LES DEUX CHIENS
Dans une province de France, un berger avait élevé deux jeunes chiens de l'espèce la plus estimée pour la grandeur, la force et le courage. Lorsqu'il les vit assez grands pour n'avoir plus besoin du lait de leur mère, il crut faire un présent agréable à son seigneur, qui était un riche habitant d'une grande ville, en lui donnant le plus beau de ses deux élèves. Son cadeau fut reçu avec autant de plaisir qu'il en avait à le faire; et il n'y eut de triste dans cette circonstance que les jeunes doguins,qui, étant accoutumés à jouer ensemble, eurent beaucoup de peine à se séi)arer.
Dès ce moment la manière de vivre des deux frères se trouva bien différente. Le nouvel habitant de la ville, qu'on s'em- »pressa de nommer la Faveur, fut admis dans une excellente cuisine, oii il gagna bientôt les bonnes graces de tous les domestiques qui se divertissaient de ses cabrioles, et le récompensaient de tant de gentillesse par une grande abondance de restes de viandes et de potages. Employant, comme il le faisait, sa journée à manger depuis le matin jusqu'au soir, il prit en peu de temps une grosseur monstrueuse; et son poil
devint gras et luisant. Il était à la vérité paresseux à l'extrême, et si poltron, qu'il s'enfuyait devant un chien qui n'était pas la moitié si gros que lui. Il était aussi fort adonné à la gloutonnerie ; et il fut souvent battu pour les vols qu'il commettait dans l'office. Mais, comme il avait appris à jouer familièrement avec les domestiques, qu'il savait fort bien se tenir sur ses pieds de derrière, aller quérir et rapporter au premier commandement, il était caressé par tous les gens de la maison; et sa faveur s'étendait même assez loin dans le voisinage.
L'autre chien, qu'on avait appelé la Garde, élevé durement à la campagne, était bien loin d'avoir le poil si brillant et le ventre si arrondi. Il ignorait tous les jolis tours de souplesse qui composaient le mérite de son frère. Son maître n'était pas assez riche pour lui donner au-delà de ce qui était absolument nécessaire à sa subsistance. Obligé de vivre continuellement en plein air, de souffrir toutes les intempéries des saisons, et de travailler sans relâche pour gagner sa nourriture, il se rendit robuste, actif et diligent. Les combats qu'il avait à soutenir contre les loups, lui avaient donné une si grande intrépidité, qu'aucun de ses ennemis ne pouvait se flatter de lui avoir fait tourner le derrière. Il en avait quelquefois reçu de cruelles morsures; mais il s'honorait de ces nobles cicatrices; et il pouvait dire à sa gloire qu'il ne manquait pas une seul brebis au troupeau, depuis qu'il avait été mis sous sa protection. Son honnêteté d'ailleurs était si éprouvée, qu'aucune tentation n'était capable de le séduire. Il se serait vu tout seul en face du morceau de lard le plus appétissant, qu'il ne lui serait pas même venu dans la pensée qu'il y aurait du plaisir à s'en régaler. Il se contentait de manger ce qu'il plaisait à son maître de lui servir, et il ne le recevait qu'avec une tendre reconnaissance. La pluie, la neige, le tonnerre, la grêle ne lui auraient pas fait chercher un abri, lorsque son devoir le retenait auprès du troupeau ; et, au moindre signe du berger, il plongeait tête baissée dans les rivières les plus rapides au milieu des glaçons.
Il arriva dans ce temps que le seigneur du pauvre berger vint à la campagne pour examiner l'état de ses terres. Il avait amené La Faveur avec lui. Au premier coup d'œil qu'il jeta sur La Garde, il ne put se défendre d'un sentiment de dédain que lui inspirait son extérieur rude et grossier.
