WAGRAM
[Profilant de Vaffaiblissemenl produit par les pertes de nos armées en Espagne et de Vimpopalarité que nous vaut cette campagne, l'Angleterre suscite contre Napoléon la 5« coalition dans laquelle l'Autriche prend la principale part: n'ayant plus pour alliée que la lointaine Russie, l'Empereur se tourne contre V archiduc Charles: à Abensberg, à Eckmiihl, à Essling, il remporte sur les Autrichiens des succès incontestés mais chèrement acquis. Puis, débouchant de l'île Lobau, il les force à se replier sur les hauteurs de Wagram et, le 6 juillet 1809, leur inflige uni défaite qui eût été un immense désastre s'il avait eu ses soldats d'AusLerlilz. Mais, au milieu di ses succès, l'Empereur n'oublie jamais ses grognards.]
G. OKSPAUHKS
Un matin de 1809, l'Empereur se promenait, suiv de Berthier, qu'il venait de nommer prince de Wa ^'ram. Ils finissaient une conversation sur César.
Puis(iue vous croyez, Sire, à la justice infailli
ble du proconsul, laissez-moi vous citer une anecdote On raconte (ju'un sous-officier d'alors, nommé Sextius dizenior dans une cohorte de la cinquième légion, avai à se plaindre de César. Il paraît que ce soldat étai au service d«!puis dix ans et qu'il avait fait mainte actions d'éclat dont jamais il n'avait été récompensé Le peuple, par l'organe d'un avocat, porta les récla^
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lations du soldat romain au Sénat rassemblé qui iâma César.
— Et que devint Sextius ?
— César le laissa dans l'ombre, lui maintint son rade, ne voulant pas se plier aux ordres du Sénat.
— Injustice, en vérité, dit l'Empereur pensif.
En marchant, ils venaient d'arriver près d'une troupe ui faisait la manœuvre. Apercevant l'Empereur, le i)lonel fît battre les tambours et ranger ses hommes
I bataille.
Suivi du maréchal, Napoléon entra dans les rangs.
Immobilité émouvante. Au milieu de cette foule, Empereur avait l'air de marcher en pleine solitude, itre des uniformes plutôt qu'entre des rangées de )ldats, le long de palissades humaines serrées, enfonces en terre, inébranlables. De temps à autre, s'ar- Hant, les mains derrière le dos, près d'une de ces îtes sans souffle, sans regard, sans pensée, il la conîmplait.
Ensuite, lentement, il continuait sa promenade, s'ar- Hait encore plus loin, une seconde, parfois une miute, devant un autre soldat. Puis, muet comme lui, iésar passait.
II dévisageait surtout les anciens. Soucieux, il semlait chercher sur ces vieilles têtes une réclamation, ne plainte ou un mot étouffés peut-être par la disciline.
Puis, craintivement presque, il allait aux figures imerbes, il observait les poitrines sans croix, les manhes sans galons ; les conscrits qui n'avaient pas enore atteint à la gloire, qui ne lui avaient pas donné ssez de temps, assez de sang : les jeunes, aussi hauts, ussi droits et fiers dans le rang que les vieux, mais lus rouges, empourprés d'une émotion d'âme qui
dilatait leurs yeux par-dessus ce petit empereur et y mettait, à défaut de regard, des lumières.
Déridé, cette fois, Napoléon s'éloignait enfin du régiment quand tout à coup, à droite de la compagnie de grenadiers du 1" bataillon, près du troisième rang, il s'arrêta devant le guide de droite, un sergent.
L'Empereur immobile, les mains toujours derrière son dos, regardait cet homme profondément.
Il savait par cœur tous les soldats de son armée. Mais, dans sa mémoire impériale, il ne retrouvait pas
celui-là. ,
Pourtant, cette tête parlait et pensait. Si les cheveux étaient rudes, secs, sauvages, si des mousses de poils d'ours, poussés sur les mains et les oreilles, donnaient à cet homme un air de force brutale, ses joueî creuses, d'un jaune gris, indiquaient aussi l'habitude de réQexions nobles et puissantes. Juxtaposées fortement, les lèvres étaient d'un chef, non d'un inférieur Le menton était énergique, l'os maxillaire d'en ha: énorme, et la raideur de la colonne vertébrale accusai un esprit hautain et inflexible.
L'Empereur se tourna du côté de Berthier :
— Ton soldat romain, Sextius..., lui dit-il tout bas Il hésitait à interroger, à entrer lui-même dans cett
âme, violemment, comme il en avait l'habitud.>. 1 tourna le dos et alla parler au colonel :
— Gomment s'appelle ce sergent ? Suivez mon doig' le guide...
