ALFRED DE VIGNY
VERS UORIENT
[Le traité de Campio-Formio vient de grandir le nom de Bonaparte plus que ne Vaurail fait une nouvelle victoire. La guerre continue avec l'Angleterre mais, pour mieux frapper celle-ci an cœur, Bonaparte propose la conquête de V Egypte : « On ne fait rien de grand, dit-il, que dans VOrient. » Et, derrière les Pyramides^ il entrevoit les Indes,..]
« Malte était debout, avec ses forts, ses canons à fleur d'eau, ses longues murailles luisantes au soleil
comme des marbres nouvellement polis et sa fourmilière de galères toutes minces courant sur de longues rames rouges. Cent quatre-vingt-quatorze bâtiments français l'enveloppaient de leurs grands voiles et de leurs pavillons bleus, rouges et blancs que l'on hissait, en ce moment, à tous les mâts, tandis que l'étendard de la religion s'abaissait lentement sur le Gozo et le fort Saint-Elme : c'était la dernière croix militante qui tombait. Alors la jQotte tira cinq cents coups de canon.
Le vaisseau l'Orient était en face, seul à l'écart, grand et immobile. Devant lui, vinrent passer lentement, et l'un après l'autre, tous les bâtiments de guerre, et je vis de loin Desaix saluer Bonaparte. Nous montâmes près de lui à bord de l'Orient. Enfin, pour la première fois, je le vis.
Il était debout près du bord, causant avec Casa- Bianca, capitaine du vaisseau... «t il jouait avec les cheveux d'un enfant de dix ans, le fils du capitaine, Je fus jaloux de cet enfant sur-le-champ, et le cœur me bondit, en voyant qu'il touchait le sabre du général. Mon père s'avança vers Bonaparte et lui parla longtemps. Je ne voyais pas encore son visage. Tout d'un coup, il se retourna et me regarda; je frémis de tout mon corps à la vue de ce front jaune, entouré de longs cheveux pendants et comme sortant de la mer, tout mouillés ; de ces yeux gris, de ces joues maigres et de cette lèvre rentrée sur un menton aigu. Il venait de parler de moi, puisqu'il disait :« Ecoute, mon brave, puisque tu le veux, tu viendras en Egypte et le général Vaubois restera bien ici sans.toi avec ses quatre mille hommes ; mais je n'aime pas qu'on emmène des enfants ; je ne l'ai permis qu'à Casa-Bianca et j'ai ou tort. Tu vas renvoyer celui-ci en France; je
veux qu'il soit fort en mathématiques et s'il t'arrive quelque chose là-bas, je te réponds de lui, moi, je m'en charge et j'en ferai un bon soldat.» En même temps, il se baissa et, me prenant sous les bras, m'éleva jusqu'à sa bouche et me baisa le front. La tête me tourna, je sentis qu'il était mon maître et qu'il enlevait mon âme à mon père, que du reste je connaissais à peine parce qu'il vivait à l'armée éternellement. Je crus éprouver l'effroi de Moïse, berger, voyant Dieu dans le buisson. Bonaparte m'avait soulevé libre, et, quand ses bras me redescendirent doucement sur le pont, ils y laissèrent un esclave de plus.
A. DE ViGNv. Servitude et grandeur militaire.