LES CLOCHES
[UEmpire est morl^ mais les cloches des cathédrales, les grandes voix des canons disent sa gloire pour Véternité.]
L'Empereur aimait la musique, ou ne l'aimait pas ; qui saurait dire ? Hors la conquête, puis ses soldats qu'il admirait en bloc, de bonnes cartes, et plus tard son fils, tout ce qui vivait dans son ombre l'intéressait médiocrement. Il détestait la littérature, et deux musiques, seules, devaient délicieusement flatter ses oreilles de pensif écouteur : les cloches, le canon.
Du moment qu'il apparut sur le monde, avec son éternel habit vert, son petit chapeau, sa flexible épée, ses grosses bottes, et le syrien d'azur qui le menait audevant des balles, les cloches, peu à peu, se déshabituèrent de converser avec l'infini ; — elles étaient h la victoire.
Dans les campagnes surtout, dans les vieilles provinces où naissent les beaux hommes, jamais depuis les calvacades du roy Henry n'avait cloché pareil branle de bénédictions 1 Le temps de tinter une messe, deci, dol^ ; pour un bapt^une, pour une mort, et voilà qu'au-dessus dos prés, dvs lleuvcs, des collines, crevant leur cage d'un aiîolant aileron, les victoires d'Italie, tout h coup, s'envolèrent ensemble, rapides, comme jetées les imos sur les autres : Lodi ! Millesiino ! Aréole I — Puis, fructidor, silence... Un autre coup de
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cloche : Les Pyramides 1 La Trébia 1 Zurich ! Mont- Thabor l Aboukir I — ■ Et enfin, l'étonnement universel, une espérance épouvantée saisissant la France : l'épervier devenu aiglon, Bonaparte consul...
Aussitôt, prises de folie, par del^ des Alpes, elles s'ébranlèrent encore, ivres de gloire et furieuses, pour Marengo l pour Hohenlinden l — Les têtes s'étaient levées... L'oiseau de l'Empire avait maintenant bec et ongles et ce n'était plus l'épervier d'Egypte, ce n'était plus l'aiglon de Brumaire qui planait aux nues...
Alors, pour consacrer son vol, entraînant à son cri les foules et les tonnerres, l'Aigle vola de clocher en clocher et les ébranla ! — Merveille l Dardant leurs langues de bronze que la gloire avait lassées, les sonneuses de batailles reprirent leur plain-chant et lancées dans le soleil par le coup de corde d'Austerlitz, elles braillèrent cinq ans sans pouvoir se taire. On apprit ainsi Trafalgar ! léna 1 Eylau ! Dantzig l Friedland l Puis tous les combats d'Espagne et d'Autriche : Abensberg l Landshut l Eckmûhl ! Ratisbonne ! Essling ! Wagram 1 jusqu'au moment où, enfin, leurs voix s'apaisèrent.
Que se passait-il ?
Un petit souffle d'encens traversait la foudre. Napoléon épousait Marie-Louise.
Elles retrouvèrent pour lui leurs airs d'ancien temps, les cantiques et carillons qui les balançaient dans le bleu des hirondelles. Pendant cette année bénie, au printemps elles célébrèrent la Passion, l'éclat des Rameaux, puis Pâques, et toutes les fêtes fleuries jusqu'à l'éparpillement des roses de la Fête-Dieu.
A force de chanter pour les soldats, au galop, elles s'étaient crues époumonnées, mais à la naissance du roi de Rome, ce qu'elles tintèrent sur le blé des cam-
pagnes fit bien voir qu'elles n'avaient pas perdu leur voix. Ce n'étaient plus des cloches, c'étaient des couvents de cloches ; et pour Tenfant, toutes, ce jour-là, donnèrent en chœur, les petites nonnes de la carillonnade et le prédicant pauvre du bourdon.
Pendant ce temps, l'Empereur se préparait de nouveau, et d'un bout de la France à l'autre bout, les cloches se turent, terrifiées.
