‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 65 sur 103 · PORTRAIT PHYSIQUE · texte numérisé non relu

PORTRAIT PHYSIQUE

[L'Empereur a vieilli. Ce nesl plus le mince général d'Jlalie, ni même le vainqueur cl'Auslerlilz, sec et nerveux sous sa redingote grise. C'est un homme alourdi, épaissi, mais vigoureux encore et toujours énergique. La façon dont il conduira la campagne de Saxe et surtout celle de France, montreront que son génie, s'il subit parfois des éclipses, est encore lumineux.]

Pour décrire la personne de Napoléon, je me reporte à Tépoque de son second mariage. Ce n'est déjà plus le Napoléon que M. de Bourrienne a longtemps suivi ; ce n^est pas encore celui que les écrivains de Sainte- Hélène nous dépeindront plus tard ; c'est celui que j'ai connu.

Commençons en style de signalement : sa taille était de cinq pieds deux pouces ; il était petit, mais bien fait ; cependant il avait le cou un peu court et peut-être déjà trop de ventre.

La fibre était molle et la lymphe épaisse. Son teint n'était jamais coloré ; ses joues étaient d'un blanc mat, ce qui lui faisait un visage plein et pâle, mais non de cette pâleur qui dénote une personne malade. Je ne l'ai jamais vu incommodé à se mettre au lit. Jamais, comme il le disait, il n'a senti sa tête ni son estomac. Je ne lui ai connu d'indisposition qu'une gêne à la vessie, qui lui était incommode. Il me sem-

ble que les médecins attribuaient ce malaise à la répercussion d'anciennes dartres ou plutôt de la gale qu'il avait prise et mal guérie au siège de Toulon.

Ses cheveux châtains étaient coupés courts autour de la tête et le coiffaient à plat. Il avait la tête ronde, le front large et élevé ; des yeux gris bleu, le regard doux, le nez bien fait, la bouche d'une forme gracieuse et les dents belles. Sa vue n'était pas excellente; il y suppléait à l'aide d'une lorgnette de spectacle qu'il portait toujours. Chez lui l'odorat était extrêmement susceptible. Je l'ai vu s'éloigner de plus d'un serviteur qui était loin de soupçonner la secrète aversion qu'il avait encourue.

La régularité de ses traits prenait facilement dans le travail et la préoccupation une teinte de sévérité imposante ; mais, dans le laisser-aller de l'intimité, son sourire reprenait une grande amabilité. Il riait rarement ; quand il riait, il poussait des éclats ; mais c'était plutôt pour forcer l'ironie que par grosse joie. Au surplus, nul visage d'homme ne changeait plus vivement au gré des impressions de l'âme : de ce même regard qui naguère était caressant, tout à coup, il en sortait des éclairs.

C'est à tort qu'on lui a reproché l'usage immodéré du café et du tabac. Il prenait du café comme tout le monde. Il ne faisait que respirer son tabac, mais il changeait de tabatière à chaque instant. Dès qu'il avait flairé, il renversait la tabatière et la tendait à l'un de nous en lui disant : « Allez me chercher du tabac. » C'était un de nos dérangements habituels. Nous trouvions sur la commode de sa chambre à coucher une pile de tabatières préparées d'avance pour suffire aux renouvellements de la journée. Dans les appartements, cette Commission était la plus fréquente qu'il donnât

à ses chambellans. Pendant le conseil, j'ai vu plus d'un ministre la rechercher comme une faveur.

Le reproche qu'on a fait à Napoléon d'abuser des bains est plus fondé; il en prenait trop et il les prenait trop chauds. Il est probable qu'il a dû à cette mauvaise habitude l'embonpoint prématuré dont ses peintres d'histoire ne lui ont guère fait grâce. On ne peut, du moins, l'imputer à la bonne chère, car, certes, celui-là n'était pas ami de la table ! Il était sobre, il vivait frugalement et mangeait vite, trop vite pour tout son monde. Au surplus, la nature l'avait doué d'un avantage assez singulier, celui de ne pouvoir commettre d'excès de table, quand même ill'aurait voulu; «Si je dépassais le moins du monde mon tirant d'eaUy disait-il, mon estomac rendrait aussitôt le superflu. »

Quand il se promenait dans les allées de son jardin, il aimait à marcher un peu courbé, les mains dans ses poches, ou bien en se dandinant, les mains derrière son dos.

Il avait un autre tic d'habitude... c'était, en parlant ou en dictant, un mouvement involontaire de l'épaule droite qu'il relevait en même temps qu'il lui échappait un léger pincement de la bouche, de gauche à droite. Gela se répétait surtout quand il se laissait fortement préoccuper.

Il dormait quand il voulait et comme il voulait. Quelque besoin qu'il eût de sommeil, trois ou quatre heures pouvaient suffire. Je le voyais se relever sans aucun effort au premier réveil de la nuit, se mettre au travail, ensuite se recoucher et se rendormir promptement. Dans l'été, il aimait à faire la méridienne. Habituellement, il dormait à peu près sept heures sur vingt-quatre; mais c'était toujours en plusieurs sommes, s'interrompant à volonté la nuit comme le jour.

Pendant l'évacuation de Leipzig, il a pu dormir tranquillement deux heures sur un fauteuil : l'explosion du pont vint le réveiller.

S'il était depuis longtemps en repos, il s'imposait quelque rude exercice ; si au contraire il se trouvait à bout d'une trop grande fatigue, il se condamnait à vingt-quatre heures d'un repos forcé. Il appelait cela « rétablir l'équilibre ».

11 s'était fait infatigable, non seulement à cheval, mais aussi à pied ; il marchait quelquefois cinq à six heures de suite sans s'en apercevoir. Revenant d'Espagne au mois de janvier 1809, je l'ai vu faire à francétrier, en moins d'une matinée, la course de Valladolid à Burgos (23 lieues). On a déjà cité quelque part sa promenade de Vienne au Semmering. La distance est de dix-huit à vingt lieues. 11 la parcourut à cheval dans la matinée, déjeuna au Semmering et revint aussitôt. Il faisait souvent des chasses de trente- six lieues. Dans les plus rudes journées de la retraite de Moscou, il quittait volontiers sa voiture, et prenant un bâton à la main, marchait avec les grenadiers de la garde.

Baron Fain. Souvenirs.

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