‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 69 sur 101 · LA CAVALE · texte numérisé non relu

LA CAVALE

[La lutte gigantesque a pris fin : durant dix années, Napoléon est allé de victoire en victoire^ poursuivant jusque dans les neiges du Nord l'insaisissable ennemi anglais mais le colosse est tombé, semblant entraîner dans sa chute la patrie elle-même. Dans les quelques kilomètres carrés du seul empire qui lui reste, Vile d'Elbe, V homme qui a régné sur la moitié de l'Europe peut entendre la France se plaindre de cette puissance éphémère.]

0 Corse à cheveux plats, que ta France était belle '

Au grand soleil de Messidor !

C'était une cavale indomptable et rebelle,

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage à la croupe rustique,

Kumante encor du sang des rois ; Mais fière, et d'un pied fort heurtant le sol antique,

Libre pour la j)rcmière fois ; Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir et l'outrager; Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Va le harnais de l'étranger ; Tout son poil élait vierge, et, belle, vagabonde,

I/(Kil haut, la croupe en mouvement.

Sur ses jarrets dressée, elle elîrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

Tu parus, ot sitAt que tu vis son allure.

Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, lu pris sa chevelure.

Tu montas botté sur son dus.

Alors, comme elle aimait les rumeurs de la guerre,

La poudre, les tambours battants, Pour champ de course, alors, tu lui donnas la terre

Et des combats pour passe-temps.

Alors plus de repos, plus de nuits, plus de sommes ;

Toujours l'air, toujours le travail.

Toujours comme du sable écraser des corps d'hommes,

Toujours du sang jusqu'au poitrail; Quinze ans, son dur sabot, dans sa course rapide.

Broya des générations ; Quinze ans, elle passa, fumante, à toute bride,

Sur le ventre des nations.

Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière.

D'aller sans user son chemin.

De pétrir l'univers et, comme une poussière,

De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés, haletante et sans force,

Près de fléchir à chaque pas, l'allé demanda grâce à son cavalier corse ;

Mais, bourreau, tu n'écoutas pas !

ru la pressas plus fort de ta cuisse nerveuse

Pour étoulfer ses cris ardents, Ta retournas le mors dans sa bouche baveuse.

De fureur, tu brisas ses dents ; Elle se releva ; mais un jour de bataille,

Ne pouvant plus mordre ses freins.

Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille,

Et du coup te cassa les reins.

AuG. Barbier. Jambes

Page 1