‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 7 sur 101 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

[FJ insurrection parisienne du i 3 vendémiaire {5 octobre 1795) contre la Convention vient changer la situation du jeune général de brigade, attaché alors aux bureaux de la guerre : en récompense de la répression des insurgés, il obtient le grade de général de division avec le commandement en chef de l'armée de Vintérieur. C'est peu de temps après qu'il épouse Joséphine, veuve du vicomte de Reauharnais.]

Le vaste hôtel qui porte le n' 3 de la rue d'Antin date de l'époque de la Régence.

Il était, au cours du xviii* siècle, la propriété du marquis Jean-Jacques de Gallet de Mondragon, seigneur de Pluvieux, Saint-Ghamant et autres lieux, conseiller d'Etat, maître d'hôtel ordinaire du roi, secrétaire des

commandements de Madame. La maison, confisquée comme bien d'aristocrate pendant la Révolution, fut affectée aux services de la mairie du II« arrondissement de Paris ; c'est là que, le 9 mars 1796, fut célébré, comme. on va le voir, le mariage civil de Napoléon et de Joséphine.

Le contrat avait été dressé la veille, dans 1 aprèsmidi, chez M« Raguideau, notaire de « la future épouse » en présence d'un seul témoin, le citoyen Lemarois, « ami des parties ». Le futur époux déclara ne posséder « aucuns immeubles ni aucuns biens mobiliers autres que sa garde-robe et ses équipages de guerre, le tout évalué à la somme de... » Mais, au moment de fixer le chiffre, il se ravise et fait rayer cet aveu de son indigence. Pourtant, comme il a foi en son avenir, il constitue, à tout hasard, « à la future épouse un douaire de quinze cents francs de rente annuelle viagère ». La citoyenne Beauharnais n'est pas plus riche et ses apports se réduisent à néant.

L'original de ce contrat est conservé dans les archives de M' Mahot de la Quérantonnais, aujourd'hui titulaire de l'étude de M» Raguideau. Les signatures seules lui donnent quelque intérêt : celle de Napohonc finonaparle, pressé d'en finir, illisible — déjà — contournée, rageuse, soulignée d'un large trait, contraste avec celle de Joséphine, M. J.-R. Taschcr. tracée d une main indolente ; et plus bas se lit le nom du notaire, posément calligraphié, d'une écriture proprette d'homme rangé et ni.Hhoauiue : il semble qu'on voit l'honnête tabellion toiser d'un regard protecteur le pauvre diable d'oflicier, « sans immeubles m biens njobiliers d'aucune sorte », dont il vient de dresser

le maigre bilan. ,. i /> z

Cotte formalité du contrat remplie, les hancés so

séparèrent pour se retrouver le lendemain, 9 mars, à huit heures du soir, à la mairie de la rue d'Aûtin où Tacte de mariag-e devait être signé.

Le salon, qui servit de décor à cette cérémonie a conservé sa pompeuse décoration du commencement du xviii« siècle : la large frise, dorée en deux tons, où des divinités, mêlées à de petits amours, s'ébattent dans des rocailles; les lambris, les portes, les volets, les cadres des glaces. Avec leurs roseaux et leurs roses en bordures, leurs guirlandes, leurs ors vieillis ; les dessus de portes où trônent en des Olympes dans la manière de Natoire, des héros mythologiques, toute une symphonie de belles choses que le temps a ternies, fondues, harmonisées, et où se mêle, à l'allure cérémonieuse du grand siècle, la grâce spirituelle de la Régence. « Il sort, a dit Victor Hugo, de tous les lieux pleins de souvenirs une rêverie qui enivre. » Les glaces surtout, les glaces des vieux logis sont impressionnantes ; elles ont vu passer tant de gens, surpris tant de secrets... Ah! si l'on pouvait faire revivre les images qu'elles ont reflétées... Dans ce grand salon de l'hôtel de Mondragon, elles se font vis-àvis, reproduisant à l'infini les panneaux d'or ternes, les arabesques des voussures, la lourde cheminée de marbre rouge à console ventrue ; et l'on songe au smgulier tableau qu'elles se renvoyaient, le soir du 10 mars 1796 : Barras, fat et beau parleur, cause avec Talhen; tous deux vont signer, en qualité de témoins, au mariage de leur protégé. Le brave Gamelet, l'homme de confiance de Joséphine se tient modestement à l'écart. La mariée, avec son indéfinissable nonchalance de créole, son sourire très doux, sa peau ambrée, ses : cheveux châtains noués à la grecque, vêtue d'une de ses tuniques sans entraves qui rendent si souples ses

