‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 66 sur 103 · CAMPAGNE DE SAXE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE SAXE

[La retraite de Bussie vient de grouper la 6^ coalition contre les armées françaises qui reculent du Niémen sur la Vistule, de la Vistule sur l'Oder, de VOder sur VElhe. Cependant Napoléon refait une armée nouvelle et, le 2 mai j 8iS,k Lûtzen, il commence la campagne d'Allemagne en rejetant les coalisés au delàde V Elbe: victoire stérile qu'il ne peut achever par la poursuite nécessaire et. lorsque l'armistice de Pleiswitz est écoulé, il voit l'Autriche se joindre à ses ennemis. Malgré le coup dont il frappe à Dresde les coalisés, ceux-ci sont vainqueurs de ses lieutenants et après les trois jours de lutte de Leipzig [16-19 octobre 181 3), Napoléon doit reculer sans avoir été vaincu et commencer une retraite volontaire que la fatalité transforme en désastre, i

De Schœnfeld, le bataillon se remit en marche pour rejoindre la division à Kohlgarten. Sur toutes les routes, on voyait s'écouler lentement les convois de blessés ; toutes les charrettes du pays avaient été mises en réquisition pour ce service et, dans les intervalles, marchaient encore des centaines de malheureux, le bras en écharpe, la figure bandée, pâles, abattus, à demi morts. Tout ce qui pouvait se traîner ne montait pas en charrette et tâchait pourtant de gagner un hôpital.

Nous avions mille peines à traverser cet encombrement lorsque, tout à coup, en approchant de Kohlgarteu, une vingtaine de hussards, arrivant ventre à terre et le pistolet levé, firent rebrousser la foule à droite et à gauche dans les champs. Ils criaient d'une voix éclatante : L'Empereur ! l'Empereur 1

Aussitôt le bataillon se rangea, présentant les armes, au bas de la chaussée et quelques secondes après, les grenadiers à cheval de la garde, — de véritables géants, avec leurs grandes bottes, et leurs immenses bonnets à poil, qui descendaient jusqu'aux épaules, ne laissant voir que le nez, les yeux et les moustaches, passèrent au galop, la poignée du sabre serrée sur la hanche. Chacun était content de se dire : «Ceux-là sont avec nous, et ce sont de rudes gaillards. »

A peine avaient-ils défilé, que l'état-major parut. Figurez-vous cent-cinquante à deux cents généraux, maréchaux, officiers supérieurs de l'ordonnance, — montés sur de véritables cerfs et tellement couverts de broderies d'or et de décorations qu'on voyait à peine la couleur de leur uniforme — les uns grands et maigres, la mine hautaine ; les autres courts, trapus, laface rouge ; d'autres, plus jeunes, tout droits sur leurs chevaux comme des statues, avec des yeux luisants et de grands nez en bec d'aigle : c'était quelque chose de magnifique et de terrible.

Mais ce qui me frappa le plus, au milieu de tous ces capitaines qui faisaient trembler l'Europe depuis vingt ans, c'est Napoléon avec son vieux chapeau et sa redingote grise;je le vois encore passer devant mesyeux, son large menton serré et le cou dans les épaules. Tout le monde criait ; «Vive l'Empereur! » — Mais il n'entendait rien... il ne faisait pas plus attention h. nous qu'à la petite pluie fine qui tremblotait dans l'air...

et regardait, les sourcils froncés, l'armée prussienne s'étendre le long de la Partha, pour donner la main aux Autrichiens. Tel je l'ai vu ce jour-là, tel il m'est resté dans l'esprit.

Le bataillon s'était remis en marche depuis un quart d'heure, quand Zébédée me dit :

« Est-ce que tu l'as vu, Joseph 1

— Oui, lui répondis-je, je l'ai bien vu et je m'en souviendrai toute ma vie.

— C'est drôle, fît mon camarade, on dirait qu'il n'est pas content... A Wurtschen, le lendemain de la bataille, il paraissait si joyeux, en nous entendant crier : « Vive l'Empereur ! » et les généraux avaient enfin des figures riantes ! Aujourd'hui, tous font des mines du diable... Le capitaine disait pourtant, ce matin, que nous avions remporté la victoire de l'autre côté de Leipzig. »

Erckmann-Ciiatrian. Le conscrit de 1813.

Hachette, édit.

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