‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 57 sur 101 · L'HIVER · texte numérisé non relu

L'HIVER

[Les Basses ont consenti le plus cruel sacrifice : ils ont brûlé Moscou, leur ville sainte et ainsi nous ont amenés à la retraite. Un autre ennemi, plus terrible que la mitraille, s\ibatsur les Français en marche vers la Bérésina. C'est le froid qui descend subitement jusqu'à 1 S degrés. Cette retraite qui n'est qu'un lonq combat, devient affreusement rude par l'intempérie du climat et plus encore par le manque de vivres, |

C'était le 25 novembre : il pouvait 6tre sept heures du matin ; il ne faisait pas encore grand jour. J'étais danfl mes réflexions, lorsque j'aperçus la tête de la co-

lonne. Je la fis remarquer à Picart. Les premiers que nous vîmes paraître étaient des généraux, dont quelques-uns étaient encore à cheval, mais la plus grande partie à pied, ainsi que beaucoup d'autres officiers supérieurs débris de TEscadron et du Bataillon sacrés, que l'on avait formé le 22 et qui, au bout de trois jours, n'existaient, pour ainsi dire plus. Ceux qui étaient à pied se traînaient péniblement ayant, presque tous, les pieds gelés et enveloppés de chiffons ou de morceaux de peaux de moutons, et mourant de faim. L'on voyait, après, quelques débris de la cavalerie de lia Garde. L'Empereur venait ensuite, à pied et un bâton à la main. Il était enveloppé d'une grande capote doublée de fourrure, ayant sur la tête un bonnet de velours couleur amarante, avec un tour de peau de renard noir. A sa droite, marchait, également à pied, le roi Murât, à sa gauche, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, ensuite les maréchaux Berthier, prince de Neuchâtel, Ney, Mortier, Lefebvre, ainsi que d'autres maréchaux et généraux dont les corps étaient en par- ' tie anéantis.

A peine l'Empereur nous avait-il dépassés, qu'il monta à cheval, ainsi qu'une partie de ceux qui l'accompagnaient, les trois quarts des généraux n'avaient plus de chevaux. Tout cela était suivi de sept à huit cents officiers, sous-officiers, marchant en ordre et portant dans le plus grand silence, les aigles des régiments auquels ils avaient appartenus et qui les avaient tant de fois conduits à la victoire. C'étaient les débris de plus de soixante mille hommes. Venait ensuite la Garde Impériale à pied, marchant toujours en ordre. Les premiers étaient les chasseurs à pied. Mon pauvre Picart qui n'avait pas vu l'armée depuis un mois regardait tout cela sans rien dire, mais ses mouve-

ments convulsifs ne faisaient que trop voir ce qu'il éprouvait. Plusieurs fois, il frappa la crosse de son fusil contre la terre et de son poing sa poitrine et son front. Je voyais de grosses larmes couler sur ses, joues et retomber sur ses moustaches où pendaient des glaçons. Alors se tournant de mon côté:« En vérité, mon pays, je ne sais pas si je dors ou si je veille. Je pleure d'avoir vu notre Empereur marcher à pied, un bâton à la main, lui si grand, lui qui nous fait si fiers ! » En disant ces mots Picart releva la tête et frappa sur son fusil. Il semblait vouloir par ce mouvement donner plus d'expression à ses paroles.

Il continua : « Avez-vous remarqué comme il nous a regardés ? » Effectivement, en passant, l'Empereur avait tourné la tête de notre côté. Il nous avait regardés comme il regardait toujours les soldats de sa Garde, lorsqu'il les rencontrait marchant isolément, et surtout dans ce moment de malheur, où il semblait, par son regard, vous inspirer de la confiance et du courage.

Mémoires du sergent Bourgogne.

Hachelte, tidil.

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