurt (1642), il laisse une Autriche abattue, et la France agrandie de quatre provinces, Artois, Roussillon, Lorraine, Alsace. Qu'il vécût seulement quelques années encore, il aurait parachevé l'œuvre double que Louis XI rêva et entreprit : unification de l'Etat et restitution de nos frontières naturelles.

Mais des ferments dangereux subsistent encore, et Louis XIII s'éteint aussitôt après son ministre (1643). Louis XIV n'a que cinq ans; une nouvelle régence amène une nouvelle réaction. La reine mère, Anne d'Autriche, prend pour ministre Mazarin, disciple rusé de Richelieu, qui obtient la paixde Westphalie (1648), par laquelle les Trois Evéchés (Metz, Toul, Verdun) et l'Alsace nous sont définitivement attribués. Egalement, le traité des Pyrénées (1659) ratifie l'annexion de l'Artois et du

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Roussillon, conquis par Richelieu. Une suprême tentative de rebellions intérieures (la Fronde 1649-1652) a pu être matée. L'ingénieux ministre, pour assurer la paix, a réussi à combiner le mariage du jeune monarque avec l'infante d'Espagne Marie- Thérèse. Lorsqu'il meurt, en 1661, il a fait la royauté assez forte pour que Louis XIV, âgé de 23 ans, puisse dire : « L'Etat, c'est moi. »

Ill'afnrmera durant tout son règne. Il veut être, au dedans, le maître unique, au dehors le premier. Cette ambition nous conduit à des guerres sans fin, qui épuisent le pays : il revendique les Pays-Bas, comme dot de sa femme (1667-1668); il attaque la Hollande, il passe le Rhin (1672), il gagne la Franche-Comté par la paix de Nimègue (1678), il humilie les ducs et les rois, le Doge et le Pape. Il est à l'apogée de sa puissance et de sa gloire ; la France, tout appauvrie qu'elle soit, marche à la tête des nations européennes.

C'est alors que le Grand Roi commet la faute la plus désastreuse de toute notre histoire, une faute qui nous ruine instantanément et dont les répercussions se prolongent encore aujourd'hui : il révoque TEdit de Nantes (1685). Les protestants, à qui cet Edit d'Henri IV accordait le libre exercice de leur culte, sont massacrés, traqués, exilés; ils passent à l'étranger, en masses ; mais comme ils constituent la partie la plus industrieuse de la population, ils emportent avec eux les éléments de la prospérité nationale, leurs métiers, leurs secrets, leur génie actif, leur haine aussi; ils vont enrichir l'Allemagne, la Suisse, l'Angleterre, des industries dont ils nous privent; d'une bourgade prussienne, Berlin, ils font une capitale qu'ils vivifient de leur ingéniosité et de leur rancune immortelle. En sorte que cet acte, par les suites imprévues mais infinies qu'il doit avoir, apparaîtra peut-être en l'avenir comme le fait capital du règne.

Tout de suite, Guillaume d'Orange, roi d'Angleterre et descendant de Coligny, en profite pour former contre nous la Ligue d'Augsbourg, qui nous met l'Europe entière sur les bras (1688- 1697.) Paix de Ryswick. Mais Louis XIV, maintenant, veut l'Espagne : guerre de la succession d'Espagne (1700), et nouvelle coalition de l'Europe (la Grande Alliance). Elle procure aux Anglais l'occasion de prendre Gibraltar (1704). Le peuple de France est à bout de forces; notre marine est coulée, notre industrie décapitée; les paysans meurent de faim.

Ainsi s'achève, dans un déclin sinistre et gros de menaces, le

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