LA GARDE
On sait le reste, Tirruption d'une troisième armée, la bataille disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch P' survenant avec Bûlow, la cavalerie de Zicten menée par Bliicher en personne, les français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain, Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en écharpe, une nouvelle ibataille se précipitant à la nuit tombante sur nos régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant roiîensive et poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant, l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde entrant 3n ligne sous cet épouvantable écroulement.
Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle criai Vive l'Empereur I L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en acclamations.
Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles la grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se lever à Austerlitz.
Chaque bataillon de laigarde, pour ce dénouement, était commandé par un général. Priant, Michel, Roguet Harlet, Mallet, Poret de Morvan étaient la. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles, superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la France ; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille, ailes déployées, et ceux qui étaient vain(iueurs, s'estimant vaincus, reculèrent, mais Wellington cria : Debout, gardes, et visez juste ! Le régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva, une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de nos aigles, tous se ruèrent et le suprême carnage commença. La garde impériale sentit dans l'ombre l'armée lûchant pied autour d elle, et le vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le sauvc-qui-peut 1 qui avait remplacé le Vive 1 Empereur ' et avec la fuite derrière elle, elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage à cha(iue pas (lu'clle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de timides. Le soldat dans cette troupe Mait aussi héros (lue le général. Pas un homme ne manqua au suicide.
Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort
acceptée, s'offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupées par le coup de sabre d'un horse-guard. sa plaque de grand aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de bataille ! Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. Il jetait à Drouet d'Erlon cette question : Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d'hommes : — // n*y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m'entrassent dans te ventre ! — Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné !