‹ L'histoire de Sandford et MertonChapitre 4 sur 12 · CYRUS · texte numérisé non relu

CYRUS

Cyrus était fils d'un roi puissant. Il avait plusieurs maîtres, que Cambyse, son père, avait chargés de lui apprendre surtout à distinguer le bien du mal, et à pratiquer la justice. Un soir Cambyse lui demanda ce qui lui était arrivé dans la journée. J'ai été puni, lui répondit Cyrus, pour une sentence injuste que j'ai prononcée. En me promenant avec mon gouverneur, nous avons rencontré deux jeunes garçons, dont l'un était grand et l'autre petit. Celui-ci avait une robe trop longue pour sa taille: celui-là, au contraire, en avait une qui lui descendait à peine jusqu'aux genoux, et dont les manches semblaient le serrer. Le grand garçon avait d'abord proposé au petit de changer de vêtemens, parce qu'alors chacun d'eux en aurait un qui lui conviendrait mieux que celui qu'il portait. Mais le petit garçon n'a pas voulu accéder à cet arrangement; sur quoi le premier lui a pris sa robe de force, et lui a donné la sienne. Ils en étaient à se disputer, lorsque nous sommes arrivés. Ils sont convenus de me prendre pour juge de leur querelle. J'ai décidé que le petit garçon se contenterait de la petite robe, et que le grand garderait la plus longue. Voilà le jugement pour lequel mon gouverneur m'a puni. Comment, lui dit Cambyse, est-ce que la robe courte ne convenait pas mieux au petit garçon, et la plus longue au plus grand? Oui, mon père, répondit Cyrus: mais mon gouverneur m'a fait sentir que je n'avais pas été nommé pour décider laquelle des deux robes allait le mieux à la taille de chacun des jeunes garçons, mais s'il était juste que l'un osât s'emparer de la robe de l'autre sans son consentement. C'est pourquoi je reconnais que ma sentence était d'une grande injustice, et que j'ai bien mérité d'être repris.

Au moment oîi cette histoire venait de finir, ils furent surpris de voir un petit garçon déguenillé s'avancer vers eux avec un paquet de bardes sous le bras. Ses yeux étaient meurtris, son nez enflé, et sa chemise teinte de sang tenait à peine sur son corps, tant elle était déchirée. Il vint droit à Tommy, et jeta le paquet à ses pieds en lui disant : Teivez, mon petit monsieur, reprenez vos habits. Je souhaiterais qu'ils fussent au fond du fossé d'oîi je vous ai retiré, plutôt que d'avoir été sur mon dos. Je vous promets bien de ne me

couvrir de ma vie de ces malheureux vêtemens quand je devrais rester nu. Q,ue veut dire cela? lui demanda M. Barlow, qui comprit aussitôt qu'il lui était arrivé quelque mésaventure au sujet du présent de Tommy ? Monsieur, reprit le petit garçon, ce petit monsieur s'était mis en tête de me battre parce que je ne voulais point lui renvoyer sa balle. Ce n'est pas que je ne l'eusse renvoyée de tout mon cœur, s'il m'en eût prié poliment; mais quoique je sois pauvre, je n'entends pas qu'il me parle en maître, et qu'il s'avise de me traiter comme l'on dit qu'il traite son nègre Congo. Une haie nous séparait. Il a voulu l'enjamber pour arriver jusqu'à moi. Mais au lieu de sauter par-dessus, il a roulé dans un fossé oii il serait encore, si je ne lui avais donné la main pour en sortir. C'est pour cela qu'il m'a donné ses habits, sans que je lui eusse rien demandé pour ma peine. Sot que je suis, de les avoir mis sur mon corps ! Je devais bien sentir que des habits de soie n'étaient pas faits pour un paysan. Tous les petits garçons du village se sont mis à me suivre avec des huées, en m'appelant Faraud. Le fils du tanneur m'a jeté une poignée de boue qui m'a éclaboussé de la tête aux pieds. J'ai voulu le punir. Ils se sont tous mis après moi, et ils m'ont accommodé de la manière que vous voyez. Ceci n'est rien; mais je ne voudrais pas être une seconde fois appelé Faraud pour les plus beaux habits du monde. C'est pourquoi je suis venu chercher ce petit monsieur, pour lui rendre ses bardes. Les voilà : qu'il les reprenne. Je craindrais d'y toucher du bout de l'ongle.

