LA CHUTE DE VAIGLE
[Dirigeant sur le mont Saint-Jean le feu formidable d'une puissante batterie de 78 pièces, Napoléon a lancé Ney sur la Haie-Sainte, au pied du coteau : au prix d'efforts surhumains, Ney s'en est emparé et, tandis que Bulow débouche sur la droite de l'armée française, il repousse la contre-offensive que Wellington dirige sur lui : notre infanterie rejette les colonnes an^ glaises, nos cuirassiers les sabrent et toute notre cavalerie s'ébranle, même la réserve, vers le plateau fatal.
Toute la manœuvre de Napoléon repose sur l'enfonôement de l'armée ;mglaise, avant l'arrivée des Prussiens. Il les croit aux prises avec Grou' chif. Quand au soir, liliicher, qui a échappé au maréchal, débouche sur le champ de bataille — l' Empereur comprend que la partie est perdue. L'héroïsme suprême de la garde sauve l'honneur — mais la fortune de Napoléon et l'Empire ont croulé dans la défaite. l*lus d'armée et rennenii aux frontières de France.
Napoléon rentre à Paris, essayer de sauver les restes de su puissance.}
Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons, et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent-six gendarmes d'élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent-quatre-vingts lances. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin, toute l'armée les avait admirés, quand à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant Veillons au salut de l'Empire, ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes de fer.
L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'Empereur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.
Alors on vit un spectacle formidable.
Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, descendit d'un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle Alliance, s'enfonça dans le fonds redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon, tou-
jours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, Tépouvantable pente de boue du plateau de Mont -Saint- Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables ; dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Etant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d'acier. Gela traversa la bataille comme un prodige.
Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerie ; Murât y manquait, mais Ney s'y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre.
Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à celte vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques racontant les hommeschevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe, horribles, invulnérables, sublimes : dieux et bêtes.
Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaii'tit recevoir ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la batterie masquéi , l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux ha tuillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la prc-
mière, six sur la seconde, la crosse à Tépaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille chevaux, le frappe- . ment alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : Vive l'Empereur ! Toute cette cavalerie déboucha sur le plateau et ce fut comme l'entrée d'un tremblement de terre.