Aucune de ces manières brillantes, rien de cet embonpoint fleuri qui prévenaient pour La Faveur. Q,uoi qu'il en soit, monseigneur ne tarda guère à revenir de l'opinion qu'il s'était formée du caractère des deux frères. Comme il se promenait un jour au fond d'un bois épais, accompagné de son favori, un loup affamé dont les yeux étincelaient de rage, sortit d'un bois voisin, en poussant des hurlemens affreux, et vint droit à lui pour le dévorer. Monseigneur se crut perdu, surtout lorsqu'il vit son bien-aimé la Faveur, au lieu de voler à son secours, s'abandonner lâchement à des cris d'effroi, et s'enfuir bientôt de toute sa vitesse, la queue basse entre les jambes. Mais, en ce moment de désespoir, l'intrépide fa Garde, qui l'avait humblement suivi à une certaine distance, sans qu'il daignât le remarquer, accourut avec la rapidité d'un éclair, et se jeta sur le loup avec une telle impétuosité, qu'il l'obligea d'exercer toute sa force en sa propre défense. Le combat fut long et opiniâtre. Enfin la Garde étendit le loup mort à ses pieds. Ce ne fut pas, il est vrai, sans avoir les oreilles un peu déchirées; mais il semblait qu'il oubliait ses maux pour ne sentir que les caresses dont il fut accablé. Monseigneur apprit ainsi, par sa propre expérience, qu'il ne faut pas toujours s'en fier à la mine des gens, et que les grandes vertus peuvent se signaler dans les pauvres, tandis qu'elles se trouvent en défaut chez les riches.
Tommy s'arrêta en cet endroit pour reprendre haleine. Fort bien, en vérité, mon ami, dit M. Barlow. Je vois que, lorsque les jeunes gentilshommes veulent prendre la peine de s'appliquer, ils peuvent réussir aussi bien que ceux qu'ils appellent les gens du peuple. Mais que pensez-vous, Tommy, de l'histoire que vous venez de lire? Lequel aimez-vous le mieux, de ce brillant la Faveur, qui laisse son maître endanger d'être dévoré, ou de ce modeste la Garde, qui expose sa pro- • pre vie pour le défendre? Je crois, répondit Tommy, que j'aurais mieux aimé la Garde. Oui, en effet il aurait eu la préférence; mais je l'aurais lavé, j'aurais fait tondre son poil, et j'aurais pris soin de le bien nourrir, jusqu'à ce qu'il fût devenu aussi brillant que la Faveur. Peut-être alors, répliqua M. Barlow, serait-il devenu paresseux et poltron comme lui. Mais il reste encore quelque chose à lire. Voyons la fin de l'histoire. Tonimj' continua ainsi:
Monseigneur fut si charme de la bravoure de la Garde, qu'il
ne voulut plus s'en séparer. Ce ne fut qu'avec un extrême regret que le berger consentit à lui en faire présent. La Garde^ des le lendemain, fut emmené à la ville pour y prendre le poste de la Faveur ; et celui-ci fut remis au berger, avec l'ordre exprès de le faire mourir comme un indigne et lâche mâtin.
Le berger, aussitôt après le départ de son maître, allait exécuter la sentence qu'il avait prononcée; mais, en considérant la haute taille et l'air prévenant de la Faveur, ému surtout d'un sentiment de pitié pour le pauvre animal, qui remuait la queue et lui léchait les mains, au moment même oii il lui passait une corde au cou pour le jeter à la rivière; il résolut de lui sauver la vie, et d'essayer si un nouveau genre de vie ne produirait pas en lui d'autres sentimens. Dès ce moment, la Faveur fut traité exactement de la même manière que la Garde l'avait été. Une vie frugale et laborieuse le rendit bientôt plus sobre et plus vigilant. A la première pluie qu'il essuya, il s'enfuit, il est vrai, selon sa coutume, et courut se réfugier au coin du feu, mais la femme du berger le mit à la porte, et le força de supporter la rigueur de la saison. Cette épreuve coûta un peu à sa mollesse; mais au bout de quelques jours, il ne fit pas plus d'attention au froid et à la pluie, que s'il avait été continuellement élevé au milieu des champs.
Malgré les nouvelles qualités qu'il avait acquises, il ne laissait pas de conserver une frayeur mortelle des bêtes sauvages. Un jour qu'il errait seul dans une forêt, il fut attaqué par un loup énorme, qui, s'élançant d'un buisson, ouvrit sa large gueule pour le déchirer. La Faveur aurait bien voulu s'enfuir; mais son ennemi était trop agile pour lui laisser le temps de s'échapper. La nécessité donne quelquefois du courage aux plus lâches. La Faveur, ne voyant point de jour à la retraite, se tourna contre son ennemi; et, le saisissant heureusement par le cou, il l'étrangla dans un instant. Le berger accourait pour le secourir ; il n'arriva que pour être témoin de sa victoire ; et il le caressa avec une tendresse qu'il n'avait pas encore ressentie. Animé par ce succès, et par l'approbation de son maître, la Faveur, depuis cette aventure, se montra, dans toutes les occasions, aussi brave qu'il avait été poltron jusqu'à ce jour ; et bientôt il n'y eut pas, à dix lieues à la ronde, un chien dont la renommée inspirât aux loups une aussi grande terreur.
