CONSUL ET TRAGÉDIENNE
[Malgré le despotisme qui, de jour en jour, apparaît davantage en Bonaparte et en dépit de certaines injustices commises par lui en vue de la paix publique, sa merveilleuse activité, sa puissante initiative, son génie supérieur lui attirent, en particulier, la curiosité et V admiration des femmes : il les effarouche par la vivacité et parfois la dureté de ses ripostes, mais sonprestige ne fait qu'en grandir auprès d'elles.]
Je venais de jouer Iphigénie en Aulide (Clytemnestre). Le Consul assistait à la représentation. En rentrant chez moi, je trouvai le premier valet de chambre du Consul, Constant, qui venait me prier, de la part du Consul, de permettre que Ton vînt me prendre le lendemain, à huit heures du soir, pour me rendre à Saint-Cloud ; que le Consul voulait me complimenter lui-même sur mes succès 1
Je trouvai Constant au bas de l'escalier de l'entrée des artistes. Nous allâmes prendre la voiture conduite par le fameux César, qui heureusement aimait un peu trop à se rafraîchir, ce qui, le jour de la machine infernale, rue Nicaise, sauva l'Empereur et l'Impératrice qui se rendaient à l'Opéra, et notre César, étant un peu trop désaltéré, mena ses chevaux avec une telle rapidité que le coup affreux fut manqué.
Nous voilà partis. Ce qui se passa en moi pendant
la route, il m'est impossible de le décrire. Mon cœur battait à me briser la poitrine. Je ne causais pas, allez De temps en temps, je disais à Constant :
— Je meurs de peur. Vous feriez bien de me reconduire chez moi et de dire au Premier Consul que je me suis trouvée indisposée. Faites cela et je vous promets de revenir une autre fois.
— Ah 1 bien oui, je serais bien reçu 1
— Mais quand je vous dis, monsieur, que j'ai une peur tellement forte que je ne pourrai dire un mot, que je serai glacée, et que votre Premier Consul me jugera pour la plus grande bête qu'on ait jamais vue. Savez-vous que j'en serai fort humiliée ?
Ce Constant riait de tout son cœur, ce qui me parut assez impertinent.
— Rassurez-vous. Vous verrez combien le Consul est bon, vous serez bien vite remise de votre frayeur. Soyez donc tranquille, il vous attend avec une vive impatience, etc. Ah ! nous voilà arrivés l Allons, mademoiselle, rassurez-vous, oui, et tremblez toujours.
Nous traversons l'Orangerie, puis nous arrivons devant la fenêtre de la chambre îi coucher donnant sur la terrasse, où Roustan nous attendait. Il soulève le rideau, ferme la fenêtre sur moi, passe dans une autre pièce. Constant me dit : « Je vais prévenir le. Premier Consul. »
Me voilà seule dans cette grande chambre ; un immense lit au fond et en face dos croisées ; de grands rideaux soie vorto, un grand divan agrandi, estrade on face de la clioniinéo. De grands candélabres chargés de bougies allumées, un grand lustre. Eh 1 mon r)i(îu ! c'est éclairé comme un yniT de bal. Est-ce clTrayant ? Kwn nv peut échapper aux regards, une tache de rousseur serait vue. Tout est grand ici ; pas
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le moindre petit coin mystérieux où l'on puisse se dérober : tout est découvert. C'est trop beau pour moi ! Mettons-nous dans cette bergère. Là, entre Je lit et la cheminée, je serai un peu cachée ; on ne m'apercevra pas de suite. Ah ! cela me rassure un peu ; puis, mon voile bien baissé, je serai plus hardie.
J'entends un petit mouvement. Ah ! comme le cœur me bat 1 C'est lui. Le Consul entre par la porte qui était à côté de la cheminée, porte donnant dans la bibliothèque.
Le Consul était en bas de soie, culotte satinée blanc, uniforme vert, parements et collet rouges, son chapeau sous le bras. Je me levai. Il vint à moi, me regarda avec ce sourire enchanteur qui n'appartenait qu'à lui, me prit par la main et me lit asseoir sur cet énorme divan, leva mon voile qu'il jeta à terre sans plus de façon. Mon beau voile I C'est aimable ; s'il marche dessus, il va me le déchirer. C'est fort désagréable.
— Comme votre main tremble ! Vous avez donc peur de moi ? Je vous parais effrayant ? Moi, je vous ai trouvée bien belle, hier, madame, et j'ai voulu vous complimenter. Je suis plus aimable et plus poli que vous, comme vous voyez.
— Comment cela, monsieur?
— Comment ! Je vous ai fait remettre 3.000 francs après vous avoir entendue dans Emilie, pour vous témoigner le plaisir que vous m'avez fait. J'espérais que vous me demanderiez la permission de vous présenter pour me remercier. Mais la belle et fière Emilie n'est point venue.
Je balbutiais, je ne savais que dire.
