GŒTHE ET NAPOLÉON
[U Empereur vient d^ écraser la Prusse ; il a conclu avec le tzar Alexandre une entente qui lui permet d'entrevoir, sinon la paix, du moins la maîtrise sur l'Autriche. Son Empire s'étend sur la moitié de cette Europe dont il est Varbitre ; il trouve encore le temps de s'intéressera la poésie, de confondre un Gœthe par l'ouverture de son esprit, la rectitude de ses jugements littéraires ; dans ce domaine, comme dans tous les autres, il s'affirme supérieur.]
Le 1" [octobre 1808], lever chez l'empereur Napoléon. Palais du gouverneur. Escalier. Vestibule et salle. Grand bruit. Local bien connu, personnel nouveau. Mélange. Vieilles et nouvelles connaissances. Le 2, je suis mandé pour 11 heures du matin chez 1 Empereur. Un gros chambellan, M. Pôle, me dit d'attendre. La foule s'éloigne. On me présente à Savary et à Talleyrand. Je suis appelé dans le cabinet de l'Empereur. Dans ce moment, Daru se fait annoncer. 11 est intro-
duit aussitôt. Gela me fait hésiter. Je suis appelé une seconde fois. J'entre. L'Empereur est assis à une grande table ronde. Il déjeune. A sa droite, à quelque distance de la table, est Talleyrand, à sa gauche, Daru, avec qui il parle de contributions. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste debout devant lui à une distance convenable. Après m'avoir considéré un moment, il me dit : « Vous êtes un homme, » Je m'incline. Il me dit : « Quel âge avez vous? — Soixante ans. — Vous êtes bien conservé. Vous avez écrit des tragédies?» Je réponds le plus nécessaire... L'Empereur... porta ensuite la conversation sur Werther qu'il devait avoir étudié à fond. Après plusieurs observations tout à fait justes, il me signala un certain endroit et me dit : « Pourquoi avez-vous fait cela ? ce n'est pas naturel... » Et il développa sa thèse longuement et avec une parfaite justesse.
L'Empereur... fit des réflexions d'un grand sens, en homme qui avait observé avec beaucoup d'attention, comme un juge criminel, la scène tragique, et qui avait profondément senti que le théâtre français s'était éloigné de la nature et de lu vérité.
Il en vint aux pièces fatalistes et les désapprouva, Elles avaient appartenu à un temps de ténèbres. « Que nous veut-on aujourd'hui avec le destin ? disait-il. Le destin, c'est la polititiue. »
Il se tourna de nouveau vers Daru et lui parla de contributions. Je reculai de quelques pas...
On annonce le maréchal Soult.
Entre un personnage de haute taille à l'abondante chevelure. L'Empereur le questionne d'un ton badin sur (juehjues événements désagréables de Pologne et j'ai le temps de jeter les yeux autour de moi dans la .salle et do songer au passé...
L'Empereur se leva, il vint droit à moi, et par une iorte de manœuvre, il me sépara des autres manœu- /res qui formaient la file où je me trouvais. Il tourlait le dos à ces personnes et me parla en modérant sa voix. Il me demanda si j'étais marié, si j'avais des 3nfants, et d'autres choses relatives à ma personne...
Dans toute notre conversation, j'avais admiré chez lui la variété des formes approbatives, car il écoutait rarement en restant immobile, ou bien il faisait un signe de tête méditatif et disait : « Oui » ou « c'est bien » ou quelque chose de pareil ; ou, s'il avait énoncé quelque idée, il ajoutait le plus souvent : « Qu'en dit M. Gœt ? »
Je saisis l'occasion de demander par geste au chamfbellan si je pouvais me retirer, et, sur sa réponse 'affirmative, je pris congé aussitôt.
Goethe. Annales de 1184 à i822.