‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 18 sur 103 · CARACTÈRE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE NAPOLÉON

[Né de la Révolution, Bonaparte en conserve les principes mais il en modifie les institutions dans un sens favorable au pouvoir personnel : chaque jour, il se montre davantage le maître et supporte moins la contradiction. Il répète qu'en ce faisant, il soustrait la France à « l'esclavage de Vanarchie » mais il dévoile déjà quelques-uns des traits de caractère de VEmpereur de demain.]

... Il était réservé à la Révolution française, appelée Si changer la face de la société européenne, de proiuire un homme qui attirerait autant les regards que [^harlemagne, César, Annibal et Alexandre. A celui-là ;e n'est ni la grandeur du rôle, ni l'immensité des boueversements, ni l'éclat, l'étendue, la profondeur du jénie, ni le sérieux d'esprit qui manquent pour saisie, ittirer, maîtriser l'attention du genre humain ! Ce fils l'un gentilhomme corse qui vient demander à l'anîienne royauté l'éducation dispensée dans les écoles nilitaires à la noblesse pauvre, qui, à peine sorti de 'école, acquiert dans une émeute sanglante le titre de i^énéral en chef, passe ensuite de l'armée de Paris à 'armée d'Italie, conquiert cette contrée en un mois, ittire à lui et détruit successivement toutes les forces le la coalition européenne, lui arrache la paix de jar»po-Formio, et déjà trop grand pour habiter à côté

du gouvernement de la République, va chercher en Orient des destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles à travers les flottes anglaises, conquiert l'Egypte en courant, songe alors à envahir l'Inde en suivant la route d'Alexandre, puis ramené tout à coup en Occident par le renouvellement de la guerre européenne, après avoir essayé d'imiter Alexandre, imite et égale Annibal en franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose la belle paix de Lunéville, ce fils du pauvre gentilhomme corse a déjà parcouru à trente ans une carrière bien extraordinaire 1 Devenu quelque temps pacifique, il jette par ses lois les bases de la société moderne^ puis se laisse emporter à son bouillant génie, s'attaque de nouveau à l'Europe, la soumet en trois journées, Austerlitz, léna, Friedland, abaisse et relève les empires, met sur sa tête la couronne de Charlemagne, voit les rois lui offrir leur fille, choisit celle des Césars, dont il obtient un fils qui semble destiné à porter la plus brillante couronne de l'univers, de Cadix se porte à Moscou, succombe dans la plus grande catastrophe des siècles, refait sa fortune, la défait de nouveau, est confiné dans une petite île, en sort avec quelques centaines de soldats fidèles, reconquiert en vingt jours le trône de France, lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée, succombe pour la dernière fois à Waterloo, et après avoir soutenu des guerres plus grandes que celles de l'empire romain, s'en va, né dans une île de la Méditerranée, mourir dans une île de l'Océan, attaché comme Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, ce fils du pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure d'Alexandre, d' Annibal, de César, de Charlemagne 1 Du génie, il en a autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus ; du bruit, il en

l'avènement de l'empereur 105

a fait autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers ; du sang, malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus mauvais. Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre, moins perverse que celle de César, mais elle n'est pas respectable comme celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie le malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition ordinaire des conquérants, qui aspirent à dominer dans une patrie agrandie par eux. Pourtant il chérit la France, et jouit de sa grandeur autant que de la sienne même. Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de Charlemagne. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins complet que César, qui ayant été obligé de séduire ses concitoyens avant de les dominer, s'est appliqué à persuader comme à combattre, et sait tour à tour parler, écrire, agir, en restant toujours simple. Napoléon, au contraire, arrivé tout à coup à la domination par la guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant des hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser, c'est-à-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu déclamatoire comme la Révolution française, sa mère, discute avec plus de puissance que César, mais ne narre pas avec sa suprême simplicité, son naturel exquis. Inférieur au dictateur romain sous le rapport de l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord par plus de spécialité dans la profession, puis par l'audace, la profondeur, la fé-

condité inépuisable des combinaisons, n'a sous ce rapport qu'un égal ou un supérieur (on ne saurait le dire), Annibal, car il est aussi audacieux, aussi calculé, aussi rusé, aussi fécond, aussi terrible, aussi opiniâtre que le général carthaginois, ayant toutefois une supériorité sur lui, celle des siècles. Arrivé en effet après Annibal, César, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, Frédéric, il a pu pousser l'art à son dernier terme. Du reste, ce sont les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels hommes, et tout ce qu'on peut faire c'est de saisir quelques-uns des .traits les plus saillants de leurs imposantes physionomies.

A. Thiers. Histoire du Consulat et de VEmpire.

Boivin, édit.

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