LA DE EN JE RE BEVUE
[La pluie, qui était tombée la veille el toute cette nuit, avait fait du terrain un bourbier : le soleil paraît enfin le i8, à onze heures et la bataille commence.]
Les troupes prennent leurs positions de bataille. Napoléon, remonté à cheval, les passe en revue à mesure qu'elles se forment sur le terrain. Tout le plateau est sillonné de colonnes en marche. Le corps de d'Erlon serre sur sa droite pour laisser le corps de Reille s'établir sur la gauche. Sur les flancs et en arrière de ces premières lignes d'infanterie, — infanterie de bataille avec l'habit bleu, la culotte et les guêtres blanches, infanterie légère toute vêtue de bleu et guêtrée de noir — huit divisions de cavalerie commen-
cent à se déployer, sabres et cuirasses brillant au soleil, flammes des lances ondulant au vent. C'est un chatoiement de nuances vives et d'éclairs métalliques. Aux chasseurs portant portant l'habit-veste gros vert à parements amaranthe, aurore ou écarlate et le charivari de cuivre fermé par de gros boutons, succèdent les hussards, dont les dolmans, les pelisses, les culottes à la hongroise, les plumets des shakos varient de couleur à chaque régiment, il y en a de marron et bleu, de rouge et bleu de ciel, de gris et bleu, de vert et écarlate. Passent ensuite les dragons aux casques de cuivre à turban de peau, de tigre. Les buffleteries blanches, croisant sur l'habit vert à parements rouges ou jaunes, le grand fusil à Tarçon battant la botte rigide ; les chevau-légers, lanciers verts comme les chasseurs et ayant, comme eux, la chabraque en peau de mouton, mais se distinguant par le casque à cheniUe, la coupe et la couleur du plastron ; les cuirassiers qui portent le court habit bleu impérial à collet, retroussis et garnitures d'entournures rouges ou jaunes selon les régiments, la culotte blanche, la haute botte, la cuirasse et le cas(|ue d'acier à cimier de cuivre et à crinière flottante ; les carabiniers géants de six pieds, vêtus de blanc, cuirassés d'or, coiffés, comme des héros antiques, de grands casques à chenilles rouges. La garde à cheval se déploie en troisième ligne, dragons à l'habit vert à revers blancs et le casque à plumet rouge ; grenadiers avec l'habit bleu à parements écarlates, la culotte de peau, les contreépaulettes et les aiguillettes jaune orangé, le grand bonnet d'ours à plumet et à fourragère ; les lanciers qui ont la kurka rouge à plastron bleu, les épauleltes et les aiguillettes jonquille, le pantalon rouge, à bande bleue, le shapska rouge qu'orne une plaque de
cuivre à TN couronné et que surmonte un plumet tout blanc, haut d'un demi-mètre, enfin les chasseurs aux dolmans verts garnis de tresses orange, aux pelisses rouges bordées de fourrure, aux kolbachs à flamme écarlate et à grand plumet vert et rouge. Sur les épaulettes, les tresses, les galons, les brandebourgs des officiers ruissellent l'or et l'argent.
Par la route de Bruxelles débouchent d'autres troupes. Il arrive des hommes, et des chevaux et des canons d'aussi loin que porte la vue : les nombreux bataillons de Lobau, les chasseurs de Domon, les lanciers de Subervie, Tartillerie à pied dans son sévère uniforme bleu foncé, relevé de rouge, l'artillerie à cheval, le devant du dolman couvert de brandebourgs écarlates ; la jeune garde, tirailleurs à épaulettes rouges, voltigeurs à épaulettes vertes ; les canonniers à pied de la garde, coiffés du bonnet d'oursin et marchant près de ces redoutables pièces de 12 que l'Empereur nomme ses « plus belles filles ». Tout à fait en arrière s'avancent les colonnes sombres de la vieille garde. Chasseurs et grenadiers ont la tenue de campagne ; pantalon bleu, longue capote bleue à un rang de boutons, bonnet à poil, sans le plumet, ni le cordon. Leur uniforme de parade pour l'entrée triomphale à Bruxelles est dans leur havresac, ce qui leur fait avec leur équipement, leurs armes et leur cinquante cartouches, une charge de soixante-cinq livres.
On ne distingue les grenadiers des chasseurs que par leur taille élevée, la plaque de cuivre de leur oursin et leurs épaulettes qui sont toutes rouges, tandis que celles de leurs camarades ont le corps vert et les franges rouges. Les uns et les autres portent la queue et la poudre et ont aux oreilles des anneaux d'or
massif de la dimension d'un petit écu. Les tambourj battent, les trompettes sonnent, les musiques jouent Veillons au salut de l'Empire. En passant devani Napoléon, les porte-aigles inclinent leurs drapeaux, — les drapeaux du Champ de Mai, des drapeaux neufs mais déjà baptisés à Ligny par le feu et par le sang — les cavaliers brandissent leurs sabres, les fantassin; agitent leurs shakos au bout des baïonnettes. Les ac clamations dominent et étouffent les tambours et lei cuivres. Les : Vive l'Empereur l se suivent avec une telle véhémence et ime telle rapidité qu'ils empêchent d'entendre les commandements : « Jamais, di un officier du 1"' corps, on ne cria : Vive l'Empereur avec un tel enthousiasme : c'était comme un délire Et ce qui rendait cette scène plus solennelle et plu! émouvante, c'est qu'en face de nous, à mille pas peut être, on voyait distinctement la ligne rouge sombn de l'armée anglaise.
H. HoussAYE. i8i5. W&terloo.
Perrin, édit.
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