‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 59 sur 101 · NAPOLÉON EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON EN CAMPAGNE

[Napoléon a créé la notion moderne de l' Etat- Major. Il a en Berthier le collaborateur le plus fidèle, le dépositaire constant de sa pensée dont il transmet l' compression à tous les exécutants, L'Empereur travaille aux armées d'une façon continue : il conçoit la bataille, en règle les phases par avance et n'a plus ensuite qu'à monter à cheval pour en voir le développement. Qu^un incident survienne, inattendu, qui vient à l' encontre de son plan : nul mieux que lui n'a su s'adapter aux circonstances imprévues, pour pouvoir réaliser sa formule de victoire : « Etre le plus fort, sur un point, à un moment donné. »]

A Tarmée, l'Empereur avait trois équipages diffé- •ents : sa voiture de poste, sa calèche du service léger 5t ses brigades de chevaux de selle.

La voiture de poste était un coupé jaune très sim-

pie qui servait pour les traites de longue haleine. Ni poléon pouvait s'y renfermer comme dans une bei line ; il y trouvait, au besoin, un matelas pour dormi] du papier, des plumes, de l'encre ; une petite bibli( thèque de voyage et un nécessaire de toilette ; de nor breux tiroirs offraient toutes les ressources d'une ma son roulante. Comme la caisse était assez lourde, c a prétendu qu'elle était doublée d'une lame de fer l'épreuve de la balle. Quant l'Empereur quittait cet voiture pour marcher avec ses troupes, on la laissa à l'arrière-garde avec les fourgons de la maison c'était ce qu'on appelait les gros équipages. Ce se vice, commandé par un écuyer, suivait à deux ou tro journées de distance, sous l'escorte d'un détacheme; de la gendarmerie d'élite de la garde.

La calèche, attelée par des relais de la maison, se vait à l'Empereur pour se transporter d'un corps d'à mée à un autre ou pour faire en quelques heures chemin que la troupe mettait la journée à parcouri Cette manière de s'avancer par bonds lui procurai tout en suivant la marche, les intervalles de repos de séjour dont il avait besoin pour l'expédition d affaires du cabinet et de l'état- major.

La calèche ou le coupé n'offraient que deux place L'Empereur avait habituellement auprès de lui le prin de Neuchâtel, major général ; j'y ai vu quelquefois roi de Naples, Murât, (juand il était i\ l'armée ; i l'absence du prince de NeuchAtol, c'était le grand ni réchal ou le grand écuyer qui prenait sa place.

Roustan, le Mameluk, continuait d'occuper si poste sur le siège de devant.

Quehjues pas en avant de la calèche, couraient éclaireurs deux chasseurs à cheval de la garde et dei officiers d'ordonnance.

Près de la portière droite était à cheval l'écuyer de ôrvice ; dans les dernières campagnes, c'étaient plus abituellement les barons de Saluées, de Montaran ou e Mesgrigny. A la portière de gauche, se tenait le énéral de la garde qui commandait Tescorte. Ceux u on voyait le plus souvent faire ce service étaient 3s généraux Guyot et Lion, des chasseurs à cheval de a garde. Autour de la voiture et en arrière se pressait le groupe des aides de camp de l'Empereur, des officiers d'ordonnance et des pages.

... L'Empereur, ainsi entouré, n'avait qu'un signe [ faire pour être à cheval à la tête de sa maison. On ienait toujours près de la calèche un cheval de main ^our l'Empereur et un autre pour le prince de Neuîhâtel.

Le page de service portait la lunette dans un étui uspendu en bandoulière. Près de l'aide de camp de iervice était le chasseur du portefeuille; c'était un ihasseur de l'escorte portant en bandoulière sur le ios un sac de cuir contenant la carte, l'écritoire et le îompas dont l'aide de camp de service devait toujours Ure muni. « La carte ! » L'Empereur demandait ainsi out court la carte du pays où il se trouvait.

Venait ensuite le piquet d'escorte qui se composait l'environ vingt-quatre chasseurs de la garde. Une Seconde calèche suivait quelquefois celle de l'Empe- ''eur pour le grand maréchal, le grand écuyer et l'aide ie camp de service... Les chevaux que l'Empereur nontait d'habitude étaient de l'espèce arabe, petits de .aille, poil gris blanc, dociles, doux au galop et trottant l'amble.

La maison où le maréchal des logis marquait le qiiar- Her de l'Empereur s'appelait imperturbablement le Palais. C'était presque toujours une chaumière. Nulle

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délicatesse dans le choix des logements. La nourritun était la même pour lui que pour les autres et, partou où il s'arrêtait, les objets de consommation étaien payés comptant.

Quand on pouvait donner trois pièces à l'Empereui c'était assez. L'appartement se composait alors du: salon de service, d'un cabinet de travail et d'une charn bre à coucher. Le logement de l'Empereur fait, s'i en restait d'autres dans la maison, c'était pour 1 prince de Neuchâtel ; ensuite pour le grand marécha et le grand écuyer ; on trouvait toujours bien quelque coins pour loger les secrétaires et avec eux le chirui gien ordinaire Yvan. Suivant la disposition du loca on prenait quelques aises ou l'on s'entassait les un sur les autres.

