NAPOLÉON EN CAMPAGNE
[Napoléon a créé la notion moderne de l'Etat- Major. Il a en Berthier le collaborateur le plus fidèle, le dépositaire constant de sa pensée dont il transmet l'expression à tous les exécutants. L'Empereur travaille aux armées d'une façon continue: il conçoit la bataille, en règle les phases par avance et n'a plus ensuite qu'à monter à cheval pour en voir le développement. Qu^un incident survienne, inattendu, qui vient à rencontre de son plan : nul mieux que lui n'a su s'adapter aux circonstances imprévues, pour pouvoir réaliser sa formule de victoire : « Etre le plus fort, sur un point, à un moment donné. »]
A Tarmée, l'Empereur avait trois équipages différents : sa voiture de poste, sa calèche du service léger et ses brigades de chevaux de selle.
La voiture de poste était un coupé jaune très sim-
pie qui servait pour les traites de longue haleine. Napoléon pouvait s'y renfermer comme dans une berline ; il y trouvait, au besoin, un matelas pour dormir ; du papier, des plumes, de l'encre ; une petite bibliothèque de voyage et un nécessaire de toilette ; de nombreux tiroirs offraient toutes les ressources d'une maison roulante. Gomme la caisse était assez lourde, on a prétendu qu'elle était doublée d'une lame de fer à l'épreuve de la balle. Quant l'Empereur quittait cette voiture pour marcher avec ses troupes, on la laissait à l'arrière-garde avec les fourgons de la maison : c'était ce qu'on appelait les gros équipages. Ce service, commandé par un écuyer, suivait à deux ou trois journées de distance, sous l'escorte d'un détachement de la gendarmerie d'élite de la garde.
La calèche, attelée par des relais de la maison, servait à l'Empereur pour se transporter d'un corps d'armée à un autre ou pour faire en quelques heures le chemin que la troupe mettait la journée à parcourir. Cette manière de s'avancer par bonds lui procurait, tout en suivant la marche, les intervalles de repos et de séjour dont il avait besoin pour l'expédition des affaires du cabinet et de l'état-major.
La calèche ou le coupé n'offraient que deux places. L'Empereur avait habituellement auprès de lui le prince de Neuchâtel, major général; j'y ai vu quelquefois le roi de Naples, Murât, quand il était à l'armée ; en l'absence du prince de Neuchâtel, c'était le grand maréchal ou le grand écuyer qui prenait sa place.
Roustan, le Mameluk, continuait d'occuper son poste sur le siège de devant.
Quelques pas en avant de la calèche, couraient en éclaireurs deux chasseurs à cheval de la garde et deux officiers, d'ordonnance.
Près de la portière droite était à cheval l'écuyer de service : dans les dernières campagnes, c'étaient plus habituellement les barons de Saluées, de Montaran ou de Mesgrigny. A la portière de gauche, se tenait le général de la garde qui commandait l'escorte. Ceux qu^on voyait le plus souvent faire ce service étaient les généraux Guyot et Lion, des chasseurs à cheval de la garde. Autour de la voiture et en arrière se pressait le groupe des aides de camp de l*Enipereur, des officiers d'ordonnance et des pages.
... L'Empereur, ainsi entouré, n'avait qu'un signe à faire pour être à cheval à la tête de sa maison. On tenait toujours près de la calèche un cheval de main pour l'Empereur et un autre pour le prince de Neuchâtel.
Le page de service portait la lunette dans un étui suspendu en bandoulière. Près de l'aide de camp de service était le chasseur du portefeuille; c'était un chasseur de l'escorte portant en bandoulière sur le dos un sac de cuir contenant la carte, l'écritoire et le compas dont l'aide de camp de service devait toujours être muni. « La carte ! » L'Empereur demandait ainsi tout court la carte du pays où il se trouvait.
Venait ensuite le piquet d'escorte qui se composait d'environ vingt-quatre chasseurs de la garde. Une seconde calèche suivait quelquefois celle de l'Empereur pour le grand maréchal, le grand écuyer et l'aide de camp de service... Les chevaux que l'Empereur montait d'habitude étaient de l'espèce arabe, petits de taille, poil gris blanc, dociles, doux au galop et trottant l'amble.
La maison où le maréchal des logis marquait le quartier de l'Empereur s'appelait imperturbablement le Palais. C'était presque toujours une chaumière. Nulle
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délicatesse dans le choix des logements. La nourriture était la même pour lui que pour les autres et, partout où il s'arrêtait, les objets de consommation étaient payés comptant.
Quand on pouvait donner trois pièces à l'Empereur, c'était assez. L'appartement se composait alors d un salon de service, d'un cabinet de travail et d'une chambre à coucher. Le logement de l'Empereur fait, s'il en restait d'autres dans la maison, c'était pour le prince de Neuchâtel ; ensuite pour le grand maréchal et le grand écuyer ; on trouvait toujours bien quelques coins pour Içger les secrétaires et avec eux le chirurgien ordinaire Yvan. Suivant la disposition du local, on prenait quelques aises ou l'on s'entassait les uns sur les autres.
