‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 68 sur 101 · LE RETOUR DES LYS · texte numérisé non relu

LE RETOUR DES LYS

[Pendant que Napoléon traverse là France, le gouvernement provisoire nommé par le Sénat signe avec les alliés la convention désastreuse du 23 avril i814.

Le jour même où l'Empereur quitte Fontaine^ bleau, Louis XVII l, proclamé roià Bordeaux dès le 17 mars f pari de son château de Harluell, près de Londres, débarque à Calais et fait son entrée dans Paris le 5 mai.]

Je craignais l'effet de l'apparition de Louis XVIII. Je me hâtai de le devancer dans cettd résidence d'où Jeanne d'Arc tomba aux mains des Anglais et où l'on me montra un volume atteint d'un des boulets lancés contre Bonaparte. Qu'allait-on penser à l'aspect de l'invalide royal remplaçant le cavalier qui avait pu dire comme Attila : « L'herbe ne croît plus partout où mon cheval à passé !.. > Sans mission et sans goût j'entrepris (on m'avait jeté un sort) une tâche assez difficile, celle de peindre l'arrivée à Compiègne, de faire voir le fils de saint Louis tel que je l'idéalisai à l'aide des Muses. Je m'exprimai ainsi :

€ Le carrosse du roi était précédé des généraux et des maréchaux de France, qui étaient allés au-devant de Sa Majesté. Ce n'a plus été des cris de Vive le roi ! mais des clameurs confuses dans lesquelles on ne distinguait rien que les accents de l'attendrissement et de la joie. Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et des épaulettes ; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de velours rouge, bordées d'un petit cordon d'or. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses guêtres à l'antique, tenant sa canne entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV

à cinquante ans Les maréchaux Macdonald, Ney,

Moncey, Sérurier, Brune, le prince de Neuchâtel, tous les généraux, toutes les personnes présentes, ont obtenu pareillement du roi les paroles les plus aftectueuses. Telle est en France la force du souverain légitime, cette magie attachée au nom du roi. Un homme arrive seul de l'exil, dépouillé de tout, sans suite, sans gardes, sans richesses ; il n'a rien à donner, presque rien à promettre. Il descend de sa voiture appuyé sur le bras d'une jeune femme ; il se montre h des capitaines qui ne l'ont jamais vu, à des grenadiers qui savent h peine son nom. Quel est cet homme ? c'est le roi ! Tout le monde tombe à ses pieds. »

Ce que je disais là des guerriers, dans le but que je me proposais d'atteindre, était vrai quant aux chefs, mais je mentais à l'égard des soldats. J'ai présent à la mémoire, comme si je le voyais encore, le spectacle dont je fus témoin lorsque Louis XVIII, entrant dans Paris le 3 mai, alla descendre h Notre-Dame : on avait voulu épargner au roi l'aspect dos troupes étrangères J: c'est un régiment de la vieille garde i\ pied qui formait la haie depuis le Pont-Neuf jusqu'à Notre-Dame le long du quai des Orfèvres. Je ne crois pas que des figures

humaines aient jamais exprimé quelque chose d'aussi menaçant et d'aussi terrible. Ces grenadiers couverts de blessures, vainqueurs de l'Europe, qui avaient vu tant de milliers de boulets passer sur leurs têtes, qui sentaient le feu et la poudre ; ces mêmes hommes, privés de leur capitaine, étaient forcés de saluer un vieux roi, invalide du temps, non de la guerre, surveillés qu'ils étaient par une armée de Russes, d'Autrichiens et de Prussiens, dans la capitale envahie de Napoléon. Les uns, agitant la peau de leur front, faisaient descendre leur large bonnet à poil sur leurs yeux comme pour ne pas voir ; les autres abaissaient les deux coins de leur bouche dans le mépris de la rage ; les autres à travers leurs moustaches, laissaient voir leurs dents comme des tigres. Quand ils présentaient les armes, c'était avec un mouvement de fureur, et le bruit de ces armes faisait trembler. Jamais, il faut en convenir, hommes n'ont été rais à une pareille épreuve et n'ont souffert un tel supplice. Si dans ce moment ils eussent ,été appelés à la vengeance, il aurait fallu les exterminer jusqu'au dernier, ou ils auraient mangé la terre.

Au bout de la ligne était un jeune hussard à cheval ;

tenait un sabre nu, il le faisait sauter et comme danser par un mouvement convulsif de colère. Il était pâle ; fSes yeux pivotaient dans leur orbite ; il ouvrait la Ibouche et la fermait tour à tour en faisant claquer ses dents et en étouffant des cris dont on n'entendait Pque le premier son. Il aperçut un officier russe : le regard qu'il lui lança ne peut se dire. Quand la voiture [du roi passa devant lui, il fit bondir son cheval, et [certainement il eut la tentation de se précipiter sur [le roi.

Chateaubriand. Mémoires d'Outre- tombe.

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