‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 81 sur 101 · THEOPHILE GAUTIER · texte numérisé non relu

THEOPHILE GAUTIER

VIEUX DE LA VIEILLE 45 Décembre,

Par l'ennui chassé de ma chambre, J'errais le long du boulevard :

Il faisait un temps de décehibre, Vent froid, fine pluie et brouillard ;

Et là je vis, spectacle étrange, Echappés du sombre séjour, Sous la bruine et dans la fange.

Passer des spectres en plein jour.

Pourtant c'est la nuit que les ombres.

Par un clair de lune allemand.

Dans les vieilles tours en décombres, Reviennent ordinairement ;

C'est la nuit que les Elfes sortent Avec leur robe humide au bord, Et sous les nénuj)hars emportent Leur valseur do fatigue mort.

C'est la nuit qu'a lieu la revue Dans la ballade do Zedlitz Où l'Empereur, ombre entrevue.

Compte les ombres d'Auslerlit».

Mais dos npectren près du Gymnase A doux pas dos Variétés, Sans brumo ou linceul qui les gaze Des spectres mouillés et crottés !

Avec ses dénis jaunes de tartre, Son crâne de mousse verdi, A Paris, boulevard Montmartre, Mob se montrant en plein midi !

La chose vaut qu'on la regarde ; Trois fantômes de vieux grognards.

En uniforme de l'ex-garde. Avec deux ombres de hussards !

On eût dit la lithographie Où, dessinés par un rayon, Les morts, que RafFet déifie.

Passent, criant : « Napoléon ! »

Ce n'étaient pas les i^orts qu'éveille Le son du nocturne tambour.

Mais bien quelques vieux de la vieille Qui célébraient le grand retour.

Depuis la suprême bataille, L'un a maigri, l'autre a grossi; L'habit, jadis fait à leur taille.

Est trop grand ou trop rétréci.

Nobles lambeaux, défroque épique.

Saints haillons, qu'étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois

Un plumet énervé palpite Sur leur kolback fauve et pelé ; Près des trous de balle, la mite A rongé leur dolman criblé ;

Leur culotte de peau trop large Fait mille plis sur leur fémur ; Leur sabre rouillé, lourde charge, Creuse le sol et bat le mur;

Ou bien un embonpoint grotesque, Avec grand'peine boutonné, Fait un poussah, dont on rit presque, Du vieux héros tout chevronné.

Ne les raillez pas, camarade :

Saluez plutôt chapeau bas Ces Achille d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas !

Respectez leur tête chenue !

Sur leur front par vingt cieux bronzé,

La cicatrice continue

Le sillon que l'âge a creusé.

Leur peau, bizarrement noircifi, Dit l'Egypte aux soleils brûlants ; Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs cheveux blancs.

Si leurs mains tremblent, c'est sans doute

Du froid de la Rérésina ;

Et s'ils boitent, c'est que la route

Est longue du Caire i\ Wiliia;

S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre Los drapeaux étaient leurs seuls draps; Et hi l<Mir manche ne va guère.

C'est qu'un boulot a i)riH leur bras,

Ne noua moquons pas de ces hommes Qu'en riant le gamin poursuit :

Ils furent le jour dont nous sommes Le soir et peut-être la nuit.

Quand on oublie, ils se souviennent !

Lancier rouge et grenadier bleu, Au pied de la colonne ils viennent Comme à l'autel de leur seul dieu :

Là, fiers de leur longue souffrance.

Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits.

Aussi les pleurs trompent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d'empire.

Passer comme un matin de bal ;

Et l'aigle de la grande armée, Dans le ciel qu'emplit son essor.

Du fond d'une gloire enflammée.

Etend sur eux ses ailes d'or !

Théophile Gautier. Emaux et Camées.

Fasquelle, édil.

Comte DE MONTHOLON

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