Dans cet intervalle, au lieu de chasser les bêtes sauvages, ou de veiller sur les troupeaux, la Garde ne faisait plus que manger et dormir; ce qu'on lui permettait de faire à son aise, en mémoire de ses services passés. Comme toutes les qualités, soit de l'esprit, soit du corps, se perdent insensiblement, si l'on néglige l'occasion de les exercer, il cessa bientôt de posséder ce courage, cette hardiesse et cette vigilance qui l'avaient tant distingué, pour prendre à leur place tous les vices attachés à la paresse et à la gloutonnerie.
L'année suivante, monseigneur, ayant appris que des loups ravageaient ses terres, résolut d'aller à leur poursuite et de mener avec lui la Garde, pour lui faire encore exercer sa prouesse contre ses anciens ennemis. Il y en avait un que les gens de la campagne venaient de rencontrer dans une forêt voisine. Monseigneur y courut avec la Garde, dans l'espérance de le voir triompher avec autant de gloire que l'année d'auparavant. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'à le première rencontre il vit son héros s'enfuir avec toutes les marques d'une lâche frayeur! Dans le même instant arriva un autre chien, qui, défiant le loup de l'air le plus intrépide, lui livra un combat sanglant, et au bout de quelques minutes, le jeta sans vie sur le champ de bataille. Monseigneur ne put s'empêcher de déplorer la poltronnerie de son favori, et d'admirer la valeur du champion étranger. Il ne tarda guère à le reconnaître pour ce même la Faveur qu'il avait condamné l'année précédente à une morte honteuse. Je vois bien, dit-il au berger, que c'est en vain qu'on attendrait du courage "de ceux qui passent leur vie dans une indolente mollesse, et qu'un exercice habituel, une vie sobre et active, peuvent porter les caractères les plus faibles à des prodiges de force et de valeur.
En vérité, dit M. Barlow, lorsque la lecture fut achevée, je suis charmé de voir que Tommy ait fait l'acquisition de ce talent. Il ne dépendra maintenant de personne pour ses plus grands plaisirs; et il sera en état de s'amuser au moment oîi 11 lui plaira. Tout ce que l'on a écrit dans notre langue est aujourd'hui à sa disposition, soit qu'il veuille lire de petites aventures agréables comme celle que nous venons d'entendre, soit qu'il veuille s'instruire, dans l'histoire, des actions des grands hommes et des vertus des gens de bien, soit qu'il veuille connaître la nature de toutes les plantes qui se trouvent
sur la terre. En un mot, je ne connais rien qui ne puisse être l'objet de ses études, et je ne désespère pas de le voir devenir un homme très-sensé, capable de contribuer un jour à l'instruction de ses semblables.
Oui, c'en est fait, répondit Tommy, un peu exalté de cet éloge, me voilà résolu à me rendre aussi habile qu'aucun autre ; et, quoique je sois encore tout petit, je ne doute pas que je ne sois déjà plus instruit que beaucoup de personnes plus grandes que moi. Je suis sûr, par exemple, que de tous les nègres que nous avons laissés à la Jamaïque sur notre habitation, il n'en est pas un seul qui sache lire aussi couramment une histoire. M. Barlovv prit une contenance un peu grave à cet éclat soudain de vanité, et lui demanda froidement si l'on avait pris le soifi de leur apprendre quelque chose. Non, monsieur, je ne le crois pas, répondit Tommy. Où est donc la grande merveille, s'ils sont ignorans? répliqua M. Barlow. Vous n'auriez probablement rien appris encore, si votre ami n'avait eu la complaisance de vous instruire; et ce que vous savez même à présent est bien peu de chose, n'en doutez pas.
