LE CHAMP DE BATAILLE DE WATERLOO
[En cinquante jours, Napoléon organise une armée de i 82.000 hommes et il se décide à prendre Voffensive contre les alliés qui n'attendaient que les Russes pour commencer les opérations.
Le 15 juin 1825, il franchit la Sambre ef, après la terrible action de Ligny, il marche avec les Anglais qu'il rejoint le l 7 devant Waterloo et les attaque le J 8 au matin.]
Il y avait un peu plus de vingt ans que la bataille avait été livrée quand j'arrivai à Waterloo par la forêt de Soignes. Je suivais seul la route, cherchant, comme il arrive en pareil cas, un point connu pour me reconnaître à travers des lieux si souvent et si diversement décrits. A mi-côte d'une terre en chaume, j'entendis la sonnerie d'un troupeau et des poules qui gloussaient dans un bas-fond. Ces bruits champêtres sortaient des cours d'une grande ferme isolée, dont on ne voyait que les toits en ardoises ; j'y descendis, et à peine arrivé je lus sur un des bâtiments en brique qui bordent le chemin : Ferme de la Haie-Sainte. Ces mots me saisirent fortement, car avec ce point m'était donné tout l'horizon.
Le champ de bataille n'est point une plaine. Le sol
ondulé y forme au contraire partout des ravins parallèles qui se renflent et s'élargissent à leur milieu. Ce que l'on appelle le plateau de Mont-Saint- Jean, est un plan incliné qui n'offre presque aucune surface horizontale. En avant, en arrière et sur les deux côtés, cet espace vide, d'un terrain rouge et sablonneux, semé d'avoine, de trèfle, de seigle, sans murs, sans fossés, sans barrière, s'entoure d'une ceinture de bois de haute et de petite futaie, véritable champ clos pour un duel à mort. La forêt de Soignes est à deux mille toises en arrière, et les maisons de Mont-Saint-Jean bordent, comme le faubourg d'une grande ville, la route pavée qui traverse cet intervalle ; à cause de l'inégalité du sol on ne peut voir de loin que la pointe des toits et le petit dôme de l'église de Waterloo. Sur la lisière du bois et dans la campagne, s'élèvent dans des directions opposées, les clochers en aiguille de Planchenoit, d'Ohain, de Braine-la-Leud. Une vallée concave traçait le front de bataille, il était fort resserré, ayant moins d'une demi-lieue de développement. Le sol s'exhaussait par le centre et s'inclinait jusqu'à ses extrémités, en sorte que les deux ailes ne pouvaient se voir l'une l'autre. Ce point culminant de la ligne répond à la petite ferme de la Belle- Alliance qu'occupa l'Kmpereur toute l'après-midi, et où se rencontrèrent le soir le duc Wellington et le maréchal Bliicher.
Dans de longs siècles, il sera facile de reconnaître encore la ravine qui séparait les deux armées. Elle est sans eau, sans source, sans arbre. Ses deux extrémités seules et son centre se cachent sous des habitations et des vergers ; la gauche est marquée par les ruines du chAtcau d'Hougoumont ; le centre par la grande ferme de la Ilaie-Saintc ; la droite par le village de la Haie, plus connu dans le pays sous le nom de
Morache. A une demi-lieue plus loin, la vallée se perd du côté de Lasnes, dans des défilés, des taillis, des marais et enfin dans un chemin creux et fort étroit. C'est par ce chemin que déboucha, à grand'peine, la première colonne des Prussiens de Bulow. Le sol en est tellement spongieux, qu'il devient impraticable sitôt qu'il a plu. Aussi ce corps d'armée j resta embourbé la moitié du jour, et mit cinq heures à faire une lieue. Dans une des bruyères qui dominent ce défilé, on trouve une colonne et un tombeau, quoique l'action ne se soit pas étendue jusque-là.
A l'extrême gauche de la position française et sous une allée de frênes blanchit la carcasse du château d'Hougoumont, incendié par les bombes du prince Jérôme et du général Foy. La chapelle seule est restée debout. On montre comme la relique miraculeuse de la bataille un Christ de bois épargné par le feu. Les murs du verger ont été conservés ainsi que les fameuses charmilles dont ils étaient couverts. A la place du petit bois par où commença l'attaque, verdit un champ d'avoine, les arbres du parc ombragent la tombe d'un Irlandais.
La ferme de la Haie-Sainte sur laquelle pivotait toute la bataille, est une espèce de forteresse rustique. Les portes des cours et des jardins sont encore criblées de balles. Sous l'un des grands hangars je vis de grands entassements d'os et de crânes de chevaux. Parmi ces têtes, il y en avait encore avec le mors rouillé entre les dents. Dans les champs, en face de la ferme, de longues et profondes tranchées, remplies de restes d'hommes, de chevaux, de harnais, se reconnaissaient de loin à une végétation plus forte et d'un vert plus foncé. Des habitants de Bruxelles marchandaient alors ces ossements, mais les habitants du
pays ne voulaient vendre que les restes des chevaux, et Ton était occupé à les séparer d'avec les squelettes d'hommes. De tous côtés, les tombes étaient ouvertes. Un fossoyeur me dit une fois en soulevant sa pelle : Voilà des os des grenadiers de la garde, ils sont gros comme des os de chevaux.