— Mais je ne savais pas, je n'osais prendre cette liberté.
— Mauvaise excuse ! Vous aviez donc peur de moi ?
— Oui.
— Et maintenant ?
— Encore plus.
Le Consul se mit à rire de tout son cœur.
— Dites-moi votre nom ?
— Joséphine-Marguerite.
— Joséphine me plaît, j'aime ce nom ; mais je voudrais vous appeler Georgina. Hein ! voulez-vous ? Je le veux.
(Le nom m'est resté dans toute la famille de l'Empereur.)
— Vous ne parlez pas, ma chère Georgina. Pourquoi ?
— Parce que toutes ces lumières me fatiguent. Faites-les éteindre, je vous prie ; il me semble qu'alors je serai plus à l'aise pour vous entendre et vous répondre.
— Ordonnez, chère Georgina.
Il sonna Roustan :
— Eteins le lustre. Est-ce assez ?
— Non, encore la moitié de ces énormes candélabres.
— Fort bien. Eteins. A présent y voit-on trop ?
— Pas trop, mais assez.
Le Consul, fatigué cjuelquefois de ses glorieuses et graves préoccupations, semblait goûter quehjue plaisir à se trouver avec une jeune fille, qui lui parlait tout simplement. C'était, je le pense, nouveau pour lui.
— Voyons, Georgina, racontez-moi tout ce que vous avez fait. Soyez bonne et franche, dites-moi tout !
Il était si bon, si simple, que ma crainte disparaissait.
— Je vais vous ennuyer. Puis, comment dire tout
cela, je n'ai pas d'esprit ? Je vais très mal raconter.
— Dites toujours.
Je fis le récit de ma très petite existence, comment je vins à Paris, toutes mes misères.
— Chère petite, vous n'étiez pas riche ; mais, à présent, comment êtes-vous ? Qui vous a donné le beau cachemire, le voile? etc.
Il savait tout. Je lui racontai toute la vérité sur le prince Sapieha.
— C'est bien, vous ne mentez pas. Vous viendrez me voir, vous serez discrète, promettez-le moi.
Il était bien tendre, bien délicat ; il ne blessait pas ma pudeur par trop d'empressement, il était heureux de trouver une résistance timide. Mon Dieu ! je ne dis pas qu'il était amoureux, mais bien certainement je lui plaisais. Je ne pouvais en douter. Aurait-il accepté tous mes caprices d'enfant ? Aurait-il passé une nuit à vouloir me convaincre ? Il était très agité pourtant, très désireux de me plaire ; il céda à ma prière, qui lui demandait toujours grâce.
— Pas aujourd'hui. Attendez. Je reviendrai. Je vous le promets.
Il cédait, cet homme devant qui tout pliait. Est-ce peut-être ce qui le charmait ? Nous allâmes ainsi jusqu'à cinq heures du matin. Depuis huit heures, c'était assez.
— Je voudrais m'en aller.
— Vous devez être fatiguée, chère Georgina. A demain. Vous viendrez ?
— - Oui, avec bonheur. Vous êtes trop bon, trop gracieux pour que l'on ne vous aime pas, et je vous aime de tout mon cœur.
Il me mit mon châle, mon voile. J'étais loin de m'attendre à ce qui allait arriver à ces pauvres effets.
En me disant adieu, il vint m'embrasser au front. Je fus bien sotte ; je me mis à rire et lui dis :
— Ah 1 c'est bien : vous venez d'embrasser le voile du prince Sapieha.
Il prit le voile, le déchira en mille petits morceaux ; le cachemire fut jeté sous ses pieds. Puis, j'avais au col une petite chaîne, qui portait un médaillon des plus modestes, de la cornaline ; au petit doigt, une petite bague plus modeste encore, en cristal, où M"" Ponty avait mis des cheveux blancs de M"^ Raucourt. La petite bague fut arrachée de mon doigt, le Consul la brisa sous son pied. Ah 1 il n'était plus doux alors. Je fus interdite et me disais : « Quand tu me reverras, il fera beau. » Je tremblais. Il revint tout gentiment près de moi.
— Chère Georgina, vous ne devez rien avoir que de moi. Vous ne me bouderez pas, ce serait mal, et j'aurais mauvaise opinion de vos sentiments, s'il en était autrement.
On ne pouvait pas en vouloir longtemps à cet homme ; il y avait tant de doucfeur dans sa voix, tant de grâce, qu'on était forcé de dire : € Au fait, il a bien fait. »
— Vous avez bien raison. Non, je ne suis pas fâchée ; mais je vais avoir froid, moi.
Il sonna Constant.
— Apporte un cachemire blanc et un grand voile d'AnglctcMTi;.
Il me conduisit jusqu'à l'Orangerie.
— A demain, Georgina ; à demain 1
Voilà lilléruleinont ma première entrevue avec cet hominr immenses.
M"» Georoe. Mémoires.