C'est de cette manière que M. Barlow commença l'éducation de Tommy Merton, naturellement doué des dispositions les plus heureuses, quoiqu'on lui eût laissé contracter de mauvaises habitudes qui les empêchaient quelquefois de se montrer. Il était d'une humeur un peu colère; et il s'imaginait qu'il avait le droit de commander à tous ceux qu'il ne vo3'^ait pas aussi bien vêtus que lui. Cette folle idée le fit tomber en plusieurs fautes, et fut pour lui la source de mille cruelles mortifications.
Un jour qu'il poussait une balle avec sa raquette, elle passa sur une haie, et alla tomber dans un champ voisin. Ayant aperçu un petit garçon tout déguenillé qui se promenait dans les champs, il lui cria, d'un ton de maître, de lui renvoyer sa balle. Le petit garçon, sans se mettre en peine d'un tel commandement, continua sa promenade, et laissa la balle se reposer. Tommy l'apostropha d'une voix encore plus impérieuse, et lui demanda s'il n'avait pas entendu ce qu'on lui avait ordonné.
Le petit garçon. — Oh! je l'ai bien entendu. Je ne suis pas sourd, Dieu merci.
Tommy. — Eh bien ! si tu n'es pas sourd, renvoie-moi ma balle tout de suite.
Le petit garçon.— Voilà précisément ce que je ne ferai pas.
Tommy. — Si je vais à toi, coquin, je te le ferai bien faire.
Le petit garçon. — Peut-être que non, mon petit monsieur.
Tommy. — Voyez-moi cet insoient ! Tiens, je t'en avertis, ne me donne pas la peine de passer de ton côté ; ou je te battrai si fort qu'il ne te restera qu'un souffle de vie.
Le petit garçon ne répondit à cette bravade que par un grand éclat de rire, ce qui provoqua tellement Tommy, qu'il s'avança précipitamment vers la haie pour la franchir. Mais par malheur le pied lui ghssa, et il tomba en roulant dans un fossé profond, tout plein d'une eau bourbeuse. 11 y barbotta quelque temps pour tâcher d'en sortir. Ce fut en vain. Son pied s'enfonçait de plus en plus dans la fange à mesure qu'il voulait gagner le bord. Tout son bel habit fut couvert de vase; et une eau verdâtre dégouttait le long de sa culotte. Le riche galon à point d'Espagne, qui bordait son chapeau, avait disparu sous une croûte épaisse de limon ; et, pour comble de détresse, il perdit l'un après l'autre ses deux souliers. Il ne serait de long-temps sorti de l'embarras où il se trouvait, si le petit garçon n'eût pris pitié de lui, et ne fût venu le retirer de sa fatale baignoire. Tommy, tout bouffi de honte et de colère, n'eut pas la force de proférer une seule parole. Il se mit à marcher lentement vers la maison dans un équipage si déplorable que M. Barlow, qui le rencontra, craignit qu'il ne se fût blessé. Mais, lorsqu'il eut entendu le récit de son aventure, il ne put s'empêcher de rire, et il conseilla à Tommy de prendre un peu mieux ses mesures à l'avenir, dans les querelles qu'il aurait avec les petits garçons déguenillés.
Le lendemain, lorsqu'ils furent dans le pavillon, M. Barlow, s'adressant à Henri, le pria de lire l'histoire suivante.
ANDROCLES.
Il y avait un pauvre esclave, nommé Androclès, qui était si maltraité par son maître, que la vie lui devint insupportable. Ne trouvant point de remède à ses maux, il se dit à lui-même: il vaut mieux mourir que de vivre dans les souffrances continuelles que je suis obligé d'endurer. Je n'ai d'autre parti que de me sauver de chez mon maître. S'il me reprend, je sais qu'il me punira d'un supplice affreux ; mais ces tourmens finiront ma misère. Si je parviens à m'échapper, il me faudra vivre dans un désert qui n'est habité que par des bêtes féroces; mais elles ne pourront me traiter plus cruellement que je n'ai été traité par les hommes. Oui, je m'abandonnerai à leur merci, plutôt que de traîner encore mes jours dans un misérable esclavage.
