L HOMME REPRÉSENTATIF
[Napoléon^ jusqu'au dernier jour, même au faite de sa carrière, quand il affirmait une autorité sans exemple, se déclarait l'homme du peuple et de la Révolution. Il s'est fait lui-même et ne doit rien qu'à son génie. D'où ce jugement^ en apparence paradoxal, que le puissant Empereur est le « démocrate incarné ».]
L'instinct des hommes actifs, braves, capables, d'un bout à l'autre de la classe moyenne, par tout pays, a désigné Napoléon comme le démocrate incarné...
Chacun des millions de lecteurs d'anecdotes, ou mémoires ou vies de Napoléon, se délecte de la page, parce qu'il y étudie sa propre histoire. Napoléon est absolument moderne, et au plus haut point de sa fortune, il à l'esprit même des journaux. Ce n'est pas un saint — pour employer son propre mot « pas un capucin », et ce n'est pas un héros, dans le haut sens. L'homme de la rue trouve en lui les qualités et les puissances des autres hommes de la rue. Il le trouve, comme lui-même, un citoyen de naissance qui, par des mérites très intelligibles, est arrivé à une position si dominante qu'il a pu satisfaire tous les points que l'homme du commun possède, mais qu'il est obligé de cacher et de refouler : bonne société, bons livres, rapides voyages, toilette, dîners, serviteurs sans nombre, importance personnelle, l'exécution de ses idées, l'at-
titude de bienfaiteur vis-à-vis de toutes les personnes qui l'entourent, la jouissance raffinée des peintures, statues, musiques", palais et honneurs conventionnels — précisément ce qui est agréable au cœur de tout homme du xix^ siècle — cet homme puissant Va possédé...
Napoléon renonça, une fois pour toutes, aux sentiments et aux affections, et voulut se servir de ses mains et de sa tête. Avec lui, point de merveille et point de magie. G^est un travailleur en cuivre, en fer, en bois, en terre, en routes, en constructions, en monnaie et en troupes et un très consistant et très sage maître-ouvrier. Il n'est jamais faible et littéraire, mais il agit avec la solidité et la précision des agents naturels. 11 n'a pas perdu son sens natif et sa sympathie avec les choses. Les hommes cèdent devant un tel homme, comme devant les événements naturels...
La nature doit avoir de beaucoup la plus profonde part dans tout succès, et ainsi en est-il du sien. Un tel homme était nécessaire, et un tel homme est né, un homme de peine et de fer, capable de rester à cheval seize ou dix-sept heures, d'aller plusieurs jours de suite sans repos ni nourriture, si ce n'est de raccroc et avec la rapidité d'un tigre en action ; un homme qui ne s'embarrassait d'aucun scrupule; compact, instant, égoïste, prudent et d'une perception qui ne se laissait duper ni égarer par aucun faux-semblant des autres, ou aucune superstition, ou aucune chaleur ou hâte de sa part...
Il avait une rectitude d'action qui n'avait jamais été combinée auparavant avec tant de compréhension. C'est un réaliste terrifique pour tous les bavards et les confus obscurcisseurs de vérité. Il voit le pivot de l'affaire, se jette sur le point précis de résistance et
l'avènement de l'empereur m
dédaigne toutes les autres considérations. Il est fort de la bonne manière, à savoir par intuition. Il n'a jamais remporté de victoire à l'aveuglette, mais il gagnait ses batailles dans sa tête, avant de les gagner sur le terrain. Ses principaux moyens sont en luimême.
... Il inspire confiance et vigueur par l'extraordinaire unité de son acte. Il est ferme, sûr, plein d'abnégation, toujours prêt à s^effacer, sacrifiant tout à son but, agent, troupes, généraux, et sa propre sûreté aussi, à son but ; jamais égaré, comme les aventuriers vulgaires, par la splendeur de ses propres moyens. Les incidents ne doivent pas gouverner la politique, disait-il, mais la politique, les incidents... Ses victoires n'étaient qu'autant de pertes ; et jamais, un seul moment, il ne perdit de vue sa voie en avant, dans l'éblouissement et le fracas de la circonstance présente. Il savait ce qu'il avait à faire et volait à son but. Il eût raccourci la ligne droite pour atteindre son objet. On peut, sans doute, tirer de son histoire un recueil d'horribles anecdotes, sur le prix dont il acheta ses succès. Mais il ne faut pas pour cela en faire un cruel, mais seulement un homme qui ne connaissait pas d'obstacle à sa volonté; pas sanguinaire, pas cruel, — 'mais malheur à qui ou à quoi se trouverait sur son chemin ! Pas sanguinaire, mais pas ménager de sang — et sans pitié. Il ne voyait que l'objet : il fallait que l'obstacle livrât passage.
Emerson. Les Surhumains.
COIGNET