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attitudes, rêve, le menton dans la main, en chauffant au foyer mourant ses pieds mignons et cambrés. Wul bruit, à cette heure tardive, dans la rue déserte si ce n'est les cochers qui causent ou les chevaux de Barras qui piaffent. Tel le mouvement régulier de la pendule, placée sur la cheminée, répand par la salle assoupie une somnolence grandissante. Joséphme, un peu m- ^ quiète, regarde l'heure : Bonaparte est en retard : b il allait ne pas venir I

Il se fait attendre ainsi pendant deux longues heures, et l'on s'imagine quels durent être, à mesure que le . temps sécoulait, les regards anxieux échangés de José|| phine déçue à Barras dépité. Quant é\ l'officier de 1 éta^ civil le citoyen Leclercq, il s'était endormi sans vergogne, renversé dans son fauteuil, derrière son bureau. Un peu après dix heures, — un bruit de voix dans l'escalier, le heurt d'un sabre sur les marches de pierre — la porte s'ouvre et le général parait, smvi de son aide de camp Lemarois. 11 est pressé, va droit au maire endormi, le secoue par l'épaule, et d'un ton

impatient; ,

— Allons donc, Monsieur le Maire, dit-il, marieznous vite. .,,,», 11

C'est sans doute au brusque réveil de 1 honorable magistrat qu'il faut attribuer, en partie, tout au moins, l'extravagance de l'acte qu'on rédigea sur-le-champ. Si le texte de cette pièce est fidèlement reprodmt dans la réimpression des AUmoires de Bonrrienne, .n n'en peut découvrir de plus fantaisiste. NapoU-on produit un état civil qui le vieillit de dix-huit mois et l'indique comme rtant né à Pans, le 5 fàvrirr J70S! Joséphine, au contraire, s'est procuré un acte di. naissance, — et non pas seulement, comme on la dit, un ccrtilicut de notoriété, — qui la rajeunit de

quatre ans. Mais tout, dans ce mariage, semble bâclé à la hâte, et les conjoints, non plus que les témoins ou les officiers publics, ne paraissent avoir pris la chose au sérieux. Chacun, d'ailleurs, avait de bonnes raisons pour pallier l'indiscrétion des pièces officielles : Joséphine se rajeunissait par coquetterie ; Bonaparte se vieillissait par galanterie ; mais comme, en reculant de dix-huit mois la date de sa naissance, il se faisait naître sujet génois, le né à Paris tranchait la difficulté. Seul Lemarois était sans excuse ; il n'était pas majeur et usurpait ainsi la qualité de témoin... Mais lequel d'entre eux eût pu supposer que les chroniqueurs de l'avenir épilogueraient sur ces minuties? Le papier portant tous ces noms inconnus n'était-il pas destiné à dormir à tout jamais oublié dans la poussière de l'état civil ?

^ On peut supposer, du reste, qu'aucun des assistants n'écouta la lecture de cette pièce étrange : en quelques minutes les textes furent lus, les oui prononcés, les papiers signés, militairement. Les nouveaux époux descendirent l'escalier suivis de leurs témoins; on échange des poignées de mains, sous le porche, avant de se quitter, et Barras monte dans son carrosse, qui le reconduit au Luxembourg ; Tallien regagne Chaillot où il demeure ; Lemarois s'éloigne, avec Gamelet, dans la direction de l'hôtel de la division militaire, rue des Capucins.

Joséphine, elle aussi, a sa voiture : depuis dix mois déjà, en femme experte à pêcher dans l'eau trouble des révolutions, elle a obtenu du Comité de Salut public la concession de deux chevaux noirs et d'une calèche provenant des remises du ci-devant roi; c'est à l'amitié de Barras, sans doute, qu'elle dut cette invraisemblable libéralité, — presque une récompense

nationale, — présentée comme une compensation de la perte des chevaux et de la voiture laissés jadis pai Beauharnais à l'armée du Rhifi et dont les représentants avaient disposé.

C'est en cet équipage que Bonaparte fit son entrée dans le domaine de sa femme, rue Chantereine.

G. Lenôtre. Vieilles maisons, vieux papiers.

Perrin, édil.

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