M. Barlow questionna le petit garçon sur la maladie et la pauvreté de son père, et lui demanda oîi il habitait. Il dit ensuite à Henri qu'il enverrait des vivres à ce pauvre homme, s'il voulait se charger de les lui porter. Je ne demande pas mieux, répondit Henri, quand ce serait dix fois plus loin encore. M. Barlow rentra dans la maison pour donner des ordres à ce sujet.

Dans cette intervalle. Tommy, qui avait regardé quelque temps en silence le petit garçon, lui dit: Ainsi donc, mon pauvre enfant, tu as été battu, parce que je t'ai donné mes habits? J'en suis bien fâché, je t'assure. Je vous remercie, mon cher monsieur, mais il n'y a plus de remède. Je sens bien que vous ne vouliez pas me faire de la peine ; et je ne suis pas une poule si mouillée, que je me lamente pour

quelques coups de poing. Ainsi je vous souhaite Je bonsoir. Adieu. C'est sans rancune.

Tommy, après l'avoir suivi quelque temps des yeux, dit à Henri: Je voudrais bien avoir des habits que le petit garçon pût porter, sans se faire encore des affaires. Il a tout l'air d'un bon enfant, et j'aurais, je crois, du plaisir à l'obliger. Tu peux le faire aisément, lui répondit Henri. Il y a ici tout près, dans le village voisin, une boutique oiî l'on vend des habits tout faits pour les pauvres. Tu as de l'argent ; tu peux en acheter.

Tommy voulait y courir dans l'instant même ; mais, comme la nuit s'approchait, Henri le fit consentir, malgré son impatience, à remettre ses projets de bienfaisance au lendemain.

Le soleil venait à peine de paraître sur l'horizon, que nos deux amis se levèrent, pour aller aussitôt faire les emplettes qu'ils avaient projetées le jour précédent. Ils se mirent en effet en marche avant le déjeûner; et ils avaient déjà fait la moitié du chemin, lorsqu'ils entendirent les aboiemens d'une meute qui semblait courir à quelque distance. Tommy, un peu étonné, demanda à Henri s'il savait d'où provenait ce bruit. Je m'en doute, lui répondit Henri. C'est le Chevalier Tayaut et ses chiens qui poursuivent un malheureux lièvre. 11 faut être bien lâche d'attaquer un pauvre annimal, qui n'a pas la force de se défendre! S'ils ont la fureur de chasser, que ne vont-ils dans les pays où il se trouve des lions, des tigres, et d'autres bêtes féroces!

Tommy. — Est-ce que tu sais comment se fait la chasse de ces animaux, celle du lion, par exemple?

Henri. — Oui, je l'ai vu dans un livre de M. Barlow.

Tommy. — Oh, conte-moi un peu cela, je t'en prie.

Henri. — Je le veux bien, mon ami: je me le rappelle à merveille.

Tu sauras d'abord qu'il y a loin d'ici des pays très-chauds, où les hommes sont dans l'usage d'aller presque nus. Ils sont si exercés à la course dès leur plus tendre enfance, qu'ils vont presque aussi vite que des cerfs. Lorsqu'un lion vient dans le voisinage pour leur enlever quelque pièce de leur bétail, ils se mettent cinq ou six à sa poursuite, armés de plusieurs javelots. Ils parcourent la forêt jusqu'à ce qu'ils aient découvert sa retraite. Alors ils font du bruit, et poussent des cris affreux pour l'exciter à les attaquer. Le lion commence

à écumer, à rugir, et à se battre les flancs de sa queue; puis tout à coup il s'élance sur l'homme qui est le plus près de lui.

Tommy. — Hélas! je tremble de tout mon corps. En voilà déjà un mis en pièces.

Henri. — Oh! ne crains pas. Cet homme, qui s'y attend, se détourne adroitement de son chemin, tandis qu'un de ses camarades lance un javelot au lion. Le lion devient plus furieux, et se retourne contre l'ennemi qui vient de le blesser; mais celui-ci fait comme le premier; et le lion reçoit du troisième un second javelot dans le flanc. Il en est de même des autres, jusqu'à ce que le pauvre animal tombe épuisé des blessures qu'il a reçues.