Il partit un matin, à la tête de ses légions, avec ses capitaines, ses drapeaux ; mais, avant de disparaître, il leva seulement la maiii, et à son signe, toutes les cloches reprirent la chanson connue. D'abord en tintinnabulis ; la prise de Witepsk et de Smolensk. S'ajoutant ensuite au chant des morts de la Moskowa, les voix hurlantes volèrent de campagne en campagne pour clamer au monde l'incendie du KremHn ; et s'enlevant sur leurs grands câbles tendus, les bourdons désolés rugirent la retraite, la lente et magnifique traversée des glaces de Russie. Mais, déjà, elles n'en pouvaient plus... et lorsque l'armée revint en France, ce fut un halètement qui l'accueillit, comme un grognement de bronze qui rampait vers l'homme et semblait lui dire : C'est assez.
Lui n'écouta pas et relançant son cœur dans le rêve, pour la septième fois, il ordonna aux chanteuses de s'apprêter. Alors, vite, on brossa leurs mantes d'airain ; à des cordes neuves on les attacha, et rentrant leurs langues fatiguées, plus haut, plus fort, toujours plus fort et plus haut, renvoyant au globe muet cet hymne si longtemps chanté, toutes entonnèrent le grand refrain des victoires !
Il s'en alla, comme naguère, avec ses maréchaux devenus vieux, de nouvelles troupes, les mêmes canons, et défilant au pied des cloches, mélancolique-
l'idée et la légende napoléoniennes 379 ment, hommes, chevaux et drapeaux prirent le chemin de la Saxe. A«v,«a A^^ A peine disparus, prodiges I Ouvrant aux échos du Nord leurs tympans de bronze, dardées sur leurs poutrelles, à bout de cordes, attentives, les cloches regardaient la campagne, écoutaient, de lom, les galops et les fusillades... et tout à coup, d'une voix joyeuse ou tremblaient aussi des larmes, elles saluèrent Lutzen 1 Bautzen 1... D'autres batailles survinrent dont on entendit la rumeur... Les cloches, harassées, vouluren les chanter aux peuples ; c'en était trop, elles n avaient plus d'éclat, et sciant le ciel de balancements funèbres, on les vit seulement applaudir. Ainsi, elles annoncèrent Dresde... puis Leipzig... puis Hanau..., mais leurs battants tristes sonnaient la mort, tonnaient à la débâcle. On eût dit un adieu de poitrinaires - et, en effet, ne flûtant plus que des p aintes vers les conquêtes ressaisies, on devinait qu'elles devaient toutes mourir silencieuses, fêlées, brisées, à la chute
"^^Ceît^alors que, ne pouvant plus les entendre l'Empereur les jeta aux flammes et les cloches furent
des canons. . .,,,
Le charme éteint à Leipzig ne s'était pas réveille. Quatre mille morts étaient restés à la Rothiere. Alexandre félicitait Blûcher, - et les vieux soldats se demandaient, accablés : « Où nous arrêterons-nous ? » Mais l'âme des cloches, murée dans les canons, s'était soudain levée ! , • *
A la bataille de Craonne, au moment où les soixantedouze pièces de la Garde s'arrachèrent du défilé d Heurtebise, on entendit une voix qui s'égueulait des canons de bronze : « Nous sommes les cloches de Lodi . de Millesimo 1 d'Arcole l de Mantoue ! Place ! Nous
avons sonné les Pyramides I la Trébia ! Zurich ! Mont- Thabor 1 Aboukir I Place ! Place 1... » Et traversant les troupes au grand galop, quand les batteries furent établies, les avant-trains détachés, les artilleurs à leurs pièces, au commandement de feu I d'une seule voix, elles se mirent toutes à rugir...
Au combat de Laon, elles entrèrent dans la mêlée, en formant les mêmes cris : « Place ! Place aux cloches d'Austerlitz ! de Trafalgar ! d'Iéna ! d'Eylau I de Dantzig ! de Friedland I » On leur fît place ; et l'ennemi, plus d'une fois, s'écarta aussi devant elles...
