‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 6 sur 101 · BONAPARTE ET LE DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

BONAPARTE ET LE DIRECTOIRE

[Bonaparte est maintenant le grand homme, celui qu'acclament déjà l'armée^ le peuple soucieux d'ordre, épris de gloire. Lui, attend son heure. Il sait que le Directoire ne pourra se maintenir que par une politique extérieure vigoureuse ' lutte contre l'Empire en son point sensible, les provinces italiennes ; lutte contre l'Angleterre en qui il voit déjà Vennemie principale ; conquête des frontières naturelles, de la rive gauche du Rhin; tous ces projets s'ébauchent, s'étudient, se fixent dans son cerveau puissant. L'avenir va les réaliser.]

La guerre seule assurait l'existence du Directoire et la guerre ne se soutenait que par la guerre même.

C'étaient les conditions de la France après Campo- Formio ; elles demeurèrent les mêmes après Lunéville, Presbourg et Tilsit. Bonaparte ne les posa pas, il les remplit. Ses entreprises sont en germe dans celles du Directoire, et elles procèdent du dessein de grandeur que les conventionnels de l'an 111 avaient identifié avec l'existence même de la République.

La conquête des « limites », des Pays-Bas et de la rive gauche du Rhin, avec leurs bastions avancés, la Hollande, leurs contreforts et têtes de pont sur la rive droite, l'Allemagne, refondue et sécularisée, devaient, dans l'esprit des Directeurs, avoir pour complément et pour conséquence la domination de l'Italie, avec son prolongement naturel, la domination de la Méditerranée. Mais la domination de l'Italie serait précaire tant que la Suisse et le Piémont en commanderaient les passages, que l'Autriche y aurait pied à Venise, y trouverait des alliés en Toscane, i\ Naplcs, tant que Naples, enfin, pourrait ouvrir ses portes aux Anglais. Expéditions contre Rome et contre Naples, annexion du Piémont, assujettissement de la Suisse, c'étaient, pour les Directeurs, les conditions de l'extension de la France dans la Méditerranée et de l'anéantissement de la puissance anglaise.

... Bonaparte, revenu h Paris, assistait à ce spectacle avec autant de mépris (jue d'impatience. Le dessein d'extension et de suprématie du Directoire demeura le grand tlcsscin do. son consulat et do son empire. Mais ce que les Directeurs entreprenaient partout à la fois et confusément, il projetait de l'accomplir, comme il accomplissait ses opérations de guerre, par étapes, pur marches concertées d'ensemble, avec méthode et mesure, ordonnant, organisant au dehors la force de la Révolution comme il méditait de le

faire dans TEtat. « Je ne vois pas, avait-il écrit à Talleyrand le 9 octobre 1797, d'impossibilité à ce qu'on arrive en peu d'années à ces grands résultats que l'imagination échauffée et enthousiaste entrevoit et que l'homme extraordinairement froid, constant et raisonné, atteindra seul. » 11 les atteignit. Cet enchaînement est un fait capital pour l'intelligence de l'histoire de ce temps. Les alfaires extérieures et la guerre dominèrent la Révolution dès ses débuts ; elles la dénaturèrent à partir de 1795.

... Bonaparte emporta de son passage à Paris, en 1797, une conception de la destinée de la République dans le monde et des conditions du gouvernement de la République en France, qu'il garda toute sa vie €t qui dirigea tous ses actes : c'est que son autorité en France tenait à sa suprématie en Europe; que, s'il cédait une seule des positions prises par la République conquérante, c'est-à-dire le Directoire, il ne pourrait plus se tenir un jour; que l'Europe l'envahirait et le déborderait de toutes parts, que l'opinion, en France, l'abandonnerait et le condamnerait ; qu'il ne pourrait demeurer le dictateur, « l'empereur » de cette république s'il consentait à une diminution quelconque de a puissance et du prestige de l'Etat. De là pour lui, comme pour le Directoire, la nécessité de coaliser le continent contre l'Angleterre et de pousser sans cesse plus loin ses postes avancés, nécessité qui ne s'accordait que trop avec son génie, tout romain, et avec les conditions de sa propre fortune.

Elle ne s'accordait que trop aussi avec cet emportement guerrier qui, par intermittences, soulève le peuple français, avec ce rêve de grandeur, toute romaine encore, qui couvait dans les imaginations populaires. Exposant dans un mémoire apologétique

les plans du Directoire, La Revellière les résumait ainsi : « Unir la Hollande, la France, l'Helvétie, la Cisalpine, la Ligurie, par cette continuité non interrompue de territoires... pépinière d'excellents soldats et de positions formidables. » Que faisait-il, sinon tracer les lignes de l'empire ? Ces vues se retrouvent partout dans les souvenirs, dans les lettres des contemporains.

Les esprits étaient alors tout à la magnificence... Mallet n'était que perspicace lorsqu'il écrivait, le 29 décembre 1797 : « Il n'y a pas un enfant dans toute l'étendue de la France qui n'adjuge à la République, à la Révolution et à son régime la souveraineté du continent. »

L'invasion de l'Angleterre eût tout consommé, et d'un seul coup. Bonaparte la préparait et très sérieusement. C'était, à tous égards, son intérêt. Après les acclamations du 10 décembre, le silence s'était fait autour de lui. Il affectait la réserve, la tenue semicivile, et, dans les rares occasions de ^ola, l'habit de l'Institut d'où il venait d'être nommé : on ne l'apercevait guère qu'au passage, dans un bal chez Talleyrand, ou par hasard, dans une visite. Les femmes très curieuses et toutes plus ou moins en humeur de Cléôpâtre au devant de César, s'empressaient autour de lui, (espérant l'enchanter, s'attcndant, au moins, à so sentir éblouies. Elles rolTaroucliaient, tout simplement, et s'éloignaient, déconcertées. Son prestige n'en grandissait que davantage. C'est qu'il avait le génie, la gloire, lu raison, lu magnanimité, la jeunesse, la fortune. Tout pAlissait devant lui. Ce conquérant législateur cjui conversait sur les mathématiques avec Lapluci: «^t Lagrunge* était sensible aux beautés d'Ossian. » 11 faut se le représenter tel (|ue David l'a saisi,

en son immortelle esquisse : le buste un peu grêle et nerveux, serré dans sa redingote unie, boutonnée jusqu'au col ; les joues creuses et pâles, le front large et qui s'étend entre les longs cheveux tombants, le nez d'aigle, le yeux ouverts sur l'infini et dévorant l'espace ; quelque chose d'impérieux, d'avide et de mélancolique à la fois : le prestige du succès et la fascination du mystère. .

A. SoREL. L'Europe et la Révolution française.

Pion, édit.

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