— Noël, Sire.
— Dites-moi cet homme, brièvement. Quelles can
pagnes? , ,>.
— Depuis la Vendée, toutes : Armées du Khin. c l'Italie, de l'Ouest. Il s'est battu h Mantoue, à Rivol à la Favorite, à Zurich. Absent h Maastricht poi
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cause de blessure. Mais aussitôt après il était à Ulm, puis à Austerlitz, léna, Ejlau et Friediand. C'est un homme exemplaire, simple, un peu froid, mais estimé de ses camarades. A la garnison, il les instruit ; sur le champ de bataille, il les entraîne. Voilà dix ans qu'il est sous mes ordres ; je l'ai porté maintes fois pour la croix, les bureaux l'ont toujours oublié. Ce serait une grande joie pour moi que Votre Majesté, enfin...
— Assez 1 interrompit l'Empereur ; faites-le venir. Le vieil officier leva son épée :
— Sergent Noël !
L'homme se détacha de sa compagnie de grenadiers, traversa l'intervalle des bataillons d'un pas de parade, automatique, et s'arrêta devant l'Empereur, l'arme à la saignée.
— L'épaulette, dit Napoléon.
Nul éclat dans la voix de César ; l'air du bonhomme qui paye la journée de son travailleur, le soir venu.
Le colonel fit un signe.
Le tambour-major se tint prêt, la canne haute.
Un grand silence pesait sur les deux mille hommes. On eût dit un carré de morts, un régiment frappé debout et resté debout.
— Tambours, ouvrez le ban !
Les tambours grondèrent.
— Sergents, caporaux, grenadiers et tambours, vous reconnaîtrez désormais pour sous-lieutenant le sergent Noël, et vous lui obéirez en tout ce qui concerne le bien du service et l'exécution des règlements militaires.
— Tambours, fermez le ban 1 Les tambours grondèrent.
Voûté sous sa capote, penché comme s'il méditait,
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paraissant plus petit, avec sa petite taille, dans 1 vide laissé entre les deux bataillons, l'Empereur, près que insensiblement, releva la main...
A ce léger signe, qu'il devina, le colonel reprit, d'ui bondissement de voix que l'enthousiasme secouait
— Tambours, ouvrez le ban !
Les tambours grondèrent.
— Officiers, sous-officiers, caporaux, grenadiers e tambours, vous reconnaîtrez désormais pour lieutenan le sous-lieutenant Noël, et vous lui obéirez en lou ce qui concerne le bien du service et l'exécution dei règlements militaires.
— Tambours, fermez le ban !
Les tambours grondèrent.
Dans l'effrayant silence, un silence qui faisait lui même le silence, d'un geste aussi calme, la main d( l'Empereur se releva. Rien ne se vit de la tempête qu saccageait l'âme du régiment, que la convulsion d( l'épée dans la main du colonel et une pâleur, de pluj en plus pâle, sur la bouche de l'homme immobile.
— Tambours, ouvrez le ban l Les tambours grondèrent.
— Officiers, sous-officiers, caporaux, grenadiers e tambours, vous reconnaîtrez désormais pour capitaim le lieutenant Noël, et vous lui obéirez en tout co qu concerne le bien du service et l'exécution des règle ments militaires.
— Tambours, fermez le ban l Les tambours grondèrent.
Alors, comme la muin de l'Empereur ne bougeail plus, le vieux colonel, avec sa manche, essuya le sueur (jui niouillait ses joues. C'en fut assez. Un pareil aveu d'émotion dégonfla les cœurs, pleins j'i éclater. Le colonel devina ses hommes et fit rompre les
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rangs. Aussitôt deux mille rugissemehts s'arrachèrent des bataillons, et une avalanche de têtes rouges et hurlantes, enveloppa l'Empereur, toujours penché, toujours immobile, toujours méditatif...
Car il n'avait pas fait assez, il le sentait. Sa justice était incomplète.
Du même pas calme, il vint à l'homme effondré, honteux, assis sur le sac d'un camarade, son fusil entre ses jambes, le menton sur son coude, tête basse.
Cette fois non plus, Napoléon n'osa lui parler.
Mais détachant sa croix, se penchant, il l'épingla sur l'habit du capitaine, sans dire un mot.
Les yeux du capitaine ne se levèrent pas. Pourtant, lorsque l'Empereur retira ses mains, elles étaient chaudes de larmes.
Alors, seulement, César comprit qu'il avait payé la dette de Césaf.
G. d'Esparbès. La Grogne. (La dette de César.) « La Renaissance du Livre ».