‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 61 sur 101 · UNE REVUE EN · texte numérisé non relu

UNE REVUE EN

[Les pompes militaires se succèdent : revues, rentrées solennelles de troupes, remises de drapeaux conquis. Le peuple parisien, féru de panache et amoureux de la gloire, s'y presse. Mais rémotion emplit les cœurs en cette année 1813. Tant et de si braves gens sont restés aux champs de Russie ! L'Empereur exige des hommes nouveaux et de nouveaux sacrifices. La France est saignée et commence à demander grâce.]

Ce dimanche était le treizième de l'année 1813. Le surlendemain, Napoléon partait pour cette fatale campagne pendant laquelle jl allait perdre successivement Bessières et Duroc, gagn^er les mémorables campagnes de Lutzen et Bautzen, se voir trahi par l'Autriche, la Saxe, la Bavière, par Bernadette et disputer la

terrible bataille de Leipsick. La magnifique parade commandée par TEmpereur devait être la dernière de celles qui excitèrent si longtemps l'admiration des Parisiens et des étrangers. La vieille garde allait exécuter pour la dernière fois les savantes manœuvres dont la pompe et la précision étonnèrent quelquefois jusqu'à ce géant lui-même, qui s'apprêtait alors à son duel avec l'Europe. Un sentiment triste animait aux Tuileries une brillante et curieuse population. Chacun semblait deviner l'avenir et pressentait peut-être que plus d'une fois l'imagination aurait à retracer le tableau de cette scène, quand ces temps héroïques de la France contracteraient, comme aujourd'hui, des teintes presque fabuleuses...

Julie aperçut avec étonnement une foule immense qui se pressait dans le petit espace compris entre les murailles grises du palais et les bornes réunies par des chaînes qui dessinent de grands carrés sablés au milieu do la cour des Tuileries. Le cordon de sentinelles, établi pour laisser un passage libre à l'Empereur et à son état-major, avait beaucoup de peine à ne pas être débordé par cette foule empressée et bourdonnant comme un essaim...

€ Quel beau spectacle 1 » dit Julie ù voix basse... L'aspect pittoresque et grandiose que présentait en ce moment le Carrousel faisait prononcer cette exclamation par des milliers de spectateurs dont toutes les figures étaient béantes d'admiration.

Une autre rangée de monde, tout aussi pressée que celle où le vieillard et sa fille se tenaient, occupait, par une ligne parallèle au chûtoau, l'espace étroit et pavé qui longe la grille du Carrousel. Cette foule achevait de dessiner fortement, par la variété des toilettes de femmes, l'immense carré long que forment

les bâtiments des Tuileries et cette grille alors nouvellement posée. Les régiments de la vieille garde qui [allaient être passés en revue |remplissaient ce vaste kerrain, où ils figuraient en face du palais d'imposanjtes lignes bleues de dix rangs de profondeur. Au delà |de l'enceinte, et dans le Carrousel, se trouvaient, sur [d'autres lignes parallèles, plusieurs régiments d'infan- [terie et de cavalerie prêts à défiler sous Tare triomjphal, qui orne le milieu de la grille et sur le faîte [duquel se voyaient, à cette époque, les magnifiques Ichevaux de Venise. La musique du régiment, placée |au bas des galeries du Louvre, était masquée par des lanciers polonais de service. Une grande partie du [carré sablé restait vide comme une arène préparée jour les mouvements de ces corps silencieux, dont les lasses, disposées avec la symétrie de l'art militaire, Féfléchissaient les rayons du soleil dans les feux triangulaires de dix mille baïonnettes. L'air, en agitant les lumets des soldats, les faisait ondoyer comme les pbres d'une forêt courbés sous un vent impétueux. js vieilles bandes, muettes et brillantes, offraient iille contrastes de couleurs dûs à la diversité des uniirmes, des parements, des armes et des aiguillettes, jt immense tableau, miniature d'un champ de baûlle avant le combat, était poétiquement encadré, "vec tous ses accessoires et ses accidents bizarres, par des hauts bâtiments majestueux dont l'immobilité semblait imitée par les chefs et les soldats. Le spectateur comparaît involontairement ces murs d'hommes à ces murs de pierre. Le soleil de printemps qui jetait profusément sa lumière sur les murs blancs bâtis de la veille et sur les murs séculaires, éclairait pleinement ces innombrables figures basanées qui toutes racontaient des périls passés et attendaient gravement

les périls à venir. Les colonels de chaque régiment allaient et venaient seuls devant les fronts que formaient ces hommes héroïques. Puis, derrière les masses de ces troupes bariolées d'argent, d'azur, de pourpre et d'or, les curieux pouvaient apercevoir les banderoles tricolores attachées aux lances de six infatigables cavaliers polonais qui, semblables aux chiens conduisant un troupeau le long d'un champ, voltigeaient sans cesse entre les troupes et les curieux, pour empêcher ces derniers de dépasser le petit espace de terrain qui leur était concédé auprès de la grille impériale. A ces mouvements près, on aurait pu se croire dans le palais de la Belle au bois dormant. La brise du printemps, qui passait sur les bonnets à longs poils des grenadiers, attestait l'immobilité des soldats, de même que le sourd murmure de la foule attestait leur silence. Parfois seulement le retentissement d'un chapeau chinois ou quelque léger coup frappé par inadvertance sur une grosse caisse et répété par les échos du palais impérial, ressemblait à ces coups de tonnerre lointains qui annoncent un orage. Un enthousiasme indescriptible éclatait dans l'attente de la multitude. La France allait faire ses adieux i\ Napoléon, î\ la veille d'une campagne dont les dangers étaient prévu» par le moindre citoyen. Il s'agissait cette fois, par l'Empire français, d'être ou do ne pas être. Cette journée semblait animer la population citadine et la population armée qui se pressaient, également silencieuses, dans l'enceinlo où planaient l'aigle et le génie de Napoléon. Ces soldats, espoirs de la l<Vancc,cos soldats, sa dernière goutter de sang, entraient aussi pour boaucoup dans l'iixjuiètd curiosité des spectateurs, lilntro la plupart des assistants et des militaires, il se disait di'.H adieux peut*être éternels ; mais tous les oœurs,