Quand il n'y avait pas de cabinet, le secrétaire s'éta blissait dans la chambre à coucher.

L'aide de camp de service, l'écuyer, deux officier d'ordonnance, l'aide de camp du général aide de cam et deux pages couchaient dans la pièce qui précédai le cabinet ou la chambre à coucher : je veux dire qu'il dormaient tout habillés sur la paille, sur les chaiset sur les coussins des voitures ou sur les matelas que 1 logement pouvait fournir.

Quand cette troisième pièce manquait, on s'établit sait sur l'escalier ou dans le vestibule ; la livrée reci lait d'autant et allait se blottir sous les hangars de 1 cour...

Maintenant, si l'on se ligure tout ce monde dac un simple village, on va s'imaginer le chaos et l'o se trompera. Certes, dans une foule pareille, le bou donncraent était grand et des désordres partiels \n( vilables ; mais la présence du maître, la ponctualil et 1q réservû avec laquelle devant lui chaoun se tena

sa place, l'habitude d'une situation qui se retrouvait ous les jours et l'union de chaque service en famille uppléaient admirablement ici à tout ce que l'ordre le pouvait pas faire dans un tel encombrement.

On se pelotonnait par instinct, chacun autour de on chef et l'on se trouvait tous casés la nuit sous les livers abris du village, comme les troupeaux de divers bergers la veille d'un grand jour de foire. Dans a belle saison la meilleure place était indubitablenent au bivouac auprès des soldats qui se baraijuaient dans les vergers du dehors... Au surplus, îous venons de nous arrêter dans un pauvre village, nais tous les séjours ne se ressemblaient pas ; après les villages venaient les petites villes ; ensuite les grandes villes et les capitales avaient aussi leur ^our I...

En mer, l'équipage qui n'a d'autre chambre à coupher que le pont du navire, est bientôt debout quand 16 sifflet du pilote se fait entendre. Pour nous, que le quartier impérial fût une ville ou un village, nous l'en étions pas moins comme l'équipage endormi sur e pont, et quand, dans le silence de la nuit, l'Empe- .'eur, arrivant au dernier mot de la dictée, disait du bnd de son cabinet : à cheval! on était bientôt prêt... A. cheval I à cheval ! les mots avaient l'effet de la machine électrique ; un écho de voix humaine les répétait jusqu'au dernier logis, et l'Empereur toujours à cheval le premier avait fait à peine quelques pas que (déjà personne ne manquait plus à sa suite I

Tout semblait se faire instantanément et comme à 'improviste ; mais tout se réglait par une pendule qui ae marquait l'heure que pour Napoléon. L'arrivée des rapports d'avant-garde, des officiers, des estafettes et [des courriers était le véritable régulateur d'après le-

quel on distribuait son temps. Les moments de rej inattendus, les départs inopinés ; ces retards ou < avances dans les heures fixées ; ces brusques chanj ments dans la route à suivre ou dans les séjours pr jetés, qui faisaient Tétonnement et presque le mi mure des subalternes n'avaient jamais d'autres cause mais souvent, l'Empereur ne les révélait pas même prince de Neuchâtel. 11 trouvait ailleurs que la fa gue de cette apparente versatilité se compensait p deux grands avantages : celui de maintenir constat ment tout son monde en haleine et de semer pour ] plus malins de prudentes incertitudes sur le vrai h qu'ils poursuivaient.

L'Empereur montait à cheval très hardiment en casse-cou ; il laissait son dos se voûter sur selle, tenant négligemment les rênes de la ma droite, tandis que le bras gauche allait pendant, toute l'habitude du corps se balançant à l'allure < cheval.

Il s'abandonnait ainsi sans réserve à l'adresse < sa monture qui, au surplus, était accoutumée à suiv les deux chasseurs et les deux officiers d'ordonnan dont on était toujours précédé.

Tantôt l'Empereur laissait aller son cheval au pi ou au trot, se contentant d'être porté dans ses r( flexions ; tantôt le mettant au galop, il ne craigna pas de s'engager dans des sentiers difficiles, dans di bas-fonds marécageux ou sur la pente des rochers i des ravins.

Le Mameluk devenait alors valet de chambre à chi val ; on le voyait suivant de près son mattre, ayai toujours en croupe un petit porto-manteau garni d( cirets (le rocliange qui pouvaient être les plus nécej suircs et tenant en réserve la fumeuse redingote grii

que l'Empereur passait par-dessus l'habit dans les mauvais temps.

Une dépêche qui atteignait l'Empereur en chemin, le mettait souvent dans le cas de s'arrêter pour donner de suite réponse ou donner un ordre qui devenait pressé. 11 s'établissait alors sur le revers d'un fossé ; c'était au grand écuyer (Caulaincourt) qu'il dictait de préférence, quand il se trouvait là, ou bien à l'aide de camp de service. Dans les dernières cam- [),ignes, les officiers d'ordonnance... ont eu souvent cet office à remplir. On avait grand soin, à l'arrivée ou au retour, de rapporter au cabinet la minute de là dictée et les papiers de la route.