Au bout de la vallée, sur la droite, le petit hameau de Morache ou de la Haie s'abrite sous des arbres toulîus ; il se lie aux vergers du château de Fricherraont, qui est de ce côté le pendant du château détruit sur la gauche. C'est par là que se fit la trouée des Prussiens. Le voisinage de la forêt permit au maréchal Bliicher de s'élancer comme d'une embuscade ; le chemin par lequel il arriva d'Ohain est une étroite clairière dans un bois fourré de pins et de chênes, où les chars ont peine à passer. Les deux armées durent l'apercevoir à la fois et en un clind'ceil, car il débusqua en rase campagne et sur une éminence. De là s'explique comment les fermes de la Haie ne portent point de trace de mitraille. Le village situé dans un bas-fond fut enveloppé et emporté avant que rien eût été préparé pour la moindre défense.
Au centre de la position des Anglais a été élevé un grand tumulus en briques, recouvert de terre. Cette tombe colossale domine de très haut tout l'horizon. Pour la construire on a écrêté le sommet du plateau dont a ainsi changé la forme. L'endroit où la ligne anglaise coupait la route de Bruxelles est marqué des deux côtés par une colonne funèbre. Ces deux colonnes forment l'entrée mortuaire du champ de Waterloo, Un peu plus loin dans ce champ néfaste, on trouve une pierre élevée à un inconnu assassiné là en plein jour, L'inscription est une prière au passant pour rechercher et dénoncer le meurtrier.
Du côté de Planchenoit, à l'endroit où se fit la première attaque de flanc des Prussiens, s'élève un petit monument noir, en fer, de forme gothique, avec ces mots en allemand :
Aux héron tombés le Roi et la Patrie reconnaissante. Qu'ils reposent en paix ! Belle -Alliance, le 18 juin iSio.
On trouve ainsi dans cet horizon des tombeaux d'Anglais, d'Hanovriens, de Belges, de Hollandais, de Prussiens, d'Ecossais, d'Irlandais ; les Français seuls n'ont ont pas, ou plutôt tout ce que vous voyez est leur tombeau.
Quand on fait aujourd'hui les marches du général Grouchy, ces marches de deux lieues en un jour, on reconnaît un homme frappé de la fatalité antique, et qui, selon un mot d'un ennemi, s'arrêtait à chaque pas pour attendre l'avenir.
Qui croirait que l'empire du monde dépende quelque fois d'une circonstance telle que la pluie ou le beau temps ? Rien pourtant n'est plus vrai. Imaginez qu'au lieu de pleuvoir il eût fait un rayon de soleil le 18 juin 1815 ; la bataille eût commencé avec le jour ; de l'aveu de tous les hommes de guerre, elle eût été gagnée à deux heures de l'après-midi. Au contraire, voilà un nuage qui passe et se résout en pluie, un sol qui s'effondre, des roues qui s'embourbent, une matinée perdue, c'est-à-dire un empereur qui s'en va mourir par delà l'équateur et la ruine d'une nation sans cela invincible.
Il reste encore un des hommes qui servirent de guide à Napoléon pendant la journée et la retraite. Cet homme se rappelle chaque place où l'empereur a passé. Il cultive ses vestiges. C'est là sa religion et son univers, car il n'en fait pas un métier. Hors de là,
il n'a rien vh, il ne sait rien, il ne se souvient d( rien. Quand on me le montra, il battait son blé dan une grange de Maison-le-Roi. Il y avait justemen quinze ans que son compagnon de moisson avai rentré sa lourde gerbe à Sainte-Hélène.
La tradition des quatre stations principales d l'Empereur pendant la journée du 18 s'est très exac tement conservée ; elles marquent bien l'ordonnanc et les péripéties de la bataille. On voudrait avoir de détails semblables sur Annibal à la journée de Lamor Vers dix heures du matin, Napoléon mit pied à terr à gauche de la route sur les hauteurs de Rossomme il était alors à un peu plus d'un quart de lieue e arrière de son front de bandière. Il dominait de 1 toute la topographie de la campagne ; ses yeux pou vaient facilement plonger dans les ravins de Braine la-Leud et de la Haie-Sainte. Par malheur, le déll! sur la droite était moins visible ; il ne fut pas remar que : d'ailleurs, les bois de Lasnes et de Saint- Lamberl où s'amassait le danger, étaient encore silencieux. D cette éminence, l'Empereur dicta l'ordre de bataille Pendant quelque temps il eut le spectacle de so armée rangée à ses pieds sur six lignes. 11 put aloi répéter avec raison : « Nous avons quatre-vingt-di chances pour nous, nous n'en avons pas dix contre.