Il prit une occasion favorable pour se dérober de la maison de son maître, et courut se cacher dans une épaisse forêt à quelque distance de la ville. Il ne tarda pas long-temps à sentir qu'il n'était sorti d'un genre de misère que pour tomber dans un autre. Après avoir erré la moitié du jour sur un sable brûlant, à travers les ronces et les épines, il fut saisi de la faim, et ne put trouver de quoi la satisfaire dans cette horrible solitude. Enfin, prêt à mourir de fatigue et d'épuisement, il alla se coucher dans une sombre caverne qui s'offrit à ses regards.
Le pauvre homme ! dit Henri, dont le cœur sensible ne put contenir ses mouvemens à ce récit déplorable. Je lui aurais donné mon diner; je lui aurais cédé mon lit. Mais M. Barlow, dites-moi, je vous prie, comment a-t-on la méchanceté d'en agir d'une façon si cruelle envers un de ses semblables? Et comment un homme peut-il être l'esclave d'un autre homme, et en souffrir de mauvais traitemens ?
Oh ! pour cela, répondit Tommy, c'est qu'il y a des gens qui sont nés gentilshommes, et faits pour commander, d'autres qui sont nés esclaves, et faits pour obéir. Je me souviens qu'avant de venir dans cette maison, j'avais autour de moi un nombre d'hommes et de femmes noirs, que maman me disait être nés uniquement pour faire ce qui me plairait. J'avais coutume de les égratigner, de les battre et de leur jeter les
assiettes à la tête. Pour eux, ils n'osaient me frapper parce qu'ils étaient esclaves.
M. Barlow. — Dites-moi, je vous prie, mon cher ami, comment ces gens étaient-ils devenus esclaves.
Tommy. — C'est que mon père les avait achetés de son argent.
M. Barlow. — En sorte que les gens qu'on achète de son argent sont esclaves, n'est-ce pas?
Tommy. — Oui, sans doute.
M. Barlow. — Et ceux qui les achètent ont le droit de les égratigner, de les battre, et de leur faire tout ce qu'ils veulent?
Tommy. — Certainement.
M. Barlow. — Ainsi donc, si je vous prenais, et que j'allasse vous vendre au fermier Sandford, il aurait le droit de vous faire tout ce qu'il voudrait?
Tommy. — Non, monsieur, vous n'avez pas le droit de me vendre, et il n'a pas le droit de m'acheter.
M. Barlow. — Et ceux qui ont vendu les nègres à votre père, quel droit avaient-ils de les vendre ? Q,uel droit votre père avait-il de les acheter?
Tommy. — Je ne le sais pas. Tout ce que je sais, c'est qu'ils sont amenés sur des vaisseaux, d'un pays qui est bien loin d'ici; et par-là ils sont vendus comme esclaves.
M. Barlow. — Mais si je vous emmenais sur un vaisseau dans un pays qui serait bien loin d'ici, je pourrais donc vous vendre comme esclave par la même raison?
Tommy. — Non, monsieur, vous ne le pourriez pas, parce que je suis né gentilhomme.
M. Barlow.' — Et qu'entendez-vous, par-là, s'il vous plaît?
Tommy, (un peu embarrassé.) — C'est d'avoir une belle maison, de beaux habits, un carrosse, et beaucoup d'argent comme en a mon papa.
M. Barlow — JMais votre père peut perdre tous ses biens. On voit tous les jours les personnes les plus riches tomber dans la pauvreté. Alors est-ce qu'il serait permis de vous faire esclave et de vous maltraiter?
Tommy. — Non, sans doute, ce n'est pas le droit que personne au monde me maltraite.
M. Barlow. — Et pourquoi donc vous arrogez-vous ce droit envers vos nègres ? Ne vous souvenez-vous pas du précepte qui doit régler la conduite de tous les hommes entre
eux: " Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fît."
Tommy. — Oui, monsieur, je me le rappelle, et vous me faites sentir que j'ai eu bien des torts. Je vous promets de ne plus maltraiter à l'avenir notre nègre Congo, comme j'avais coutume de le faire.
