NAPOLÉON AU TRAVAIL
[Il travaille à Varmée ; il travaille aux Tuileries, il travaille en voyage, il travaille partout — et avec une niélhode qui ne se dément point, malgré les hrusques saules d'humeur. Doué, d'une énergie physique inlassable, il exige de^ ses collaborateurs une assiduité, un zèle de tous, les instants.] l
Napoléon ne dictait qu'en marchant. Il commençait quelquefois étant assis: mais à la première phrase, il se levait. Il se mettait à marcher dans la pièce où il se trouvait et la parcourait dans sa longueur. Cette promenade durait pendant tout le temps de sa dictée. A mesure qu'il entrait dans son sujet, il éprouvait une espèce de tic (jui consistait dans un mouvement du bras droit qu'il tordait, en tirant avec la main le parement de la manche do son habit. Du reste, son débit
n'était pas précipité par ce mouvement ; sa marche était également lente et mesurée.
Les expressions se présentaient sans effort pour rendre sa pensée. Si elles étaient quelquefois incorrectes, ces incorrections mêmes ajoutaient à leur énergie et peignaient toujours merveilleusement à l'esprit ce qu'il voulait dire. Ces imperfections n'étaient cependant pas inhérentes à sa manière d'écrire ; elles échappaient plutôt à la chaleur de l'improvisation. Elles étaient rares et ne subsistaient que quand la nécessité d'expédier sur-le-champ la dépêche, ne permettait pas de les faire disparaître dans la copie. Dans ses discours au Sénat ou au corps législatif, dans ses proclamations, dans ses lettres aux souverains, dans les notes diplomatiques qu'il chargeait ses ambassadeurs de présenter, le style était soigné et approprié au sujet.
Napoléon écrivait rarement lui-même. Ecrire était pour lui une fatigue ; sa main ne pouvait suivre la rapidité de sa conception. Il ne prenait la plume que quand, par hasard, il se trouvait seul et qu'il avait besoin de confier au papier le premier jet d'une idée ; mais après quelques lignes, il s'arrêtait et jetait la plume. Il sortait alors pour faire appeler son secrétaire ordinaire, ou à son défaut le second secrétaire, ou le secrétaire d'Etat, ou le général Duroc, quelquefois l'aide de camp de service, selon la spécialité du travail dont il s'occupait. Il accueillait le premier qui se rendait à son appel, sans humeur, mais plutôt avec une satisfaction visible d'être tiré d'embarras.
Son écriture était un assemblage de caractères sans liaison et indéchiffrable. La moitié des lettres manquait aux mots. Il ne pouvait se relire ou il ne voulait pas en prendre la peine. Si une explication lui
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était demandée, il reprenait son brouillon qu'il déchirait ou jetait au feu, et dictait sur nouveaux irais ; c'étaient les mêmes idées, mais avec des expressions et une rédaction diiïérentes.
L'orthog^raphe de son écriture était incorrecte, quoiqu'il sût bien en reprendre les fautes dans l'écriture des autres. C'était une négligence passée en habitude *. il ne voulait pas que l'attention qu'il aurait donnée à l'orthographe, pût brouiller ou rompre le fil de ses idées. Dans les chiffres, dont l'exactitude est absolue et positive, Napoléon commettait aussi des erreurs. 11 aurait pu résoudre les problèmes de mathématiques les plus compliqués, et il a fait rarement une addition juste. Il est vrai de dire que ces erreurs n'étaient pas toujours commises sans dessein. Par exemple, dans le calcul du nombre d'hommes qui devaient composer ses bataillons, ses régiments ou ses divisions, il enflait toujours le résumé total. On ne peut pas croire qu'il voulût se faire illusion à lui-même ; mais il jugeait souvent nécessaire de donner le change sur la force de ses corps. Quelques représentations (ju'on lui fît, il repoussait l'évidence et persistait opiniALremont dans son erreur volontaire de calcul. Son écriture était illisible, et il détestait les écritures difliciles à lire. Ses billets ou le peu de lignes (ju'il lui arrivait d'écrire, et qui n'exij^eaient pas de conti-ntioii d'esprit, étaient en général exempts de fautes d'orthographe, excepté dans certains mots où ces fautes se représentaient invariablement. 11 écrivait par exemple cabinet, ('affarcUi, (fdhitu'l, (i(i/pirclli, alin (jue, enfin (jnCy infanterie, enfanlorw. Les premiers mots sont évidemment dos réminiscences de sa langue maternelle, les HCules qui lui soient restées de sa première enfance ; le8 outres, enfin t/uc, enfantcric, n'ont \mfi d'analogio
avec la langue italienne. Il parlait mal cette langue, et évitait les occasions de la parler. Il ne s'y résignait qu'avec des Italiens qui ne parlaient pas le français, ou qui éprouvaient de la difliculté à s'exprimer en français. Je l'ai entendu causer quelquefois avec des Italiens, son langage était un français italianisé, avec des terminaisons en i, en o, en a.
Baron de Méneval. Souvenirs historiques sur l'empereur Napoléon.
BALZAC