Que cela doit être beau à voir! s'écria Tommy. Je voudrais bien assister à l'un de ces combats, du haut d'une fenêtre, où je serais en sûreté. Oh! pour moi, non, répondit Henri, j'aurais trop de peine de voir déchirer un si noble animal. Mais on est obligé de le faire pour sa défense; au lieu qu'un pauvre lièvre ne fait que manger un peu de grain aux fermiers, et ne leur cause sûrement pas en cela tant de dommage que les chasseurs qui le poursuivent, en passant à cheval sur leurs terres.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, Henri, tournant d'un autre côté ses regards, s'écria tout à coup : Tiens, Tommy, vois donc; voici le lièvre qui vient à nous. Oh! il est déjà bien loin. J'espère que ses ennemis ne sauront pas le chemin qu'il à pris ; et, s'ils viennent me le demander, je me garderai bien de leur donner de ses nouvelles. Aussitôt ils virent arriver les chiens qui avaient perdu les traces de leur proie. Un homme qui les suivait, monté sur un beau cheval, demanda à Henri, s'il avait vu le lièvre passer. Henri ne lui fit pas de réponse. Le chasseur ayant réitéré sa question d'un ton de voix plus haut, Henri répondit qu'il l'avait vu. Et de quel côté s'en va-t-il? C'est ce que je ne veux pas vous dire. Tu ne le veux pas? dit le chasseur, en sautant à bas de son cheval, je vais bien te le faire vouloir; et, s'avançant vers Henri, qui n'avait pas bougé de la place où il était, il se mit à le frapper avec son fouet de la manière la plus brutale, en répétant à chaque coup: Eh bien, petit drôle, me le diras-tu maintenant? Mais Henri se contenta de lui répondre: Si je n'ai pas cru devoir vous le dire tout à l'heure, je ne vous

le dirai pas davantage, quand vous m'assommeriez. Ni Ja généreuse fermeté de cet enfant, ni les larmes de l'autre, qui

pleurait amèrement de voir les souffrances de son ami, ne firent aucune impression sur le barbare. 11 aurait poussé plus loin sa brutalité, si un chasseur, qui courait à toute bride, ne fût survenu, et ne lui eût dit: Q,ue faites- vous donc, chevalier? vous aller tuer ce petit garçon. Il le mérite bien, répondit le méchant. Il vient de voir passer le lièvre, et il ne veut pas me dire de quel côté il s'en va. Prenez garde, lui répliqua l'autre à voix basse, de ne pas vous engager dans une afl^aire désagréable. Je reconnais l'autre enfant pour le fils d'un gentilhomme d'une immense fortune, qui demeure dans le voisinage. Se tournant alors vers Henri, et lui adressant la parole: Eh bien! mon petit ami, pourquoi ne veux-tu pas dire à monsieur quel chemin a pris le fièvre, puisque tu l'as vu passer? Pourquoi? lui répondit Henri, lorsqu'il eut repris assez de voix pour parler, c'est que je ne veux pas trahir ce pauvre animal. Cet enfant, s'écria le nouveau chasseur, est un prodige. Il est heureux pour vous, chevalier, que ses forces ne répondent pas encore à son courage. Mais rien ne peut vaincre votre emportement. En ce moment les chiens reprirent la voie, et firent entendre leurs cris. Le chevalier remonta brusquement à cheval, et se mit au galop, accompagné de toute sa suite.

Aussitôt qu'ils furent partis, Tommy, qui s'était tenu un

peu à l'écart, courut prendre la main de Henri de la manière la plus affectueuse, et lui demanda comment il se trouvait. Un peu moulu, répondit Henri, mais cela n'est plus rien. Oh! répondit Tommy ,j'aurais bien voulu avoir un pistolet ou une épée.

Henri. — Bon! et qu'en aurais-tu fait?

Tommy.' — J'aurais tué ce méchant homme, qui t'a battu si cruellement.

Henri. — Cela aurait été fort mal. Tommy; car je suis sûr qu'il ne voulait pas me tuer. Il est vrai que, si j'avais été de sa taille, il ne m'aurait pas traité de cette manière: mais le mal est passé maintenant; et nous devons pardonner à nos ennemis. Ils peuvent en venir à nous aimer, et à se repentir de leur faute.

