LE PASSAGE DU NIEMEN
[L'année i 8i i ne s^ est pas écoulée que Napoléon commence les préparatifs de la plus téméraire de ses entreprises, l'expédition de Russie, qui était destinée dans sa pensée, en étendant le blocus continental jusqu^à Saint-Pétersbourg, à précipiter la fin de l'Angleterre. Se lançant sur la route de Moscou que couvre le prince Bagration, il arrive le 24 juin 1812 k Kowno, aux bords du Niémen. 1
Entre ces deux ailes, la grande armée marchait au Niémen en trois masses séparées. Le roi de Westphalie avec 80.000 hommes se dirigeait sur Grodno ; le vice-roi d'Italie, avec 75.000 hommes sur Pilony ; Napoléon, avec 1220.000 hommes sur Nogaraïski, ferme située à trois lieues au-dessus de Kowno. Le 23 juin avant le jour, la colonne impériale atteignit le Niémen, mais sans le voir. La lisière de la grande forêt prussienne de Pilwisky et les collines qui bordent la pleine, cachaient cette grande armée prête à le franchir.
Napoléon, qu'une voiture avait transporté jusquelà, monta à cheval à deux heures du matin. Il reconnut le fleuve russe, sans se déguiser, comme on l'a
dit faussement, mais en se couvrant de la nuit pour franchir cette frontière, que cinq mois après, il ne put repasser qu'à la faveur d'une même obscurité. Comme il paraissait devant cette rive, son cheval s'abattit tout à coup et le précipita sur le sable. Une voix s'écria ; « Ceci est d'un mauvais présage ; un Romain reculerait ! » On ignore si ce fut lui ou quelqu'un de sa suite qui prononça ces mots.
Sa reconnaissance faite, il ordonna qu'à la chute du jour suivant, trois ponts furent jetés sur le fleuve près du village de Poniemen ; puis il se retira dans son quartier, où il passa toute cette journée, tantôt dans sa tente, tantôt dans une maison polonaise, étendu sans force dans un air immobile, au milieu d'une chaleur lourde et cherchant en vain le repos.
Dès que la nuit fut revenue, il se rapprocha du fleuve. Ce furent quelques sapeurs, dans une nacelle, qui le traversèrent d'abord. Etonnés, ils abordent et descendent sans obstacle, sur la terre russe. Là, ils trouvent la paix ; c'est de leur côté qu'est la guerre : tout est calme sur cette terre étrangère qu'on leur a dépeinte si menaçante. Cependant, un simple officier de cosaks. commandant une patrouille, se présente bientôt à eux. Il est seul, il semble se croire en pleine paix et ignorer que l'Europe entière en armes est devant lui. Il demande à ces étrangers qui ils sont.
— Français, lui répondirent-ils. — Que voulezvous, reprit cet officier, et pourquoi venez-vous on Russie? » Un sapeur lui répli(iua brusquement : « Voua faire la guerre 1 prendre Vilna ! délivrer la Pologne I » Et le cosak so retire; il disparaît dans les bois, sur lesquels trois de nos soldats, emportés d'ardeur, et pour sonder la forôt, déchargent leurs armes.
Ainsi, le faible bruit de trois coups de feu, aux-
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quels on ne répondit pas, nous apprit qu'une nouvelle campagne s'ouvrait et qu'une grande invasion était commencée.
Ce premier signal de guerre irrita violemment l'Empereur, soit prudence ou pressentiment. Trois cents voltigeurs passèrent aussitôt le fleuve, pour protéger l'établissement des ponts.
Alors sortirent des vallons et de la forêt toutes les colonnes françaises. Elles s'avancèrent silencieusement jusqu'au fleuve, à la faveur d'une profonde obscurité. Il fallait les toucher pour les reconnaître. On défendit les feux et jusqu'aux étincelles. On se reposa les armes à la main, comme en présence de l'ennemi. Les seigles verts et mouillés d'une abondante rosée, servaient de lit aux hommes et de nourriture aux chevaux,
La nuit, sa fraîcheur qui interrompait le sommeil, son obscurité qui allonge les heures et augmente les besoins, enfin, les dangers du lendemain, tout rendait grave cette position. Mais l'attente d'une grande journée soutenait. La proclamation de Napoléon venait d'être lue ; on s'en répétait à voix basse les passages les plus remarquables et le génie des conquêtes enflamait notre imagination.
Devant nous était la frontière russe. Déjà, à travers les ombres, nos regards avides cherchaient à envahir cette terre promise à notre gloire. Il nous semblait entendre les cris de joie des Lithuaniens à l'approche de leurs libérateurs. Nous nous figurions ce fleuve bordé de leurs mains suppliantes. Ici, tout nous manquait, là, tout nous serait prodigué ! Ils s'empresseraient de pourvoir à nos besoins : nous allions être entourés d'amour et de reconnaissance. Qu'importe une mauvaise nuit, le jour allait bientôt renaître et
avec lui, sa chaleur et toutes ses illusions I Le jor parut! il ne nous montra qu'un sable aride, désert et d mornes et sombres forêts. Nos yeux alors se tournèrei tristement sur nous-mêmes, et nous nous sentîmes re saisis d'orgueil et d'espoir par le spectacle de noti armée réunie.
A trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la ph élevée, on apercevait la tente de l'Empereur. Autoi d'elle, toutes les collines, leurs pentes, les valléi étaient couvertes d'hommes et de chevanx. Dès que terre eût présenté au soleil toutes ces masses mobile revêtues d'armes étincelantes, le signal fut donné, aussitôt cette multitude commença à s'écouler en tro colonnes, vers les trois ponts. On les voyait serpent en descendant la courte plaine qui les séparait du Ni men. s'en approcher, gagner les trois passages, s'î longer et se rétrécir pour les traverser et atteind enfin ce sol étranger, qu'ils allaient dévaster et qu'i devaient bientôt couvrir de leurs vastes débris.
L'ardeur était si grande que deux divisions d'aval garde se disputant l'honneur de passer les première furent près d'en venir aux mains ; on eut quclq peine à les calmer. Napoléon se hâta de poser le pi sur les terres russes. 11 fit sans hésiter ce premier p vers sa perte. Il se tint d'abord près du pont, enco rageant les soldats de ses regards. Tous le saluera do leur cri accoutumé. Ils parurent plus animés q lui, soit qu'il se sentit peser sur le cœur une si gran agression, soit que son corps affaibli ne pût supp( ter le poids d'une chaleur excessive, ou que déjà, fût étonné de ne rien trouver à vaincre.
L'impatience enfin le saisit. Tout ^ coup il s'enfor h travers \o pays, dans la forêt qui bordait le lleui Il courait do toute la vitesse de son cheval; dans a
empressement, il semblait qu'il voulût tout seul atteindre l'ennemi. Il fit plus d'une lieue dans celte direction, toujours dans la même solitude, après quoi il fallut bien revenir près des ponts, d'où il redescendit avec le fleuve et sa garde vers Kou no.
On croyait entendre gronder le canon. Nous écoutions en marchant de quel côté le combat s'engageait. I Mais, à l'exception de quelques troupes de cosaks, ce j jour-là comme les suivants, le ciel seul se montra ! notre ennemi. En effet, à peine l'Empereur avait- il I passé le fleuve qu'un bruit sourd avait agité l'air. Bientôt, le jour s'obscurcit, le vent s'éleva et nous apporta les sinistres roulements du tonnerre. Ce ciel menaçant, cette terre sans abri nous attrista. Quelques-uns i même, naguère enthousiastes, en furent effrayés comme fd'un funeste présage. Ils crurent que ces nuées en- I flammées s'amoncelaient sur nos têtes et s'abaissaient I sur cette terre pour nous en défendre l'entrée.
Il est vrai que cet orage fut grand comme l'entreprise. Pendant plusieurs heures, les lourds et noirs nuages s'épaissirent et pesèrent sur toute l'armée ; de la droite à la gauche et sur cinquante lieues d'espace, i elle fut tout entière menacée de ses feux, et accablée de ses torrents : les routes et les champs furent inondés; la chaleur insupportable de l'atmosphère fut \ changée subitement en un froid désagréable. Dix mille » chevaux périrent dans la marche et surtout dans les I bivacs qui suivirent. Une grande quantité d'équipages \ resta dans les sables ; beaucoup d'hommes succomt bèrent ensuite.
... Ce jour-là même, un malheur particulier vint
se joindre à ce désastre général. Au delà de Kowno,
ï Napoléon s'irrite contre la Vilia, dont les cosaks ont
rompu le pont et qui s'oppose au passage d'Oudinot.
Il affecte de la mépriser, comme tout ce qui lui faisait obstacle et il ordonne à un escadron de Polonais de sa garde, de se jeter dans cette rivière. Ces hommes d'élite s'y précipitèrent sans hésiter.
D'abord, ils marchèrent en ordre, et quand le fond leur manqua, ils rédoublèrent d'efforts. Bientôt, ils atteignirent à la nage le milieu des flots. Mais ce fut là que le courant plus rapide les désunit. Alors, leurs chevaux s'effrayent, ils dérivent, et sont emportés par la violence des eaux. Ils ne nagent plus, ils flottent dispersés. Leurs cavaliers luttent et se débattent vainement, la force les abandonne ; enfin ils se résignent. Leur perte est certaine, mais c'est à leur patrie, c'est devant elle, c'est pour leur libérateur qu'ils se sont dévoués ; et près d'être engloutis, suspendant leurs efforts, ils tournent la tête vers Napoléon et s'écrient : Vive l'Empereur ! On en remarqua trois surtout qui ayant encore la bouche hors de l'eau, répétèrent ce cri et périrent aussitôt. L'armée était saisie d'horreur et d'admiration.
SécuR. La Campagne de Hussir.
TOLSTOÏ