M. Barlow, — Vous serez alors un très-bon enfant ; mais continuons notre histoire.
A peine ce malheureux commençait-il à goûter les douceurs du repos, qu'il fut réveillé par le bruit horrible des rugissemens d'une bête féroce. Saisi de frayeur, il se leva précipitamment pour se sauver. Il était déjà parvenu à l'entrée de la caverne, lorsqu'il vit venir à lui un lion d'une grandeur prodigieuse, qui lui ôta l'espérance de toute retraite. Dès ce moment sa perte lui parut inévitable ; mais, à sa grande surprise, le lion s'avança vers lui sans aucun signe de rage, poussant au contraire des cris plaintifs comme pour implorer du secours. Androclès, naturellement intrépide, reprit assez de courage pour examiner cet animal monstrueux, qui lui laissait tout le loisir nécessaire pour ses observations. Sa démarche était lente. 11 ne pouvait s'appuyer que sur trois jambes, et la quatrième, qu'il relevait sous lui, paraissait extrêmement enflée. Rassuré de plus en plus par le maintien paisible de l'animal, Androclès osa marcher à sa rencontre, et lui prendre la patte comme un chirurgien prendrait le bras de son malade. Il vit alors qu'une épine d'une grosseur extraordinaire avait pénétré la plante du pied, et y causait l'enflure qu'il avait remarquée. Au lieu de s'offenser de cette familiarité, le lion la recevait avec la plus grande douceur, et semblait même l'inviter, d'un regard caressant, à le soulager, Androclès aussitôt enleva l'épine, et, pressant mollement la plaie, il en fit sortir une grande abondance de sang corrompu. Dès que l'animal se sentit soulagé par cette opération, il se mit à témoigner sa reconnaissance pour son bienfaiteur, par toutes les démonstrations qu'il put imaginer. Il sautait autour de lui comme un épagneul folâtre, secouait de joie son épaisse crinière, et lui léchait les pieds et les mains. Il ne s'en tint pas à ces expressions d'amitié. Depuis ce jour, il ne regarda plus Androclès que comme un hôte chéri ; et il n'allait plus à la chasse sans rapporter sa proie tout entière dans la caverne pour la partager avec son ami.
Androclès, pendant quelque temps, ne s'éloigna guère de la caverne, vivant tranquille dans cet état d'hospitalité sauvage. Mais on jour qu'il errait inconsidérément dans le désert, il trouva une troupe de soldats envoyés à sa poursuite. Il fut pris et traîné vers son maître. Les lois de ce pays étaient fort sévères contre les esclaves fugitifs. On le jugea coupable d'avoir osé s'échapper de sa chaîne ; et, en punition de ce crime prétendu, il fut condamné à être mis en pièces par un lion furieux qu'on venait de prendre, et qu'on devait garder plusieurs jours sans nourriture, pour accroître sa rage, par le touEjnent de la faim.
Lorsque le jour marqué pour son supplice fut arrivé, on le conduisit tout nu dans une arène spacieuse, fermée de tous côtés par des barrières. Une foule immense de peuple accourut de tous côtés pour assouvir ses regards de cet horrible spectacle. Déjà l'on entendait d'affreux rugissemens. Une porte s'ouvrit; et l'on vit s'élancer un lion monstrueux qui courut en avant, la crinière hérissée, les yeux enflammés, et la gueule béante comme un sépulcre ouvert. L'air fut soudain rempli de mille cris perçans, aux quels succéda un silence profond. Tous les yeux étaient tournés sur la victime, dont on déplorait la destinée. Mais la pitié de la multitude fut bientôt changée en surprise, lorsqu'on vit l'animal féroce, au lieu de s'acharner sur sa proie, s'étendre d'un air soumis à ses pieds, jouer avec elle comme un chien fidèle avec son maître, ou plutôt la caresser, comme une mère, qui, après de vaines recherches, retrouve son fils qu'elle a perdu. Le gouverneur de la ville, qui était présent, fit appeler à haute
voix Androclès, et lui ordonna d'expliquer comment une bête sauvage, de la nature la plus féroce, avait en un moment oublié sa rage, pour se changer en un animal doux et caressant. Androclès raconta à l'assemblée jusqu'aux moindres détails de son aventure. Il n'y eut personne qui ne fût étonné de ce récit, et enchanté de voir que les animaux les plus furieux sont capables d'être adoucis par le sentiment de la reconnaissance. Toutes les voix se réunirent pour implorer du gouverneur le pardon du malheureux esclave. Sa grace lui fut sur-le-champ accordée ; et on lui fit présent du lion qui avait deux fois épargné sa vie.