Tommy. — Mais comment as-tu fait pour recevoir tous ces coups sans pleurer?

Henri. — C'est que cela ne m'aurait servi de rien. Et puis, s'il faut te le dire, pendant qu'on me battait, je songeais à l'histoire d'un peuple de petits garçons, qu'on avait exercés à ne pousser jamais une plainte, ni même un murmure. Et vraiment ils avaient encore à endurer bien plus que moi.

Tommy. — 11 me semble pourtant qu'on ne peut guère être traité plus cruellement que tu ne l'as été.

Henri. — Bon, ce n'est que des douceurs en comparaison de ce que les jeunes Spartiates savaient souffrir.

l'oMMY. — Et qui étaient ces gens-là?

Henri. — M. Barlow m'a fait lire des morceaux de leur histoire. Je vais t'en raconter quelque chose. Il faut que tu saches qu'il y avait une brave nation qui vivait il y a bien loncr-temps. Comme elle n'était pas fort nombreuse, et qu'elle se voyait au contraire environné d'un grand nombre d'ennemis, elle prenait soin de rendre tous ses enfans hardis et courageux. Ces enfans étaient accoutumés à coucher sur la dure, à courir presque nus en plein air, et à faire plusieurs exercices qui leur donnaient de la force et de l'adresse. On les nourrissait tous absolument de la même façon ; et leur nourriture était fort grossière. Ils mangeaient dans de grandes salles, où on leur apprenait l'ordre et la sobriété. Lorsque leurs repas étaient finis, ils allaient jouer tous ensemble ; et s'ils commettaient quelque faute, ils étaient châtiés sévèrement, mais il ne leur échappait jamais le moindre signe de faiblesse. On ne leur permettait

aucune fantaisie; et leurs petites injustices étaient punies comme des crimes. Aussi celte éducation les rendit si forts, si braves et si vertueux, qu'on n'a jamais vu de peuple aussi redoutable.

La suite de cette conversation les conduisit au milieu du village, oii Tommy devait faire ses emplettes. Il dépensa tout ce qu'il avait dans sa bourse (c'était un peu plus de quinze francs), à faire provision d'habits pour le petit garçon déguenillé, et pour ses frères. On en fit un paquet qu'on lui remit. Il pria Henri de s'en charger. Je le veux bien, ditil; mais pourquoi ne veux-tu pas le porter toi-même? il n'est pas bien lourd.

Tommy. — C'est qu'il ne sied pas à un gentilhomme de porter un paquet.

Henri.— Et pourquoi donc, s'il est assez fort ?

Tommy. — Je ne sais, mais c'est pour n'avoir pas l'air d'un enfant du peuple.

Henri.-^II ne devrait donc avoir ni pieds, ni mains, ni bouche, ni oreilles, parce que les gens du peuple en ont aussi.

Tommy. — Ils ont de tout cela, parce que c'est utile.

Henri. — Et n'est-il pas utile de pouvoir se servir soimême?

Tommy. — Oh! les gentlis-hommes ont des gens à leurs gages pour les servir.

Henri. — Mais je ne suis pas à tes gages, moi, pour te porter ton paquet.

Tommy. — Je le sais bien, ce n'est que par amitié.

Henri. — A la bonne heure. Tiens, avec tout cela, je pense que c'est une triste chose que d'être gentilhomme.

Tommy. — Et en quoi donc?

Henri. — C'est que si tout le monde Tétait, personne ne voudrait rien faire ; et alors tous les gentils-hommes de la terre seraient réduits à mourir de faim.

Tommy. — De faim ?

Henri. — Oui, sans doute. Ne faut-il pas du pain pour vivre?

Tommy. — Je le sais bien.

Henri. — Et sais-tu bien que le pain est fait du grain d'une plante qui croît dans la terre, et qu'on appelle blé?

Tommy. — Et bien alors, ce blé, je le ferais cueillir.

46 SANDPORD ET MERTON.

Henri. — Et par qui ? Si tout le monde était gentilhomme, tu n'aurais personne à tes gages.

Tommy. — En ce cas-là, je le cueillerais moi-même.

Henri. — Tu commencerais donc à te servir? Mais tu vas bien vite en besogne. Tu cueilles le blé avant de l'avoir semé, avant d'avoir labouré la terre, avant d'avoir fait les inslrumens du labourage. Passons encore sur tout cela. Je te donne la moisson toute prête. Tu n'en serais guère plus avancé.