La seconde position qu'il occupa était près de 1 route, en avant de ses réserves, en face de la maiso de son guide Descosse. Il était midi ; l'action éta engagée.
C'est de ce môme champ qu'il aperçut pour la pri mièrefois du côté de la chapelle Saint- Lambert, l'avan garde dos Prussiens : il y avait deux heures déjr» qi ces têtes de colonnes n'étaient plus qu'ù une lieue d son flanc droit. A travers le feuillage bronzé des tai
lis, on voit encore le clocher de Saint-Lambert se dessiner en blanc sur la colline, comme un fantôme qui fait un signe, à l'extrémité de l'horizon.
La troisième station de l'Empereur, toujours en se rapprochant de l'ennemi fut sur le plateau de la Belle- Alliance. Le toit rustique de cette ferme, pendant la dernière partie de la journée, servit de point de direction et de ralliement aux corps prussiens qui arrivaient des divers points de l'horizon. Encore une fois, Napoléon commandait de là à tout son champ de bataille ; il était au centre de son action, un peu plus près de la Haie-Sainte que de Planchenoit : il voyait également bien ses deux ailes ; les boulets anglais et prussiens se croisaient sur ce point, qui était le foyer de la courbe décrite par l'armée française.
Un peu après, on vit l'Empereur descendre par la route de Bruxelles ; il atteignit jusqu'au pied du ravin de la Haie-Sainte. Il venait de reconnaître les colonnes de Blûcher qui s'élançaient de la lisière du bois sur sa droite et sur son centre. On montre encore la butte de sable rouge où il arriva, à demi-portée de fusil de la position anglaise. C'était une action désespérée comme celle qu'il tenta sur l'Alpone dans la journée d'Arcole. Mais cette fois, sa jeunesse ne le protégeait plus. Dans sa retraite, il repassa à travers champs, à la droite du mamelon de Rossomme, d'où il avait eu le matin le spectacle des armées. Ses guides, à ce dernier moment, n'entendirent plus de lui que ces deux mots : « Evitez les marais. »
Pendant longtemps, les oiseaux et les animaux ont disparu de l'horizon de Waterloo. Aujourd'hui le paysage flamand a retrouvé toutes ses harmonies champêtres. Les fauvettes sifflent sous les pommiers nains de la Haie-Sainte et j'ai entendu les pies jaser sous
les frênes d'Hougoumont. Le hameau de Planchenoit, qui n'était composé que de chétives cabanes en chaume, a profité de la dépouille des morts. Il brille aujourd'hui sous de jolis toits d'ardoise dans de grasses prairies. Je l'ai vu au temps de la fauchaison de l'avoine, La vallée était remplie de faucheurs, de faneuses, d'attelages, de chars, de paysans qui faisaient la dînée dans le creux des sillons. Un soir je m'assis sur une gerbe à côté d'un vieux paysan qui assistait à la levée de ses blés. Il était très au fait de quelques petites circonstances de la bataille, qu'il mêlait à l'histoire de sa ferme et de ses champs ravagés.
« Là-bas, où vous voyez cette rangée de faneuses, était la grande batterie du Maréchal Ney.
« A l'endroit où s'abattent les pigeons de la ferme Papelotte, le premier corps fit son attaque, c'est par là que la déroute commença.
a Vous entendez d'ici le vent souffler dans ce grand orme, le seul qui existe sur le plateau des Anglais. On l'a appelé longtemps l'orme du général Picton ; mais c'était une erreur. Le général, avec tout son régiment, a péri dans ce champ de trèfle. Voyez comme l'herbe est verte et foncée !
« Maintenant, regardez sur la route l'endroit oi cet enfant chasse devant lui ce troupeau de bœufs de la Haie-Sainte : c'est là qu(» l'Empereur s'est arrêté sans pouvoir faire un pas de plus. Mais l'enfant et le troupeau sont déjà bien plus avant. »
Chaque soir, j'avais à traverser le champ de bataille à la nuit close, pour regagner mon gîte, en arrière de Maison-lc-Hoi. A cette heure la chouette se lamente dans les décombros d'Hougoumont ; les chimve-.souriî passent sur votre tête en effleurant d'opaques nuages Au loin, les chiens hargneux hurlent dans les fermes
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et sur le pavé des chaussées, on entend gémir les roues de quelque attelage invisible. Le turaulus des Anglais surmonté du lion de marbre, les colonnes qui bordent le chemin, le monument de fer des Prussiens, s'exhaussent dans les ténèbres. L'horizon est lourd et sinistre. Pour peu que le vent s'élève et fasse trembler le feuillage des futaies voisines, on croit entendre des âmes murmurer et des esprits passer sur la face de la terre.
Edgar Quinet Le champ de halaîlle de Waterloo. (Paru dans la Revue des Deox Mondes).
H. HOUSSAYE