‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 65 sur 101 · L*HIST01RE DE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

L*HIST01RE DE NAPOLÉON

abeilles, sous les anses formées de cornes d'abondance. Sur les côtés, des Victoires ailées soutenaient les branches enflammées des candélabres. Ce surtout de style Empire avait été donné par Napoléon en 1812, au comte Martin de l'Aisne, grand-père du comte Martin-Bellème actuel. Martin de TAisne, député du Corps législatif en 1809, fut nommé l'année suivante, membre de la commission des finances, dont les travaux assidus et secrets convenaient à son esprit laborieux et timide. Bien que libéral d'origine et de tendances, il plut à l'Empereur par son application et par une exacte probité qui savait n'être pas importune. Deux ans, il fut sous une pluie de faveurs. En 1813, il lit partie de cette majorité modérée qui approuva le rapport dans lequel M. Laine, donnant à l'Empereur chancelant des leçons tardives, censurait h la fois la puissance et le malheur. Le l*"" janvier 1814 il accompagna ses collègues aux Tuileries. L'Empereur leur fît un accueil effrayant. Il chargea dans leurs rangs, ^^olent et sombre dans l'horreur de sa force présente et de sa chute prochaine, il les accabla de sa colère et de son mépris.

Il allait et venait dans leurs lignes consternées quand, tout à coup, il saisit au hasard, le comte Martin par les épaules, le secoua, le traîna, en s'écriant : * Un trAne c'est quatre morceaux de bois recouverts de velours ? Non ! un trône c'est un homme, et cet homme, c'est moi I Vous avez voulu me jeter dans la boue. Est-ce le moment de me faire des remontrances, quand deux cent riiilli' c()sa(|ues franchissent nos frontières? Votre M. Laine est un méciiant homme. On lave son linge sale en famille. » Et tandis <jue .sa fureur .so répandait, sublime ou triviale, il tordait dans su main lo collet brodé du député de TAisne. « Le

peuple me connaît. 11 ne vous connaît pas. Je suis l'élu de la nation. Vous êtes les délégués obscurs d'un département. » 11 leur prédit le sort des Girondins. Le bruit de ses éperons accompagnait les éclats de sa voix. Le comte Martin en resta tremblant et bègue pour le restant de sa vie, et c'est en tremblant que, tapi dans sa maison de Laon, il appela les Bourbons après la défaite de l'Empereur. En vain les deux restaurations, le gouvernement de Juillet et le second Empire, couvrirent de croix et de cordons sa poitrine toujours oppressée. Elevé aux plus hautes fonctions, chargé d'honneurs par trois rois et un empereur, il sentit toujours sur son épaule la main du Corse. Il mourut sénateur de Napoléon III, laissant un fils agité du tremblement héréditaire.

Anatole France. Le Lys Rouge.

Calmann-Lévy, édit.

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