Quand il n'y avait pas de cabinet, le secrétaire s'établissait dans la chambre à coucher.
L'aide de camp de service, l'écuyer, deux officiers d'ordonnance, l'aide de camp du général aide de camp et deux pages couchaient dans la pièce qui précédait le cabinet ou la chambre à coucher : je veux dire qu'ils dormaient tout habillés sur la paille, sur les chaises, sur les coussins des voitures ou sur les matelas que le logement pouvait fournir.
Quand cette troisième pièce manquait, on s'établissait sur l'escalier ou dans le vestibule ; la livrée reculait d'autant et allait se blottir sous les hangars de la cour...
Maintenant, si l'on se figure tout ce monde dans un simple village, on va s'imaginer le chaos et l'on se trompera. Certes, dans une foule pareille, le bourdonnement était grand et des désordres partiels inévitables ; mais la présence du maître, la ponctualité et la réserve avec laquelle devant lui chacun se tenait
à sa place, l'habitude d'une situation qui se retrouvait tous les jours et l'union de chaque service en famille suppléaient admirablement ici à tout ce que l'ordre ne pouvait pas faire dans un tel encombrement.
On se pelotonnait par instinct, chacun autour de son chef et l'on se trouvait tous casés la nuit sous les divers abris du village, comme les troupeaux de divers bergers la veille d'un grand jour de foire. Dans la belle saison la meilleure place était indubitablement au bivouac auprès des soldats qui se baraquaient dans les vergers du dehors... Au surplus, nous venons de nous arrêter dans un pauvre village, mais tous les séjours ne se ressemblaient pas ; après les villages venaient les petites villes ; ensuite les grandes villes et les capitales avaient aussi leur tour I...
En mer, l'équipage qui n'a d'autre chambre à coucher que le pont du navire, est bientôt debout quand le sifflet du pilote se fait entendre. Pour nous, que le quartier impérial fût une ville ou un village, nous n'en étions pas moins comme l'équipage endormi sur le pont, et quand, dans le silence de la nuit, l'Empereur, arrivant au dernier mot de la dictée, disait du fond de son cabinet : à cheval l on était bientôt prêt... A cheval ! à cheval ! les mots avaient l'effet de la machine électrique ; un écho de voix humaine les répétait jusqu'au dernier logis, et l'Empereur toujours à cheval le premier avait fait à peine quelques pas que déjà personne ne manquait plus à sa suite !
Tout semblait se faire instantanément et comme à l'improviste ; mais tout se réglait par une pendule qui ne marquait l'heure que pour Napoléon. L'arrivée des rapports davant-garde, des officiers, des estafettes et des courriers était le véritable régulateur d'après le-
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quel on distribuait son temps. Les moments de repos inattendus, les départs inopinés ; ces retards ou ces avances dans les heures fixées ; ces brusques changements dans la route à suivre ou dans les séjours projetés, qui faisaient Fétonnement et presque le murmure des subalternes n'avaient jamais d'autres causes ; mais souvent, l'Empereur ne les révélait pas même au prince de Neuchâtel. 11 trouvait ailleurs que la fatigue de cette apparente versatilité se compensait par deux grands avantages : celui de maintenir constamment tout son monde en haleine et de semer pour les plus malins de prudentes incertitudes sur le vrai but qu'ils poursuivaient.
L'Empereur montait à cheval très hardiment et en casse-cou ; il laissait son dos se voûter sur la selle, tenant négligemment les rênes de la main droite, tandis que le bras gauche allait pendant, et toute l'habitude du corps se balançant à l'allure du cheval.
Il s'abandonnait ainsi sans réserve à l'adresse de sa monture qui, au surplus, était accoutumée à suivre les deux chasseurs et les deux officiers d'ordonnance dont on était toujours précédé.
Tantôt l'Empereur laissait aller son cheval au pas ou au trot, se contentant d'être porté dans ses réflexions ; tantôt le mettant au galop, il ne craignait pas de s'engager dans des sentiers difficiles, dans des bas-fonds marécageux ou sur la pente des rochers et des ravins.
Le Mameluk devenait alors valet de chambre à cheval ; on le voyait suivant de près son maître, ayant toujours en croupe un petit porte-manteau garni des effets de rechange qui pouvaient être les plus nécessaires et tenant en réserve la fameuse redingote grise
que l'Empereur passait par-dessus l'habit dans les mauvais temps.
Une dépêche qui atteignait l'Empereur en chemin, le mettait souvent dans le cas de s'arrêter pour donner de suite réponse ou donner un ordre qui devenait pressé. 11 s'établissait alors sur le revers d'un fossé ; c'était au grand écuyer (Caulaincourt) qu'il dictait de préférence, quand il se trouvait là, ou bien à l'aide de camp de service. Dans les dernières campagnes, les officiers d'ordonnance... ont eu souvent cet office à remplir. On avait grand soin, à l'arrivée ou au retour, de rapporter au cabinet la minute de la dictée et les papiers de la route.
