‹ L'histoire de Napoléon racontée par les grands écrivainsChapitre 89 sur 101 · XV · texte numérisé non relu

XV

A force de manier des valeurs, Napoléon a oublié que la valeur humaine est sujette à varier, et qu'elle n'est pas uniquement passive. De là, que si profond et si maître de lui dans le succès, quand il pèse bien les hommes, il semble si étrangement aveugle dans les revers, si brutalement obstiné dans la défaite. Il calcule toujours aussi bien ; mais il ne s'aperçoit -pas que les unités et les éléments de son calcul ne sont plus les mêmes. Il fait les mêmes opérations avec des grandeurs qui ne sont plus du même ordre : et il s'étonne de ne plus trouver au problème une solution juste.

Il regardait un homme comme un fait, toute passion comme un chiffre, toute action comme un nombre, toute vie enfin comme un signe entrant dans son arithmétique.

Les êtres vivants et les sentiments propres qui les animent ne sont, à ses yeux de comptable souverain, que les éléments de ses opérations. C'est lui qui multiplie, qui soustrait, qui divise selon les règles de sa volonté ; et tout finit toujours par une addition. Il faut que la caisse se fasse, et il j veille d'un soin

inflexible. Voilà la toute-puissance de la raison. Et voici sa faiblesse : le sens du sentiment lui manque, Il ne le nie même pas : il s'en sert, et s'en défie ; il l'évalue en titres, il l'estime en monnaie d'échange ; et il Testime peu. Car, il est vrai, c'est la valeur la plus variable. Elle n'est pas assez sûre^ pour l'Empereur de la valeur : il s'étonne de ces cours fortunés. Tant qu'il est là, il ne veut pas croire que cette valeur puisse réduire à rien toutes les autres. Maître de la France, il méconnaît la force qui la lui a donnée...

• Il faut un paysan français, et surtout un paysan du Midi, pour comprendre tout ce que Napoléon a été, tout ce qu'il a reçu de la France, tout ce qu'il lui s donné, et tout ce qu'il lui a permis de rendre en échange.

Napoléon est, comme Jeanne d'Arc, une occasion suprême de la race. Mais Jeannette est de la race, el Napoléon non pas. Tandis que Jeanne d'Arc porte tout l'idéal de la nation, au point de créer la nation môme, c'est la nation qui donne son idéal à Napoléon, et qui l'en charge. Il en devrait être accablé, et ne l'est pas. Il n'abdique pas son génie propre. Napoléon est une force sublime, mais sans amour. L'idéal de la France est infiniment plus fort ((ue lui, et tout de même sublime. Il n'est (ju'un homme, après tout ; el tîUe, môme après lui, elle dure. Hien ne dure (|ue pai l'amour.

(^uand l'arméo du Midi a élu Napoléon pour sou maître et son idole, il y avait un conquérant en chacun de ces paysans maigres, à l'échiné de chat, allani

l'idée et la légende napoléoniennes 359

par bonds et par rires, sans hardes et sans souliers. Peu importe le pillage, l'amour à la hussarde, les mœurs grossières, la violence des camps, et tous les crimes de la guerre. Chacun de ces laboureurs bruns était une flamme vivante. Elle brûlait pour le Messie, pour la Justice et pour la Raison, comme ils l'appelaiept. Sont-ce là des mots vides, au cœur de ces fils *de la terre ? Des mots ? Non, les pavillons de la France libre et délivrant le genre humain : la même France, les mêmes étendards qui proclamaient, sous Jeanne d'Arc, Jésus et le Roi.

Napoléon n'a point d'égal, tant qu'il s'égale au génie de la France. S'il parle pour soi-même, pour sa maison, pour son ordre, la France se détourne de lui. Plus grand, sans doute, de s'être perdu ainsi. Sa faiblesse n'est pas de l'homme ; mais au contraire, qu'un moment est venu où la force de l'homme souverain s'est séparée de la force nationale. Et la faiblesse de la France a paralysé la force de Ihomme souverain. La France tombait de fatigue, et Napoléon était infatigable. Voilà où ce grand homme de la valeur a perdu le sens de la valeur. Qu'il meure d'ulcère ou du ventre ou du foie : nul ne fut plus sain que celui-là : il meurt de ne plus être.

La valeur et la santé, ce que peut l'homme et ce qu'il vaut pour vivre, c'est tout un. Et peut-être, dans ce qu'il vaut, y a-t-il profondément tout ce qu'il faut. La pleine valeur est la fatalité fixée, et qui possède toute sa force. Héros de la possession autant que de la conquête, Napoléon a ressuscité le monde des anciens à l'échelle de la fatalité moderne. 11 est l'homme qui a épuisé la puissance, ayant sommé de soi toutes les valeurs de l'action. André Suarès. De Napoléon.

Cahiers de la Quinzaine.

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