‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 23 sur 103 · LE SACRE · texte numérisé non relu

LE SACRE

Enfin, le 2 décembre, la cérémonie du couronnement eut lieu. Il serait assez difficile d'en décrire toute la pompe et d'entrer dans les détails de cette journée. Le temps était froid, mais sec et beau ; les rues de Paris pleines de monde ; le peuple plus curieux qu'empressé ; la garde sous les armes et parfaitement belle.

Le Pape précéda l'Empereur de plusieurs heures, et montra une patience admirable, en demeurant longtemps sur le trône, qui lui avait été préparé dans l'église, sans se plaindre du froid, ni de la longueur des heures qui se passèrent avant l'arrivée du cortège. L'église Notre-Dame était décorée avec goût et magnificence. Dans le fond de l'église, on avait élevé un trône pompeux pour l'Empereur, où il pouvait paraître entouré de toute sa Cour. Avant le départ pour Notre-Dame, nous fûmes introduites dans l'appartement de l'Impératrice. Nos toilettes étaient fort brillantes, mais leur éclat pâlissait devant celui de la famille impériale. L'Impératrice, surtout, resplendissante de diamants, coiffée de mille boucles comme au temps de Louis XIV, semblait n'avoir que vingt-cinq ans. Elle était vêtue d'une robe et d'un manteau de cour de satin blanc, brodés en or et en argent mélangés. Elle avait un bandeau de diamants, un collier, des boucles d'oreilles et une ceinture du plus grand prix, et tout cela était porté avec sa grâce ordinaire. Les belles-sœurs brillaient aussi d'un nombre infini de pierres précieuses et l'Empereur, nous examinant tou-

tes les unes après les autres, souriait à ce luxe, qui était, comme tout le reste, une création subite de sa volonté.

Lui-même aussi portait un costume brillant. Ne devant revêtir qu'à l'église ses habits impériaux, il avait un habit français de velours rouge brodé en or, une écharpe blanche, un manteau court semé d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants et surmonté de plumes blanches, le collier de la Légion d'honneur en diamants. Toute cette toilette lui allait fort. La cour entière était en manteau de velours brodé d'argent. Nous nous faisions un peu spectacle les uns aux autres, il faut en convenir; mais ce spectacle était réellement beau.

L'Empereur monta dans une voiture à sept glaces toute dorée, avec sa femme et ses deux frères, Joseph et Louis. Chacun, ensuite, se rendit à la voiture qui lui était désignée et ce nombreux cortège alla, au pas, jusqu'à Notre-Dame. Les acclamations ne manquèrent pas sur notre passage. Elles n'avaient point cet élan d'enthousiasme qu'aurait pu désirer un souverain jaloux de recevoir les témoignages d'amour de ses sujets ; mais elles pouvaient satisfaire la vanité d'un maître orgueilleux et point sensible.

Arrivé à Notre-Dame, l'Empereur demeura quelque temps à l'archevêché pour y revêtir ses grands habits qui paraissaient l'écraser un peu. Sa petite taille se fondait sous cet énorme manteau d'hermine. Une simple couronne de laurier ceignait sa tête ; il ressemblait à une médaille antique. Mais il était d'une pâleur extrême, véritablement ému et l'expression de ses regards paraissait sévère et un peu troublée.

Toute la cérémonie fut très imposante et belle. Le moment où l'Impératrice fut couronnée excita un mou-

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vement général d'admiration, non pour cet acte en lui-même, mais elle avait si bonne grâce, elle marcha si bien vers Tautel, elle s'agenouilla d'une manière si élégante et en même temps si simple qu'elle satisfît tous les regards. Quand il fallut marcher de l'autel au trône, elle eut un moment d'altercation avec ses belles-sœurs qui portaient son manteau avec tant de répugnance, que je vis l'instant où la nouvelle Impératrice ne pourrait point avancer. L'Empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses sœurs quelques mots secs et fermes qui mirent tout le monde en mouvement.

Le Pape, durant toute cette cérémonie, eut toujours un peu l'air d'une victime résignée, mais résignée noblement par sa volonté et pour une grande utilité.

Vers deux ou trois heures, nous reprîmes en cortège le chemin des Tuileries, et nous n'y rentrâmes qu'à la nuit, qui vient de bonne heure au mois de décembre, éclairés par les illuminations et par un nombre infini de torches qui nous accompagnaient. Nous dînâmes au château, chez le grand maréchal et, après, l'Empereur voulut recevoir un moment les personnes de la Cour qui ne s'étaient point retirées. 11 était gai et charmé de la cérémonie ; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur l'agrément que donne la parure aux femmes et nous disait en riant : « C'est à moi, mesdames, que vous devez d'être si charmantes. » Il n'avait point voulu que l'Impératrice ôtât sa couronne, quoiqu'elle eût dîné en tête à tête avec lui, et il la complimentait sur la manière dont elle portait le diadème ; enfin, il nous congédia.

M"'^ DE Rémusat. Mémoires,

ALFRED DE VTGNY

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