U EXPIATION
[Moscou îi'est plus qu^un squelette brûlé : les légions de la. grande armée, mal vêtues, mal nourries^ sous le vent du nord glacial et mortel, s^enlisent dans les neiges...
Napoléon qui vient d'apprendre la conspiration de Mallel s^aperçoit quon n'a adoré en lui que le soldat heureux et il entrevoit le spectre menaçant de V avenir.]
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l'aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l'Empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L'âpre hiver fondait en avalanche.
Après la pleine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre :
Il neigeait. Les blessés s'abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés
Restés debout, en selle et muets, blancs de givre.
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d'être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus.
On n'avait pas de pain et Ton allait pieds nus.
Ce n'était plus des cœurs vivants, des gens de guerre,
C'était un rêve errant dans la brume, un mystère,
234 l'histotbe de napoléon
Une procession d'ombres sur le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
Sortira-t-on jamais de ce funeste empire?
Deux ennemis ! Le Czar, le Nord. Le Nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait mourait. Groupe morne et confus.
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s'étaient endormis là.
0 chutes d'Annibal ! Lendemains d'Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières-
On s'écrasait aux ponts pour passer les rivières.
On s'endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, qui suivait naguère une armée, à présent
S'évadait, disputait sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !
Ces fantômes prenaient leurs fusils, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux.
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves.
D'horribles escadrons, tourbillons d'hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L'Empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu'alors épargnée.
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches^
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu'environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté.
Lui se sentit soudain dans Tâme épouvanté. Stupéfait du désastre et ne sachant que croire, L'Empereur se tourna vers Dieu ; l'homme de gloire Trembla; Napoléon comprit qu'il expiait Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet, Devant ses légions sur la neige semées : « Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées? » Alors il s'entendit appeler par son nom, Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit : « Non ».