‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 19 sur 103 · VA VÈNEMENT DE L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

VA VÈNEMENT DE L'EMPEREUR

[Le Premier Consul a déjà mérité, par ses éclatants services, la plus belle des récompenses nationales : le consulat à vie, qui lui permet de mûrir les plus longs projets. Ayant amené entre ses mains cet immense pouvoir, il veut encore qiu'l reste d,ans sa famille. A celui qui lui donne tant de gloire et de sécurité, la France reconnaissante ne veut pas marchander un titre de plus et elle lui offre VEmpire {18 mai 1804).]

A Plaisance le... mai 1804.

Nous venons de faire un empereur et pour ma part, je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'An-

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thouard nous assemble et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût? Comme on dit, rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous ? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinez-vous? Pas le mot ; personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir se lève et dit : « S'il veut être empereur, qu'il le soit ; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le colonel. Voulez-vous ? Ne voulez-vous pas ? — Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. » Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore, si je n'eusse pris la parole : « Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer ?» Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem... Que veux-tu? J'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on va jouer au billard. Maire me disait : « Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie ? — Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas ? — Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. » Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi, ... un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir

qu'on rappelle Majesté ? Etre Bonaparte et se faire Sire ! // aspire à descendre : mais non, il croit monter en s'égalant aux rois. II aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme 1 ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur...

Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays où tu es et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même, sans doute.

« Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne... »

Avec la permission du poète, cela est faux. On ne tremble point. On veut de l'argent et on ne baise que la main qui paye.

Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fît de son nom même un titre supérieur à celui de roi.

Adieu ; nous t'attendons ici.

P. L. Courier. Lettres d'' Italie.

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