Tommy. — Comment donc?

Henri. — Le blé est un petit grain dur à peu près comme l'avoine, que je donne quelquefois au cheval de M. Barlow. Voudrois-tu le manger dans cet état?

Tommy. — Non, certes. Mais comment donc le pain se faitil?

Henri. — Il faut d'abord faire moudre le grain en farine ; et pour cela il faut envoyer le blé au moulin?

Tommy. — Et qu'est-ce qu'un moulin ?

Henri. — Est-ce que tu n'en as jamais vu?

Tommy. — Non, jamais. Je voudrais bien en voir un, pour savoir comment le pain peut se faire.

Henri. — Il y en a quelques-uns dans les environs. Si tu en parles à M. Barlow, il se fera un plaisir de t'y mener.

Tommy.— Oh ! j'en meurs d'envie. J'aimerais beaucoup à savoir l'histoire du pain.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, en sortant du village, ils entendirent tout à coup des cris plaintifs. Ils tournèrent aussitôt la tête. Ils aperçurent un cheval traînant après lui soa cavalier, qui venait de perdre la selle, et dont le pied se trouvait engagé dans l'étrier. Par bonheur c'était sur un terrain humide et fraîchement labouré; ce qui empêchait le cheval d'aller bien vite, et qui en même temps préserva le cavalier d'être mis en pièces. Henri, doué d'un courage et d'une agilité extraordinaires, et toujours prêt à faire un acte d'humanité, même au péril de sa vie, courut vers un fossé profond, dont il vit le cheval approcher; et, justement comme il pliait sur ses jarrets pour le franchir, il le saisit, el l'arrêta tout court. Au même instant survint un autre chasseur avec deux domestiques, qui dégagèrent le malheureux cavalier, et le remirent sur ses jambes. Celui-ci regarda quelque temps autour de lui d'un air égaré : mais, comme il n'était pas blessé dangereusement, il reprit bientôt ses esprits; et le pre-

mier usage qu'il en fit, fut de pester contre son cheval, et de demander qui avait arrêté cette maudite bête. Voyez, lui dit son ami, c'est le même petit garçon que vous avez traité si cruellement tout à l'heure. Sans lui, c'en était fait de votre vie. Le chevalier jeta sur Henri un regard où la honte et l'humiliation semblaient combattre encore avec son insolence naturelle. Enfin, il mit la main dans sa bourse, et en tira une pièce d'or, qu'il offrit à son bienfaiteur, en lui disant qu'il était bien honteux de la manière dont il en avait usé envers lui dans la matinée. Mais Henri, avec un air dédaigneux, tel qu'on ne lui en avait jamais vu prendre, rejeta le présent sans répondre; et, courant ramasser son paquet, qu'il avait laissé tomber pour courir plus lestement après le cheval, il s'en alla suivi de son compagnon.

Il ne fallait pas se détourner beaucoup de leur route pour gagner la chaumière du pauvre malheureux, auquel ils apportaient des habits pour ses enfans. Ils le trouvèrent beaucoup mieux, parce que M. Barlow, qui était allé le voir la veille, lui avait donné des remèdes propres à calmer ses maux. Tommy fit appeler le petit garçon ; et, dès qu'il le vit approcher, il courut à sa rencontre, et lui dit qu'il lui apportait des habits dont il pourrait se vêtir, sans crainte d'être appelé Faraud., et qu'il y en avait aussi d'autres pour ses petits frères. Le plaisir avec lequel les enfans reçurent ses dons, fut si vif, les remercîmens de leur mère, et les bénédictions du malade furent si touchans, que Tommy ne put s'empêcher de verser des larmes d'attendrissement, en quoi il fut secondé par Henri. Après avoir joui pendant quelques minutes de la joie de ces bonnes gens, ils les quittèrent fort joyeux eux-mêmes. Tommy convint qu'il n'avait jamais dépensé son argent avec autant de plaisir, qu'il en avait éprouvé à secourir cette honnête famille; et il se promit bien de réserver tout ce qu'on lui donnerait à l'avenir pour le consacrer à ce digne usage, au lieu de l'employer à des friandises et à des joujoux.