Au contact des tonnerres, elles avaient repris leur force ; et ce n'étaient pas des coups de canon qui tonnaient sur les collines de Reims, c'étaient les chanteuses d'Abensberg ! de Landshut 1 d'Eckmulh ! de Ratisbonne ! d'Essling ! C'étaient les cloches.
Plus tard, de Torcy, le premier jour d'une bataille qui pouvait relever l'Empire, Napoléon les entendit dans la canonnade. 11 mit son cheval au galop, et réfugié dans le carré d'un bataillon de la Vistule, pour la septième fois, clamaient vers lui les voix glorieuses :
— Place 1 Nous sommes les cloches de Witepsk 1 de Smolensk I de la Moskowa 1
Cependant, elles ne chantaient plus, déjà même elles mouraient essoufflées.
Le lendemain, après cette deuxième bataille d'Arcis-sur-Aube, l'Empereur voulut secouer le mauvais rêve... Cinquante mille hommes, sous ses yeux, Russes, Bavarois, Autrichiens, tentaient d'escalader les barricades. L'artillerie était perdue — et comme si elles exhalaient leur Ame, des voix de bronze, lointaines, murmuraient encore :
— Canonniers, h vos pièces... place I...Nous avons chanté Lutzcn... Dautzcn...
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Et, chuchotantes comme à l'agonie :
— C'est nous... c'est nous les vieilles cloches de Leipzig... d'Hanau...
Alors commença la folie de Napoléon.
Ces vierges pures, qui avaient chanté tant de victoires, il les reconnaissait maintenant au son de leur airain ; à l'envolée de leurs boulets, et il eût pu dire : « Ces canons furent fondus en Italie ; ceux-là, on les a pris aux cloches de 1813, et c'est ce qui leur donne ce son triste, qui me fait mal. »
Après les deux combats de la Fère, il allait parfois réveiller ses maréchaux inquiets. Debout dans l'ombre, il tendait la main..., on voyait sa face pâle se pencher, se pencher. Dans l'air, çà et là, grondait la foudre.
— Entends-tu, Gaulaincourt, les cloches...
— Sire, ce sont vos canons.
— Tu te trompes,.,, ce sont les cloches qui sonnent ma conquête d'Italie, mes victoires d'Allemagne,. .
A la bataille de Paris, elles chantèrent encore, mais il n'y avait presque plus de canons.
Il abdiqua — et un dernier matin fut salué par elles.
Ah ! là-bas, comme elles sonnaient, comme elles chantaient dans sa pensée I Pour les entendre encore, il quitta l'île d'Elbe, seul, avec un rêve nouveau et son épée ; mais en le revoyant, l'horreur des cloches fut indicible...
La guerre ! La guerre ! Sonnez la guerre I leur cria-t-il.
Ce fut le dernier effort.
Non loin de ce jour-là, dans les fumées de Waterloo, deux grands canons luttaient encore: baaum... baaum...
Entendit-il ce que cette voix d'airain lui prophétisait d'absolu ? Debout dans le carré de sa garde, le
Prédestiné leva la tête au milieu des balles, regarda le champ d'épouvante qui obstruait la charogne de son épopée, de son règne, et du haut de l'ardent cheval que ses genoux bottés étouffaient, pâle comme en la présence de Dieu, l'index aux lèvres, attentif à la cloche désolée qui se lamentait dans le bronze, il fit un signe au destin :
— Cloche...
Epuisés, les deux canons grondèrent deux fois, trois fois :
Baaum... baaiim... baaiim...
Et, tristement, leur écho traversa la plaine où gisaient les hommes, les étendards, les affûts, les aigles, s'atténua au loin, dans les dernières pourpres d'un soleil qui se couchait, puis mourut — comme tout meurt.
C'était le glas de l'Empire.
G. d'EsPABBÈs. La Légende de V Aigle.
Fayard, édit.