même les plus hostiles à l'Empereur, adressaient au ciel des vœux ardents pour la gloire de la patrie. Les hommes les plus fatigués de la lutte commencée entre l'Europe et la France avaient tous déposé leurs liaines en passant sous l'arc de triomphe, comprenant <iu'au jour du danger Napoléon était toute la France. L'horloge du château sonna une demi-heure. En ce moment, les bourdonnements de la foule cessèrent et le silence devint si profond, que l'on eût entendu la parole d'un enfant. Le vieillard et sa fille... distinguèrent alors un bruit d'éperons et un cliquetis d'épées qui retentirent sous le sonore péristyle du château.

Un petit homme assez gras, vêtu d'un uniforme vert, d'une culotte blanche, et chaussé de bottes à l'écuyère, parut tout à coup en gardant sur sa tête un chapeau à trois cornes aussi prestigieux que l'homme lui-même ; le large ruban rouge de la Légion d'honneur flottait sur sa poitrine, une petite épée était à son côté. L'homme fut aperçu par tous les yeux, et à la fois, de tous les points dans la place. Aussitôt les tambours battirent aux champs, les deux orchestres débutèrent par une phrase dont l'expression première fut répétée par tous les instruments, depuis la plus douce des flûtes, jusqu'à la grosse caisse. A ce belliqueux appel, les âmes tressaillirent, les drapeaux saluèrent, les soldats présentèrent les armes dans un mouvement unanime et régulier qui agita les fusils depuis le premier rang jusqu'au dernier dans le Carrousel. Des mots de commandement s'élancèrent de rang en rang comme des échos. Des cris de : Vive l'Empereur ! furent poussés par la multitude enthousiasmée . Enfin tout frissonna, tout remua, tout s'ébranla. Napoléon était monté à cheval. Ce mouvement avait imprimé la vie à ces masses silencieuses, avait donné

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une voix aux instruments, un élan aux aigles et aux drapeaux, une émotion à toutes les figures. Les murs des hautes galeries de ce palais semblaient crier aussi : Vive l'Empereur ! Ce ne fut pas quelque chose d'humain, ce fut une magie, un simulacre de la puissance divine ou mieux une fugitive image de ce règne si fugitif. L'homme entouré de tant d'amour, d'enthousiasme, de dévouement, de vœux, pour qui le soleil avait obscurci les nuages du ciel, resta sur son cheval, à trois pas en avant du petit escadron doré qui le suivait, ayant le Grand Maréchal à sa gauche, le maréchal de service îi sa droite. Au sein de tant d'émotions excitées par lui, aucun trait de son visage ne parut s'émouvoir.

lÎAi.zAc. La Femme de trente ,%ns.

PAML ADAM

LE DÉCLIN DE I.'KMrEREUR

[Les mauvais jours succèdent aux mauvais jours. Après ta désastreuse campaqne de Russie, celle d Allemarpie va s'ouvrir. La qrande levée des Marie-Louise épuise les dernières forces de ta France. U Empire est ébranlé dans ses [ondéments. 1

J'ai vu l'I'liupcifMir pour In dorniéro fois, le lendemain, en pn-nant la rotito de l'rancfort. Il avait son chapeau sous le bras. L'air relovait les quelques cho-

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veux qui lui restent de sa mèche, et qu'il applique d'habitude contre le front... Ils flottaient, tout droits en haut de son énorme crâne pâle et nu, pendant qu'il se frottait les mains devant le feu de bivouac allumé au bord du champ... Quel spectacle! Le maître du monde, tassé, vieilli, trop large dans sa redingote étroite... et ruminant la fureur aiguë qui le forçait, par dérision, à siffler... Il n'avait plus que l'allure d'un bourgeois engoncé... Il battait le sol de la semelle, son chapeau sous le bras... Il sifflait l'air : « Bon voyage, M. Dumollet 1 » comme s'il se moquait de luimême en s'appHquant les paroles de la chanson. Ma chaise s'était arrêtée dans un embarras d'artillerie. Je restai une bonne demi-heure à la même place. Toute la garde défilait à gauche de la route. Lui la regardait avec l'intelligence profonde de son œil ; et il se frottait encore les mains ; et il haussait les épaules ; et il sifflait... Le prince de Wagram, ni le duc de Bassano, qui s'entretenaient à quelques pas, n'osèrent lui parler... Je me rappellerai ça... Et la garde piétinant, ses uniformes enduits de boue, ses tambours au dos, ses aigles à l'épaule, les blessés grognons, les sergents sévères, les têtes grises des vétérans salis de poudre et de crotte. Et lui, lui qui sifflait, qui sifflait tout le temps : « Bon voyage, M. Dumollet 1 » J'ai encore les notes dans les oreilles... J'ai encore devant moi ses quatre cheveux qui flottaient en haut de son front.

Paul Adam. U Enfant d' Auslerlitz.

Flammarion, édit.

Baron FAIN

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