LE SOLDAT FRANÇAIS
[Napoléon est le soldat-iype, le législateur et le dieu de la Guerre. Chef suprême, commandant à des armées immenses, dispersées dans VEurope entière, il sait veiller à tout, s''abaisser au détail, surveiller le moral de ses troupes en même temps qu'ilsongeà leur hien-être matériel. Mieuxqu''un autre, il a su juger le troupier français et faire de lui un éloge à quoi les années et les événements ont laissé toute sa vérité.]
... Le premier talent d'un général consiste à connaître l'esprit du soldat et à capter sa confiance. Et sous ces deux rapports, le soldat français est plus difficile à conduire qu'un autre. Ce n'est point une machine qu'il s'agit de faire mouvoir, c'est un être raisonnable qu'il faut diriger.
Le soldat français a une bravoure impatiente et un sentiment d'honneur qui le rend capable des plus grands efforts ; mais il a besoin d'une sévère discipline et il ne faut pas le laisser longtemps dans le repos.
Le soldat français est raisonneur, parce qu'il est intelligent. 11 juge sévèrement le talent et la bravoure de ses officiers. Il discute un plan de campagne et toutes les manœuvres militaires. Il peut tout, lorsqu'il approuve les opérations et qu'il estime ses chefs ; mais enfin, dans le cas contraire, on ne peut pas compter sur des succès.
Le soldat français est le seul, en Europe, qui puisse se battre à jeun. Quelque longue que soit une bataille, il oublie de manger tant qu'il y a du péril. Il est plus exigeant que tout autre, lorsqu'il n'est plus devant l'ennemi.
Le soldat français est infatigable, lorsqu'il poursuit un ennemi en retraite. Il peut faire dix à douze lieues par jour, et se battre deux à trois heures le soir. J'ai souvent profité de cette disposition dans ma première campagne d'Italie.
Le soldat français s'intéresse plus au gain d'une bataille qu'un officier russe. Il attribue constamment au corps auquel il est attaché la première part à la victoire.
L'art des retraites est plus difficile avec des Français qu'avec des soldats du Nord. Une bataille perdue lui ôte ses forces et son courage, affaiblit sa confiance en ses chefs et le pousse à l'insubordination. Les soldats russes, prussiens, allemands, gardent leur poste par devoir ; le soldat français, par honneur. Les premiers sont presque indifférents aune défaite, le second est humilié.
Les privations, les mauvais chemins, la pluie, le vent, rien ne rebute le soldat français, lorsqu'il espère ou poursuit des succès.
Le seul mobile du soldat français est l'honneur ; c'est dans ce mobile qu'il faut puiser les punitions et les récompenses. Si jamais les corrections qui sont en usage pour les troupes du Nord, s'établissaient parmi nous, on déplorerait l'armée, et elle cesserait bientôt d'exister comme puissance.
Un bon mot du soldat français sur son général, une chanson qui lui peint son état de misère, ont souvent fait oublier des privations de tout genre et surmonter les plus grands obstacles.
Le soldat français est généreux. Il pille pour dépenser, jamais pour s'enrichir. A ce sujet, j'ai entendu raconter au général Lariboisière qu'à un relais d'Allemagne, il trouva quatre grenadiers français dans une berline et que l'un d'eux, chargé de payer la poste, demanda au postillon ce que l'Empereur lui donnait de guide. Sur sa réponse qu'il lui donnait trois francs par poste, il lui mit six francs dans la main, en observant qu'il était bien aise de donner à son Empereur une leçon de générosité et qu'il ne manquât pas de le dire quand il repasserait.
Le soldat français se bat avec bravoure, dès qu'il a l'uniforme. Il fait un soldat instruit après deux mois de marche.
La conscription forme des armées de citoyens. Le recrutement volontaire forme des armées de vagabonds et de mauvais sujets. L'honneur conduit les premiers, la discipline seule commande aux seconds.
Il suffit d'être juste avec des Français. Il faut être sévère avec des étrangers.
Napoléon, cité par Giiaptal. Mémoires.
LA GLOIRE loi
H. HOUSSAYE