Quand l'Empereur faisait halte pour attendre quelque renseignement ou laisser son monde reprendre haleine, il n'était pas rare qu'il pensât lui-même à la cantine. On faisait approcher le mulet ; la nappe de cuir qui recouvrait les paniers était étendue à terre ; on plaçait dessus les provisions et Napoléon, assis au pied de l'arbre voisin, ayant le prince de Neuchâtel à ses côtés, voyait le cercle de la famille militaire se former autour de lui. Toutes les figures étaient gaies ; car chacun, depuis le page jusqu'au grand officier, trouvait là ce qui lui était nécessaire.

Dans des temps froids ou brumeux, quand l'Empereur s'arrêtait en plein air, les chasseurs de l'escorte lui dressaient aussitôt un grand feu auprès duquel il venait se placer ; l'aide de camp de service se tenait à quelques pas pour recevoir ses ordres et appeler les personnes que l'Empereur demandait, sa suite se tenait à distance. Un second feu ne tardait pas à s'allumer pour les grands officiers, un troisième pour les petits, un quatrième pour les serviteurs, etc.. Ces feux donnaient le signal du ralliement. Le bivouac

de l'Empereur est là. On s'arrêtait autour, et si le soldat passait son chemin, ce n'était pas du moins sans jeter un regard de bonne amitié sur la redingote grise. il

Avant d'avoir adopté ce surtout gris, l'Empereur se"' couvrait dans les froids du bivouac d'un manteau bleu clair dont le collet avait une légère broderie d'or à moitié effacée. C'était un ancien meuble du général en chef de l'armée d'Italie : Napoléon l'a toujours gardé . et maintenant le vieux manteau lui rend le dernier service. Napoléon dort dedans à Sainte-Hélène...

Sur le champ de bataille, on dressait les tentes de l'Empereur au milieu du carré de la garde impériale... Il y avait trois tentes principales pour le quartier impérial : celle de l'Empereur, celle des ofliciers de la maison et celle du major général. Les tentes étaient d'une toile de coutil rayé blanc et bleu, bordée d'une frange de laine rouge. Le logement personnel de l'Empereur employait deux toiles formant deux pièces qui donnaient l'une dans l'autre.

La première pièce était le cabinet ; elle était meublée d'une petite table ù écrire, d'un fauteuil de maroquin rouge pour l'Empereur et de deux tabourets pour le secrétaire et l'aide de camp de service ; la table et les sièges étaient tous pliants. La seconde pièce servait de chambre à coucher : on y dressait lo petit lit de fer à fond sanglé ; des rideaux de S()i> d'un gros vert l'enveloppaient comme une grande burcelonnctte. Le tapis de pied de la calèche servait de descente de lit, et le nécessaire de voyage comph tait rumeublemont.

L'enveloppe de l'édidce était double, je veux dii que la tonte se composait d'une toile extérieure qui se tendait sur dos pi(jut'ts et d'une seconde en dessous

qui formait la cloison intérieure. L'intervalle entre ces deux toiles devenait une espèce de corridor de service et de magasin où se tenaient habituellement le valet de chambre et le mameluk, et où l'on retirait pendant le jour les porte-manteaux, les matelas et les enveloppes de l'équipage des tentes.

La nuit, quand l'Empereur s'était jeté sur son lit, on entrait deux coussins dans la première pièce ; Taide de camp et le secrétaire appelaient cela leur lit. Les toiles, les petits meubles, le lit de fer, les matelas, tout se repliait, s'enveloppait dans des rouleaux de cuir et, porté à dos de mulet, suivait les mouvements du premier service. 11 y avait un équipage semblable au second service et, je crois, un troisième en réserve avec les gros bagages. Il j avait un mulet à part pour le transport du lit.

La membrure du petit lit de fer était d'environ six pieds de long sur trois de large et quatre de haut ; elle se composait de baguettes d'acier très légères qui s'ajustaient l'une sur l'autre avec une grande précision et qu'on démontait avec beaucoup de facilité. On les glissait dans deux fourreaux de cuir qui s'allongeaient de chaque côté du mulet et sur le bât, on plaçait les deux matelas et les rideaux bien roulés dans un sac de cuir. Tel était l'équipage du mulel de lit. Les valets de pied de la Maison faisaient le service de la tente avec une grande dextérité ; ils la dressaient en moins d'une demi-heure, quoique ce fût presque toujours à la nuit close ; car l'Empereur indiquait souvent très tard le lieu où il se décidait à camper. On ne déblayait pas alors le terrain comme on eût pu le faire en plein jour ; j'ai eu plus d'une occasion de m'en apercevoir et je n'oublierai jamais celle-ci. C'était le ioir d'une grande bataille ; la tente s'était longtemps

fait attendre ; elle était à peine dressée que je m'étî déjà glissé sous les toiles et dans Taccablement sommeil qui me poursuivait, j'avais cru m'endormîl sur quelque porte-manteau d'équipage ; qu'on juge de mon réveil 1 L'oreiller de la nuit n'était qu'un mort frais de la veille 1 ^orrcàro re f ère ns ! J'en frémis

encore en le racontant.

Baron Fain. Souvenirs.

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