Oh, s'écria Tommy, voilà une bien belle histoire! Mais je n'aurais jamais cru que les lions pussent devenir si traitables. Je croyais qu'ils étaient comme les loups et les tigres qui mettent en pièces tout ce qu'ils rencontrent.
Lorsqu'ils sont affamés, dit M. Barlow, ils tuent tous les animaux qu'ils peuvent atteindre; mais c'est pour s'en nourrir, car ils sont destinés à vivre de chair ainsi que les chiens et les chats, et plusieurs autres espèces d'animaux. Mais dès que leur faim est assouvie, rarement font-ils une boucherie inutile. C'est en cela qu'ils sont moins cruels que bien des hommes, et même que certains enfans, qui tourmentent les animaux sans aucun sujet.
Henri. — Je pense tout-à-fait comme vous, monsieur; et je me souviens que, me promenant, il y a quelques jours, sur le grand chemin, je vis un petit garçon qui traitait son âne avec bien de la cruauté. Le pauvre animal était si boiteux, qu'il se traînait à peine ; et son conducteur le frappait de toutes ses forces avec un grand bâton, pour le faire aller plus vite qu'il ne pouvait.
M. Barlow. — Est-ce que vous ne lui en dîtes rien?
Henri. — Pardonnez-moi, monsieur, je lui représentai combien c'était méchant. Je lui demandai s'il aimerait à être traité de cette manière par quelqu'un qui serait plus fort que lui?
M. Barlow. — Et quelle réponse vous fit-il, Henri?
Henri. — Il me répondit que c'était l'âne de son père, qu'ainsi il avait droit de le battre, sans que personne y trouvât à redire, et que s'il m'échappait un mot de plus, il me battrait aussi.
M. Barlow. — Ha, ha! cela me paraît violent.
Henri. — Je lui répliquai que, quoique ce fût l'âne de son père, ce n'en était pas moins une grande méchanceté de le traiter si durement; que, pour ce qui était de me battre, s'il s'avisait de m'attaquer, je saurais bien me défendre; et que je ne le craignais pas, quoiqu'il fût beaucoup plus grand que moi.
M. Barlow. — Est-ce qu'il eut l'audace de vous frapper?
Henri. — Vraiment, oui, monsieur: il vint avec son grand bâton pour m'en donner sur la tête; mais j'esquivai si bien, que je le parai de mon épaule. Il voulut y revenir. Je ne lui en donnai pas le temps. Je m'élançai sur lui, et le renversai par terre. Alors il se mit à plerrer, et me supplia de ne pas lui faire de mai.
M. Barlow^. — Il est assez ordinaire de voir les plus médians montrer le plus de poltronnerie. Et que fites-vous ensuite?
Henri. — Je lui dis que ce n'était pas mon dessein de le gourmer ; mais que, puisqu'il m'avait attaqué sans raison, je ne lui permettrais pas de se relever, qu'il ne m'eût promis de ne plus battre la pauvre bête, qui reprenait haleine pendant notre combat. Il m'en donna sa parole; et je le laissai aller à ses affaires.
M. Barlow. — J'approuve extrêmement votre conduite. Je suppose que le petit coquin, en se relevant, avait l'air tout aussi confus que Tommy devait l'avoir l'autre jour, lorsque le petit garçon qu'il voulait battre, l'aida à sortir du fossé.
Tommy. — Mais, monsieur, je ne lui cherchais pas querelle. Je ne l'aurais seulement pas menacé, s'il n'eût refusé de me renvoyer ma balle.
M. Barlow. — Et quel droit aviez-vous de l'y contraindre?
Tommy. — C'est qu'il était tout en guenilles, et que moi j'étais bien habillé.
M. Barlow.' — Voilà ce qui s'appelle d'excellentes raisons. Ainsi donc, si vos habits venaient à tomber en guenilles, tout homme bien habillé aurait le droit de vous donner ses ordres?
Tommy sentit à merveille qu'il venait de lui échapper une sottise; et il tâcha de la réparer, en disant :
Mais il ne lui en coûtait rien de le faire, puisqu'il était du même côté que la balle.
M. Barlow. — Et c'est aussi ce qu'il aurait fait, selon toutes les apparences, si vous l'en aviez prié civilement. Mais les
gens qui parlent toiijours d'un air impérieux, trouvent peu de personnes disposées à les servir. Au reste, comme le petit garçon était dans une parure si délabrée, je suppose que vous lui offrîtes de l'argent pour l'engager à vous rendre service.
