LE GÉNÉRAL VAINQUEUR
[Ces lauriers magnifiques, ce butin de gloire, cette moisson frissonnante de drapeaux, le général vainqueur est venu les apporter aux pieds de la France. Les directeurs Vont reçu solennellement [17 9 7) dans la vieille cour du Luxembourg. Il a observé de son œil, en apparence impassible, la foule enthousiaste, et ces gouvernants pompeux et grandiloquents qui représentent si mal les aspir^ions du pays, il/'"^ de St,%ël l'a vu, et ne peut se consoler d'avoir si peu obtenu de lui. L'ironie supérieure du maître brise l'élan lyrique el sentimental de cette femme charmante. Du premier jour, l'antipathie naît entre eux, en attendant que ce soit la haine.]
Le général Bonaparte se faisait remarquer par son caractère et son esprit autant que par ses victoires, et l'imagination des Français commençait à s'attacher vivement à lui...
J'avais vu des hommes très dignes de respect, j'avais vu aussi dos hommes féroces ; il n'y avait rien dans l'impression (jue Bonaparte produisit sur moi qui pût me rappeler les uns ni les autres. J'aperçus assez vite... (|uc son caractère ne pouvait être défini par les mots (lont nous avons coutume de nous servir; il n'était ni bon, ni violent, ni doux, ni cruel, i\ la façon des individus à nous connus. Un tel ôtre, n'ayant point do pareils, ne pouvait ni ressentir ni faire éprouver
aucune sympathie .-c'était plus ou moins qu'un homme. Sa tournure, son esprit, son langage sont empreints d'une nature étrangère, avantage de plus pour subjuguer les Français..,
Loin de me rassurer en voyant Bonaparte plus souvent, il m'intimidait toujours davantage. Je sentais confusément qu'aucune émotion du cœur ne pouvait agir sur lui. Il regarde une créature humaine comme un fait ou comme une chose, mais non comme son semblable. Il ne hait pas plus qu'il n'aime; il n'y a que lui pour lui ; tout le reste des créatures sont des chiffres. La force de sa volonté consiste dans l'imperturbable calcul de son égoïsme ; c'est un habile joueur d'échecs dont le genre humain est la partie adverse qu'il se propose de faire échec et mat. Ses succès tiennent autant aux qualités qui lui manquent qu'aux talents qu'il possède. Ni la pitié, ni l'attrait, ni la religion, ni l'attachement à une idée quelconque, ne sauraient le détourner de sa directive prinqipale. Il est pour son intérêt ce que le juste doit être pour la vertu : si le but était bon, sa persévérance serait belle.
Chaque fois que je l'entendais parler, j'étais frappée de sa supériorité : ses discours indiquaient le tact des circonstances, comme le chasseur a celui de sa proie.
Quelquefois il racontait les faits politiques et militaires de sa vie d'une façon très intéressante ; il avait même, dans les récits qui permettaient de la gaieté, un peu de l'imagination italienne. Cependant rien ne pouvait triompher de mon invincible éloignement pour ce que j'apercevais en lui. Je sentais dans son âme une épée froide et touchante qui glaçait en blessant ; je sentais dans son esprit une ironie profonde à laquelle rien de grand ni de beau, pas même sa propre gloire, ne pouvait échapper, car il méprisait la nation <iont
il voulait les suffrages, et nulle étincelle d'enthousiasme ne se mêlait à son besoin d'étonner l'espèce humaine.
Ce fut dans l'intervalle entre le retour de Bonaparte et son départ pour l'Egypte, c'est-à-dire vers la fin de 1797, que je le vis plusieurs fois à Paris, et jamais la difficulté de respirer que j'éprouvais en sa présence ne put se dissiper... J'examinais avec attention la figure de Bonaparte ; mais chaque fois qu'il découvrait en moi des regards observateurs, il avait l'air d'oter à ses yeux toute expression, comme s'ils fussent devenus de marbre. Son visage était alors immobile, excepté un sourire vague qu'il plaçait sur ses lèvres à tout hasard pour dérouter quiconque voudrait observer les signes extérieurs de sa pensée...
Sa figure, alors maigre et pâle, était assez agréable ; depuis, il est engraissé, ce qui lui va très mal ; car on a besoin de croire un tel homme tourmenté pour son caractère, pour tolérer un peu que ce caractère fasse tellement souffrir les autres. Gomme sa stature est petite, et cependant sa taille fort longue, il était beaucoup mieux à cheval qu'à pied ; en tout, c'est la guerre et seulement lu guerre qui lui sied. Sa manière d'être dans la société est gênée sans timidité ; il a quelque chose de dédaigneux quand il se contient, et de vulgaire quand il se met à l'aise; le dédain lui va mieux, aussi no s'en fait-il pas faute...
Le Directoire lit au général Bonaparte une réception solennelle qui, h plusieurs égards, doit être considérée comme une époque dans l'histoire de la Révolution. On choisit la cour du palain du l^Tixembourg pour cette cérémonie. Aucune salle n'aurait été assez va.ste pour contenir la foule qu'elle attirait; il y avait des spectateurs à toutes les fenôtros et sur tous les
toits. Les cinq directeurs, en costume romain, étaient placés sur une estrade au fond de la cour et près d'eux des députés des deux conseils, les tribunaux et l'Institut... Une belle musique jouait des airs patriotiques; des drapeaux servaient de dais au Directoire, et ces drapeaux rappelaient de grandes victoires.
Bonaparte arriva, très simplement vêtu, suivi de ses aides de camp, tous d'une taille plus haute que la sienne, mais presque courbés par le respect qu'ils lui témoignaient. L'élite de la France, alors présente, couvrait le général victorieux d'applaudissements ; il était l'espoir de chacun; républicains, royalistes, tous voyaient le présent et l'avenir dans l'appui de sa main puissante.
M""® DE Staël. Mémoires.