CARACTÈRE DE NAPOLÉON
[Né de la, Révolution, Ronaparte en conserve les principes mais il en modifie les institalions dans un sens favorable au pouvoir personnel : chaque jour, il se montre davantage le maître et supporte moins la contradiction. Il répète qu'en ce faisant, il soustrait la France à « Vesclavage de l'anarchie * mais il dévoile déjà quelques-uns des traits de caractère de l'Empereur de demain.]
... Il était réservé à la Révolution française, appelée à changer la face de la société européenne, de produire un homme qui attirerait autant les regards que Charlemagne, César, Annibal et Alexandre. A celui-là ce n'est ni la grandeur du rôle, ni Timmensité des bouleversements, ni l'éclat, l'étendue, la profondeur du génie, ni le sérieux d'esprit qui manquent pour saisie, attirer, maîtriser l'attention du genre humain ! Ce fils d'un gentilhomme corse qui vient demander à l'ancienne royauté l'éducation dispensée dans les écoles militaires à la noblesse pauvre, qui, à peine sorti de » l'école, acquiert dans une émeute sanglante le titre de général en chef, passe ensuite de l'armée de Paris à l'armée d'Italie, conquiert cette contrée en un mois, attire à lui et détruit successivement toutes les forces de la coalition européenne, lui arrache la paix de Campo-Formio, et déjà trop grand pour habiter à côté
du gouvernement de la République, va chercher en Orient des destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles à travers les flottes anglaises, conquiert l'Egypte en courant, songe alors à envahir l'Inde en suivant la route d'Alexandre, puis ramené tout à coup en Occident par le renouvellement de la guerre européenne, après avoir essayé d'imiter Alexandre, imite et égale Annibal en franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose la belle paix de Lunéville, ce fils du pauvre gentilhomme corse a déjà parcouru à trente ans une carrière bien extraordinaire I Devenu quelque temps pacifique, il jette par ses lois les bases de la société moderne, puis se laisse emporter à son bouillant génie, s'attaque de nouveau à l'Europe, la soumet en trois journées, Austerlitz, léna, Friedland, abaisse et relève les empires, met sur sa tête la couronne de Gharlemagne, voit les rois lui offrir leur fille, choisit celle des Césars, dont il obtient un fils qui semble destiné à porter la plus brillante couronne de l'univers, de Cadix se porte à Moscou, succombe dans la plus grande catastrophe des siècles, refait sa fortune, la défait de nouveau, est confiné dans une petite île, en sort avec quelques centaines de soldats fidèles, reconfjuiert en vingt jours le trône de France, lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée, succombe pour la dernière fois à Waterloo, et après avoir soutenu des guerres plus grandes que celles de l'empire romain, s'en va, né dans une île de la Méditerranée, mourir dans une île de l'Océan, attaché comme Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, oe fils du pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Charlenjagne 1 Du génie, il en a autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus ; du bruit, il en
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a fait autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers ; du sang, malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus mauvais. Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre, moins perverse que celle de César, mais elle n'est pas respectable comme celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie le malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition ordinaire des conquérants, qui aspirent à dominer dans une ; patrie agrandie par eux. Pourtant il chérit la France, j et jouit de sa grandeur autant que de la sienne même. ! Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de Charlemagne. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins complet que César, qui ayant été obligé de séduire ses concitoyens avant de les dominer, s'est appliqué à persuader comme à combattre, et sait tour à tour parler, écrire, agir, en restant toujours simple. Napoléon, au contraire, arrivé tout à coup à la domination par la guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant des hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser, c'est-à-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu déclamatoire comme la Révolution française, sa mère, discute avec plus de puissance que César, mais ne narre pas avec sa suprême simplicité, son naturel exquis. Inférieur au dictateur romain sous le rapport de l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord par plus de spécialité dans la profession, puis par l'audace^ la profondeur, la fé-
condité inépuisable des combinaisons, n'a sous ce rapport qu'un égal ou un supérieur (on ne saurait le dire), Annibal, car il est aussi audacieux, aussi calculé, aussi rusé, aussi fécond, aussi terrible, aussi opiniâtre que le général carthaginois, ayant toutefois une supériorité sur lui, celle des siècles. Arrivé en effet après Annibal, César, les Nassau, Gustave-Adolphe, Condé, Turenne, Frédéric, il a pu pousser l'art à son dernier terme. Du reste, ce sont les balances de Dieu qu'il faudrait pour peser de tels hommes, et tout ce qu'on peut faire c'est de saisir quelques-uns des traits les plus saillants de leurs imposantes physionomies.
A. Thiers. Histoire du Consulat et de VEmpire.
Boivin, édit. '
P.-L. COITRIER
L'A VÈNEMENT DE L'EMPEREUR
[Le Premier Consul a déjà mérité, par ses éclata nls services, la pltii belle des récompenses nalionules : le consulat à vie, qui lui permet de mûrir les plus loncfs projets. Ayant amené entre SCS mains cet immense pouvoir, il veut encore qiuH reste dans sa famille. A celui qui lui donne tant de (jloire et de sécurité, la France reconnaissante ne veut pus marchander un titre de plus et elle lai offre l'Empire {18 mai i 804).]
A IMaisancc lo... mai 1804.
Nous venons de faire un empereur et pour ma part, je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'An-
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liouard nous assemble et nous dit de quoi il s'agis- ! iiit, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. In empereur ou la république, lequel est le plus de otre goût? Gomme on dit, rôti ou bouilli, potage ou oupe, que voulez-vous ? Sa harangue finie, nous voilà ous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opilez-vous? Pas le mot ; personne n'ouvre la bouche. >la dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, juand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir se lève et dit : « S'il veut être empereur, qu'il le soit ; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le colonel. Voulez-vous ? Ne voulez-vous pas ? — Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. » Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore, si je n'eusse pris la parole : « Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer ?» Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem... Que veux-tu? J'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on va jouer au billard. Maire me disait : « Ma foi, commandant, vous parlez comme Gicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc tant qu'il soit empereur, je vous prie ? — Pour en finir, et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi, vous, ne le voulez-vous pas ? — Je ne sais, me dit-il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. » Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi, ... un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir
qu'on rappelle Majesté ? Etre Bonaparte et se faii Sire ! // aspire à descendre : mais non, il croit mor ter en s'égalant aux rois. 11 aime mieux un titre qu'u nom. Pauvre homme 1 ses idées sont au-dessous de s fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa pt tite sœur à Borghèse et croire que Borghèse lui faisai trop d'honneur...
Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays o tu es et comment la farce s'est jouée chez vous. A pe près de même, sans doute.
« Chacun baise en tremblant la main qui nous en chaîne... »
Avec la permission du poète, cela est faux. On n tremble point. On veut de l'argent et on ne baise qu la main qui paye.
Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était ui autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fi de son nom même un titre supérieur à celui de roi.
Adieu ; nous t'attendons ici.
P. L. Courier. Lettres d^Italie.
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l'avènement de l'empereur 409
IMERSON