‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 28 sur 103 · JOSÉPHINE · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE

[Elle était créole, délicieusement. Sagràce nonchalante, le charme infini qu^elle dégageait, son aisance vraiment souveraine avaient conquis et gardé le cœur farouche du général Bonaparte ' VEmpereur, par la suite, s^il tint à paraître impassible, si la raison d'Etat le poussa au divorce, conserva pour Joséphine une tendresse que rien ne put altérer. Certes, il s'indignait de sa prodigalité, fulminait contre ses gaspillages, mais Joséphine était de celles à qui l'on ne peut en vouloir, à qui il faut tout pardonner.]

... Malgré la volonté de son mari, [l'Impératrice] ne put jamais se soumettre dans son intérieur à aucun ordre ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet article. Les petits appartements en étaient remplis, ainsi que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de chambre, marchands mêmes. On lui apportait sans cesse des diamants, des bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce ; elle achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps, oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eurent point à se mêler de la garde- robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures ; sa toilette était fort longue ; il y avait une

partie fort secrète et tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer, enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de chemise et de tout linge trois fois par jour et ne portait que des bas neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte, on nous faisait entrer. Quand elle était peignée^ on lui apportait de grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes, plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de mousseline ou de percale très brodées et très ornées ; en hiver, des redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour, et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs ou de plumes et de vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de ces châles allait de trois à quatre cents ; elle en faisait des robes, des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au feu ; alors, elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent ; je lui en ai vu de huit, dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de cette Cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y montrait...

Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une plume, ne travaillait guère et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle n'aimait point le spectacle. L'Empereur ne

voulait point qu'elle y fût chercher, sans lui, des applaudissements ; elle ne se promenait que lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embelli sans cesse, et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait, querellait ; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée et vivait de la même manière ; en somme, il fallait bien finir par payer. La toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une extrême élégance ; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'Impératrice était coiffée en cheveux, avec des fleurs, des perles ou des pierres précieuses. Alors, ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je lui ai vu plusieurs robes de dentelle, de quarante, cinquante et même cent mille francs. 11 est presque incroyable que ce goût de parure, si complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que l'Empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute couverte de rubans et de satin couleur de rose.

M""' DE Rémusat. Mémoires.

NAPOLKON

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