Quand l'Empereur faisait halte pour attendre quelque renseignement ou laisser son monde reprendre haleine, il n'était pas rare qu'il pensât lui-même à la cantine. On faisait approcher le mulet ; la nappe de cuir qui recouvrait les paniers était étendue à terre ; on plaçait dessus les provisions et Napoléon, assis au pied de l'arbre voisin, ayant le prince de Neuchâtel à ses côtés, voyait le cercle de la famille militaire se former autour de lui. Toutes les figures étaient gaies ; car chacun, depuis le page jusqu'au grand officier, trouvait là ce qui lui était nécessaire.
Dans des temps froids ou brumeux, quand l'Empereur s'arrêtait en plein air, les chasseurs de l'escorte lui dressaient aussitôt un grand feu auprès duquel il venait se placer ; l'aide de camp de service se tenait à quelques pas pour recevoir ses ordres et appeler les personnes que l'Empereur demandait, sa suite se tenait à distance. Un second feu ne tardait pas à s'allumer pour les grands officiers, un troisième pour les petits, un quatrième pour les serviteurs, etc.. Ces feux donnaient le signal du ralliement. Le bivouac
de l'Empereur est là. On s'arrêtait autour, et si le soldat passait son chemin, ce n'était pas du moins sans jeter un regard de bonne amitié sur la redingote grise.
Avant d'avoir adopté ce surtout gris, l'Empereur se couvrait dans les froids du bivouac d'un manteau bleu clair dont le collet avait une légère broderie d'or à moitié effacée. C'était un ancien meuble du général en chef de l'armée d'Italie : Napoléon l'a toujours gardé et maintenant le vieux manteau lui rend le dernier service. Napoléon dort dedans à Sainte-Hélène...
Sur le champ de bataille, on dressait les tentes de l'Empereur au milieu du carré de la garde impériale... Il j avait trois tentes principales pour le quartier impérial ; celle de l'Empereur, celle des officiers de la maison et celle du major général. Les tentes étaient d'une toile de coutil rayé blanc et bleu, bordée d'une frange de laine rouge. Le logement personnel de l'Empereur employait deux toiles formant deux pièces qui donnaient l'une dans l'autre.
La première pièce était le cabinet ; elle était meublée d'une petite table à écrire, d'un fauteuil de maroquin rouge pour l'Empereur et de deux tabourets pour le secrétaire et l'aide de camp de service ; la table et les sièges étaient tous pliants. La seconde pièce servait de chambre à coucher : on y dressait le petit lit de fer à fond sanglé ; des rideaux de soie d'un gros vert l'enveloppaient comme une grande barcelonnette. Le tapis de pied de la calèche servait de descente de lit, et le nécessaire de voyage complétait l'ameublement.
L'enveloppe de l'édifice était double, je veux dire que la tente se composait d'une toile extérieure qui se tendait sur des piquets et d'une seconde en dessous
qui formait la cloison intérieure. L'intervalle entre ces deux toiles devenait une espèce de corridor de service et de magasin où se tenaient habituellement le valet de chambre et le mameluk, et où l'on retirait pendant le jour les porte-manteaux, les matelas et les enveloppes de l'équipage des tentes.
La nuit, quand l'Empereur s'était jeté sur son lit, on entrait deux coussins dans la première pièce ; l'aide de camp et le secrétaire appelaient cela leur lit.
Les toiles, les petits meubles, le lit de fer, les matelas, tout se repliait, s'enveloppait dans des rouleaux de cuir et, porté à dos de mulet, suivait les mouvements du premier service. Il y avait un équipage semblable au second service et, je crois, un troisième en réserve avec les gros bagages. Il y avait un mulet à part pour le transport du lit.
La membrure du petit lit de fer était d'environ six pieds de long sur trois de large et quatre de haut ; elle se composait de baguettes d'acier très légères qui s'ajustaient l'une sur l'autre avec une grande précision et qu'on démontait avec beaucoup de facilité. On les glissait dans deux fourreaux de cuir qui s'allongeaient de chaque côté du mulet et sur le bât, on plaçait les deux matelas et les rideaux bien roulés dans un sac de cuir. Tel était l'équipage du mulet de lit.
Les valets de pied de la Maison faisaient le service de la tente avec une grande dextérité ; ils la dressaient en moins d'une demi-heure, quoique ce fût presque toujours à la nuit close ; car l'Empereur indiquait souvent très tard le lieu où il se décidait à camper. On ne déblayait pas alors le terrain comme on eût pu le faire en plein jour ; j'ai eu plus d'une occasion de m'en apercevoir et je n'oublierai jamais celle-ci. C'était le soir d'une grande bataille ; la tente s'était longtemps
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fait attendre ; elle était à peine dressée que je m'étais déjà glissé sous les toiles et dans l'accablement du sommeil qui me poursuivait, j'avais cru m'endormir sur quelque porte-manteau d'équipage : qu'on juge de mon réveil ! L'oreiller de la nuit n'était qu'un mort frais de la veille ! Horresco referens ! J en frémis
encore en le racontant.
Baron Fain. Souvenirs.
MëNEVAL