Tommy. — Non, vraiment, monsieur.
M. Barlow. — Ah! j'entends. C'est que vous n'aviez pas d'argent dans votre bourse,
Tommy. — Je vous demande pardon. J'avais tout celui que j'ai encore. [Montrant quelques pièces d'argent.)
M. Barlow. — C'est donc que vous pensiez qu'il était en fonds aussi bien que vous-même?
Tommy. — Comment aurais-je pu le penser? 11 n'avait point d'habit sur son corps, ni de bas à ses jambes. Sa veste et sa culotte étaient tout en lambeaux, et ses souliers rapetassés ?
M. Barlow.' — Je vois clair maintenant ce que c'est qu'un vrai gentilhomme. C'est celui qui, pourvu abondamment de toutes choses, les garde pour lui seul, menace les pauvres gens de les battre, s'ils ne le servent pour rien; et, lorsqu'il se trouve réduit, malgré sa fierté, à leur devoir des services essentiels, n'en ressent point de reconnaissance, et ne leur fait aucun bien en retour. Je parierais que le lion d'Androclès n'était pas gentilhomme.
Tommy fut si vivement affecté de ce reproche, qu'il eut peine à retenir ses larmes. Comme il était d'un caractère naturellement généreux, il résolut dans son cœur de faire quelques présens au petit garçon, la première fois qu'il aurait le plaisir de le rencontrer. En se promenant l'après-midi, du même jour, il le vit à quelque distance qui cueillait des mûres sauvages sur les buissons. 11 courut à lui, et, le regardant avec bonté, il lui dit :
Je voudrais bien savoir, mon petit ami, pourquoi tu es si mal vêtu? Est-ce que tu n'aurais pas d'autres habits?
Le petit garçon. — Non, en vérité, monsieur. J'ai sept frères et sœurs, et ils ne sont pas mieux habillés que moi. Mais ce serait la moindre de nos peines, si nous avions toujours de quoi manger.
Tommy. — Et pourquoi en manquez-vous ?
Le petit garçon. — C'est que mon père est malade de la fièvre, et qu'il ne pourra travailler de toute la moisson. Ma
mère dit que nous ne pouvons pas manquer de mourir de faim, si le bon Dieu ne vient à notre secours.
Tommy ne prit pas le temps de lui répondre, et courut de toutes ses forces vers la maison, d'où il repartit aussitôt, chargé d'un gros morceau de pain, et d'un paquet de ses propres habits. Tiens, dit-il, mon petit ami, tu m'as rendu service, voilà du pain. Je te donne aussi ces habits, parce que je suis gentilhomme, et que j'en ai beaucoup d'autres encore.
Rien ne peut égaler la joie qui éclata dans les yeux du petit garçon en recevant ce cadeau, si ce n'est le plaisir que Tommy ressentit en goûtant, pour la première fois, la douceur de satisfaire les mouvemens de la reconnaissance et de la générosité. Sans attendre la fin des remercîmens qu'on lui prodiguait, il s'en retourna tout joyeux ; et, ayant rencontré M. Barlow, il lui raconta d'un air transporté ce qu'il venait de faire. M. Barlow lui répondit froidement: Avant de donner vos habits au petit garçon, il me semble que vous auriez dû savoir si vos parens voudraient vous le permettre. Gluant à mon pain, quel droit aviez-vous de le donner sans mon consentement ?
Tommy. — C'est que le petit garçon m'a dit qu'il avait faim, et que ses frères et sœurs n'avaient pas plus à mangerque lui. Vous saurez que leur père est malade, absolument hors d'état de travailler.
M. Barlow.— C'était une raison assez touchante pour vous engager à donner ce qui vous appartient; mais non ce qui appartient à un autre. Q.ue diriez-vous si Henri, pour faire une bonne œuvre, s'avisait de disposer de vos effets, sans votre permission ?
Tommy. — Je n'aimerais point cela du tout; et je comprends que j'ai fait encore une sottise.
M. Barlow. — Je suis charmé de voir que vous le sentez. Voici une petite histoire que vous ne ferez pas mal de lire à ce sujet.