LE RETOUR DES CENDRES
[Le 15 décembre 1 840^ par un froid terrible, un peuple entier, saisi d'une inexprimable émotion, assiste au retour du corps de Napoléon Z" que le prince de Joinville est allé chercher à Sainte- Hélène, sur la Belle-Poule. De ce Jour, suivant le mot de Lamartine, la légende napo~ léonienne devient « religion d'état ».]
Siro, vous reviendrez dans votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur, Traîné par huit chevaux sous l'arche triomphale. En habit d'empereur.
Par celto mémo porte, où Dieu vous accompagne, Sire, vous reviendrez sur un sublime rhar, (ilorieux, couronné, saint comme Ghnrleina^Mio El grand comme César!
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Sur votre sceptre d'or, qu'aucun vainqueur ne foule, On verra resplendir votre aigle au bec vermeil, Et sur votre manteau vos abeilles en foule Frissonner au soleil !
Paris sur ses cent tours allumera des phares ; Paris fera parler toutes ses grandes voix ; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares. Chanteront à la fois !
Joyeux comme l'enfant quand l'aube recommence, Emu comme le prêtre au seuil du lieu sacré. Sire, on verra vers vous venir un peuple immense, Tremblant, pâle, effaré ;
Peuple qui sous vos pieds mettrait les lois de Sparte, Qu'embrase votre esprit, qu'enivre votre nom. Et qui flotte, ébloui, 4u jeune Bonaparte Au vieux Napoléon !
Une nouvelle armée, ardente d'espérance.
Dont les exploits déjà sèmeront la terreur. Autour de votre char criera : « Vive la France ! » Et « Vive l'Empereur ! »
En vous voyant passer, ô chef du grand empire ! Le peuple et les soldats tomberont à genoux ; Mais vous ne pourrez pas vous pencher pour leur dire : Je suis content de vous!
Une acclamation douce, tendre et hautaine. Chant des cœurs, cri d'amour où l'extase se joint, Remplira la cité! mais, ô mon capitaine ! Vous ne l'entendrez point !
De sombres grenadiers, vétérans qu'on admire, Muets, de vos chevaux viendront baiser les pas ; Ce spectacle sera- touchant et beau; mais, sire, Vous ne le verrez pas !
Car, 6 géant ! couché dans une ombre profonde, Pendant qu'autour de vous, comme autour d'un ami, S'éveilleront Paris et la France et le monde, Vous serez endormi.
Voua serez endormi, figure auguste et fière, De ce morne sommeil, plein de rêves pesants. Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre, Dort depuis six cents ansl
L'épée au flanc, l'œil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu. Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu 1
Pareil à ces soldats qui, devant cent murailles, Avaient suivi vos pas, vainqueurs, toujours debout. Et qui, touchés un soir par le vent dos batailles, Se couchaient tout ù coup 1
Leur attitude grave, altièrc, armée encore, licsscmblait au sommeil et non point au trépas; Maiu la diano, hélas! cette voix do l'aurore, Ne Ion réveillait pas!
Si bien que, vous voyant glacé, dans son délire, l'ît tel qu'un Dieu muot (jui ho laisse adorer, Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire, No pourra que pleurer I
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Sire, en ce moment-là, vous aurez pour royaume Tous les fronts, tous les cœurs qui battront sous le ciel, Les nations feront asseoir votre fantôme Au trône universel !
Les poètes divins, élite agenouillée, Vous proclameront grand, vénérable, immortel, Et de votre mémoire, injustement souillée, Redoreront l'autel.
Les nuages auront pasté dans votre gloire, Rien ne troublera plus son rayonnement pur ; Elle se posera sur toute notre histoire Comme un dôme d'azur !
Vous serez pour tout homme une âme grande et bonne, Pour la France un proscrit magnanime et serein. Sire, et pour l'étranger, sur la haute colonne, Un colosse d'airain !
Vous cependant, — tandis qu'une pompe sacrée Mènera par la ville un cortège inoui, Et que tous croiront voir revivre à votre entrée Un monde évanoui;
Tandis qu'on entendra, près du dôme où des ombres Gardent tous les grands noms dont Paris se souvient, Rugir les vieux canons comme des dogues sombres Quand le maître revient;
Tandis que votre nom, devant qui tout s'efface. Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau, — Vous sentirez ronger dans l'ombre votre face Par le ver du tombeau !