LA COUR DES TUILEBIES
[De temps à autre, au milieu de ses campagnes, ^Empereur rentre soudainement dans ta capitale : on illumine les phares et les maisons, on chante un Te Deum à Notre-Dame, la voix des cloches se mêle au bruit des tambours et les Tuileries s''ouvrent pour des fêtes où accourt tout Paris.]
J'ai souvent vu l'empereur Napoléon au spectacle et passer en voiture, mais seulement deux fois dans un appartement.
La ville de Paris donna un bal à Toccasion du mariage de la princesse de Bade. L'Empereur voulut le rendre, et des billets pour un bal aux Tuileries furent adressés à beaucoup de personnes non présentées. Nous fûmes quelques jeunes femmes à en recevoir, sans avoir assisté à celui de l'Hôtel de Ville. Conseil tenu, nous convînmes devoir nous y rendre.
On dansait dans la galerie de Diane et dans la salle des Maréchaux. Le public y était parqué suivant la couleur des billets ; le mien me fixa dans la galerie de Diane. On ne circulait pas, la Cour se transporta successivement d'une pièce dans l'autre. L'Impératrice, les princesses, leurs dames, leurs chambellans, tout cela très paré, entra à la suite de l'Empereur et vint se placer sur une estrade préparée d'avance. Après avoir regardé danser une espèce de ballet. l'Empereur en descendit seul et fit la tournée de la salle, s'adressant exclusivement aux femmes. Il portait son costume impérial (auquel il a proraptement renoncé) la veste, la culotte en satin blanc, les souliers blancs k rosettes d'or, un habit de velours rouge fait droit h la François 1°' et brodé en or sur toutes les coutures, le glaive, éclatant de diamants par-dessus l'habit. Des ordres, des plaques aussi en diamants, et une toque avec des plumes tout autour relovées par une ganse en diamants. Ce costume pouvait ^'tre beau dessiné, mais pour lui, qui était petit, gros et emprunté dans ses mouvements, il était disgracieux. Po.ut-f^re y avait-il prévention, l'Empereur me parut alTreux, il avait l'air du roi de carreau...
Après avoir fait sa tournée. l'Iùiipereur se rapprocha de l'Impératrice et toute la troupe dorée s'en alla .sans se mfilcr le moins du monde j\ la plèbe. A neut heures du soir, tout était fini, les invités pouvaient res-
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ter et danser, mais la Cour était retirée. Je suivis son exemple, singulièrement frappée des manières impé- • riales. J'avais vu d'autres monarques, mais aucun traitant aussi cavalièrement le public.
Plusieurs années après, j'assistai comme bayeuse à un bal donné à l'occasion du baptême du roi de Rome. Je crois que c'est la dernière fête impériale. Elle avait lieu aux Tuileries, dans la salle du spectacle, la Cour y assistait seule ; les personnes non présentées obtenaient des billets pour les loges.
Nous y étions allées, une douzaine de femmes de l'opposition et nous étions forcées de convenir que le coup d œil était magnifique. C'est la seule fois que j'aie vu une fête où les hommes fussent en habits à la française. Les uniformes étaient proscrits ; nos vieux militaires avaient l'air emprunté, mais les jeunes et surtout M. de Flahaut rivalisaient de bonne grâce avec Archambault de Périgord. Les femmes étaient élégamment et magnifiquement parées.
L Empereur suivi de son cortège, traversa la salle en arrivant, pour se rendre à l'estrade qui occupait le fond. Il marchait le premier, et tellement vite, que tout le monde, sans excepter l'Impératrice était obligé de courir presque pour le suivre. Cela nuisait à la dignité et à la grâce, mais ce frou-frou, ce pas de course avaient quelque chose de conquérant qui lui seyait. Cela avait grande façon dans un autre genre.
II paraissait bien le maître de toutes ces magnificences. Il n'était plus affublé de son costume impérial, un simple uniforme, que lui seul portait, au milieu des habits habillés, le rendait encore plus remarquable, et parlait plus à l'imagination que ne l'auraient pu faire toutes les broderies du monde. Il voulut être gracieux et obligeant, et ne parut infiniment mieux qu'à
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l'autre bal. L'impératrice Marie-Louise était un beai brin de femme, assez fraîche, mais un peu trop rouge, Malgré sa parure et ses pierreries^ elle avait l'air très commune et était dénuée de toute physionomie. Or exécuta un quadrille dansé par les princesses et les dames de la Cour, dont plusieurs étaient de nos amies. Je vis là la princesse Borghèse qui me parut Is plus ravissante beauté que j'eusse jamais envisagée ; à toutes ses perfections, elle joignait l'aspect aussi candide, l'air aussi virginal qu'on puisse le désirer à la jeune fille la plus pure. Si on en croit la chronique, personne n'en eut jamais moins le droit.
L'Empereur aimait assez que les femmes qu'il voulait attirer à sa Cour eussent occasion d'en voir les pompes. Il jetait des coups d'oeil obligeants sur les loges, il resta longtemps sous la nôtre, évidemment avec intention. Au reste, il avait déjà trop de notre monde pour devoir se soucier beaucoup de ce qui restait en dehors.
M"" DE BoiGNK. Récils.
Pion, édit.
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