LA DENTELLE
Les différents ouvrages auxquels on donne actuellement le nom générique de dentelle sont de création relativement plus récente qu'on ne l'imagine, puisqu'ils ne datent que de la Renaissance. La dentelle n'est en somme qu'un perfectionnement de la broderie, et, à ce titre, on peut dire que son origine remonte à des époques très anciennes; Homère et Isaïe parlent de tissus légers et rebrodés de décors ; nous retrouvons de véritables filets dans les tombes coptes du ive siècle, une sorte de dentelle d'or dans les tombes Scandinaves. Les Anglo-Saxons ont montré de bonne heure une prédilection spéciale pour les parures en broderie ; au xie siècle, la reine Edith et la reine Mathilde brodent la toile, au milieu de leurs dames. Pendant toute la période féodale, la suzeraine en son manoir s'entoure des filles de vassaux (chambrières) et tient école de travaux féminins, comme le seigneur s'entoure des jeunes nobles (varlets) qu'il initie au métier des armes. Les religieuses s'appliquent, dans la longue paix des cloîtres, à des ouvrages que le xive siècle désigne sous le nom d' œuvres de nonnains ».
Est-ce déjà la dentelle ? Pas encore. Seulement au xve siècle des tableaux flamands et au xvie des portraits italiens nous présenteront quelques types des premières dentelles. Cependant, même à la fin du xvie siècle, les cahiers de patrons dessinés dans l'Italie du Nord ne nous montrent que des modèles purement géométriques, des lignes presque architecturales, et l'ouvrage est encore grossier; la dentelle naît. Broder la toile, l'ajourer entre les broderies {point coupé), tel est le premier essai de cet art qui commence ; puis la toile s ajoure de plus en plus [fil tiré), et elle va s'ajourer jusqu'à disparaître; l'aiguille travaille seule et crée le support en même temps que le décor. Le métier se délie et s'affine; Venise, Milan, Gênes (qui peut-être ont reçu leur inspiration de l'Orient ou des Sarrasins de Sicile, ou de la Dalmatie conquise), multiplient l'ingéniosité du travail, exportent leurs ouvrages, et des sommes énormes affluent en Italie. En même temps, les Flandres, qui travaillent aux fuseaux, perfectionnent leur art; la France n'en a pas encore. Catherine de Médicis a importé chez nous, avec son escorte et ses mœurs, les produits transalpins, tandis que l'Angleterre, par Henri VIII, en 1517, par Elisabeth, en 1572, se défend contre eux et contre les produits flamands. Pendant un siècle, la noblesse de France va se ruiner en achats de passements qui coûtent des prix fabuleux ; la simplicité de Henri IV et les lois somptu aires de Louis XIII réussissent mal à empêcher cette ruine de l'épargne française ; dans la garde-robe de Cinq-Mars, en 1642, on trouve trois cents parures de dentelles. La bourgeoisie, comme toujours, s'applique à imiter les luxes de la noblesse; vainement Louis XIII, pour réagir, essaie de détourner le goût vers les fines toiles de Hollande, d'aspect plus sévère, de prix moins élevé; le jour même de sa mort (1643) les dentelles reparaissent, et sa veuve, Anne d'Autriche, en habille la dépouille du mort. Mazarin reprend la lutte, sans succès appréciable, et un nouvel édit est lancé en 1660. Enfin, en 1665, Colbert trouve le vrai remède : il appelle des ouvrières vénitiennes et fonde une école française de dentelle à l'aiguille; les procédés sont identiques, mais notre fil est plus fin, plus souple, et ces produits nouveaux surpassent tout ; Louis XIV les adopte et leur donne un nom : « point de France ». De grands artistes dessinent des modèles pour nos ateliers normands; plus spécialement Alençon fait la dentelle sur réseau, et Argentan, la dentelle sur brides. Cependant le Sénat de Venise a condamné à mort les ouvrières transfuges ; de même, à
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Bruxelles, un acte de 1698 menace de « châtiments sévères » les dentellières qui émigreront. Mais déjà la dentelle commence à se faire par toute l'Europe.
Au cours du xvne et du xvine siècle, cet art a produit de précieux chefs-d'œuvre : Venise et la Normandie travaillent surtout à l'aiguille; les Flandres et Milan travaillent aux fuseaux ; en Angleterre les influences varient avec les règnes, mais toujours la préférence va aux ouvrages flamands. Vers la fin du xvme siècle, les dentelles se vulgarisent ; cette vulgarisation même en atténue la vogue parmi les hautes classes. Marie-Antoinette leur préfère les simples mousselines ; sous l'influence de cette reine, la mode change ; partout la décadence se manifeste. Et voici apparaître l'invention des métiers : le travail mécanique se substitue au travail manuel ; le commerce tue l'art, les loisirs manquent; la dentelle est finie.
Devant les fenêtres :
Col et manchettes en dentelle de Venise, à l'aiguille : point de rose (ponto in aria), xvne siècle.
Dentelle de Venise, à l'aiguille : rose plate, à figures.
Grand couvre -lit (ou nappe) composé de 72 carrés, lacis brodé en reprise avec entre-deux, à décor de personnages ; bandes au point coupé. Commencement du xvne siècle.
Autour de la salle, en des vitrines plates; côté est, deux vitrines :
Bande de dentelle à l'aiguille, à décor de personnages. Venise, vers 1580.
Nappe de toile, ornée de bandes analogues à la précédente. Venise, xvne siècle.
Nappe de lin brodée de soie verte. Italie, fin du xvre s.
Nappe de lin, ornée débandes en dentelle aux fuseeix. Milan, XVIIe siècle.
Côté nord, en trois vitrines :
Couvre-lit; point coupé et dentelle de Venise, à l'aiguille. Venise, xvie siècle.
Col d'homme en toile de Hollande, bordée de dentelle flamande, aux fuseaux. Vers 1636.
Pièce de surtout; point coupé et dentelle à l'aiguille. Venise, XVIe siècle.
Parure en dentelle flamande (?) aux fuseaux, trouvée dans une tombe de femme, au château d'Usson (Auvergne), où la reine Margot vécut en disgrâce de 1587 à 1605.
Dentelles aux fuseaux, d'origine inconnue, peut-être du Slesvig ou d'Allemagne. Première moitié du xvn* siècle. (Le portrait du roi Christian IV de Danemark présente une parure analogue.)