Quelques jours après, M. Barlow et ses deux élèves, se promenant ensemble dans la campagne, vinrent à passer devant un moulin à vent. Tommy demanda ce que c'était que ce petit château, et ce que signifiait ces grandes ailes qui tournaient avec tant de force? Henri lui répondit que c'était un de ces moulins dont il lui avait parlé dernièrement. Tommy témoigna

le plus grand desir d'en voir l'intérieur. M. Barlow connais- • sait le meunier, qui les fit entrer, et leur en montra toutes les parties dans le plus grand détail. Tommy vit avec surprise que les ailes qu'il avait vues au-dehors servaient par le moyen de plusieurs rouages, à peu près comme ceux d'un tournebroche, à faire mouvoir en-dedans une grande pierre plate, qui en tournant sur une autre pierre, écrasait tout le grain qui se trouvait entre elles, et le réduisait en poudre. Q,uoi ? s'écria-t-il, c'est la manière dont on fait le pain? Non pas tout-à-fait, lui répondit M. Barlow. Ce n'est que la première préparation que l'on fait subir au blé. Il y en a bien d'autres encore avant qu'il devienne du pain. Vous voyez que ce qui sort de dessous la meule n'est qu'une poudre menue, au lieu que le pain est une substance ferme et assez solide. Nous en apprendrons davantage un autre jour.

En s'en retournant à la maison, Henri dit à Tommy : Tu vois maintenant que si personne ne voulait rien faire, nous n'aurions pas de pain à manger. Tu ne sais pas combien il en coûte de travaux seulement pour faire venir le blé.

Tommy. — Est-ce qu'il ne vient pas sur la terre?

Henri. — Oui bien, lorsqu'on l'y a semé; mais avant tout, il faut rudement labourer son champ.

Tommy. — Et qu'est-ce donc que labourer?

Henri. — N'as-tu jamais vu dans la campagne des chevaux tirer une grande machine, tandis qu'un homme, placé par derrière, la conduit en s'y appuyant?

Tommy. — Oui, je l'ai vu ; mais sans y faire beaucoup d'attention.

Henri. — Tu sauras que sous cette machine, qu'on appelle charrue, il y a un fer tranchant qui s'enfonce dans la terre, l'entr'ouvre et la retourne; ce qui fait un sillon.

Tommy. — Fort bien. Et alors qu'en arrive-t-il?

Henri. — Lorsque la terre est ainsi préparée, on y sème le grain: ensuite on y fait passer un autre instrument, armé de pointes, qu'on appelle la herse, et qui recouvre la semence. Bientôt le grain, après avoir jeté des racines, commence à pousser une tige. Peu à peu elle s'élève, et devient plus haute que nous. Enfin, l'épi se forme; le blé mûrit; on le moissonne, on le lie en gerbes, et on l'emporte dans la grange pour le battre et l'envoyer au moulin.

Tommy.- — J'imagine que tout cela doit être fort curieux. Je

voudrais bien semer du blé moi-même, et le voir croître. Penses-tu que je le pourrais ?

Henri. — Oui cerlainemenl ; et si tu veux demain prendre la peine de bêcher un petit coin de terre en façon de labourage, moi, j'irai chez mon père lui demander pour toi du grain à semer.

Le lendemain, dès la pointe du jour, Tommy se leva pour aller travailler dans un coin du jardin. Il fit jouer sa bêche avec une grande persévérance jusqu'à l'heure du déjeûner. Son premier soin, en rentrant, fut de dire à M. Barlovv ce qu'il venait de faire, et de lui demander s'il n'était pas un bon enfant de travailler avec tant de courage, pour faire venir du grain ? Cela dépend, dit j\|. Barlow, de l'usage que vous voulez en faire, lorsqu'il sera venu. Voj'ons, qu'en ferezvous ?

Tommy. — Ce que j'en ferai, monsieur ? Je prétends l'envoyer au moulin que nous vîmes hier, et le faire moudre en farine. Alors je vous prierai de me montrer comment on en fait du pain. Ensuite je le mangerai, pour pouvoir dire à mon papa que j'ai mangé du pain fait avec du blé que j'ai cultivé moi-même.

M. Barlow. — Voilà qui est à merveille ; car les gentilshommes sont obligés de manger comme les autres ; et il n'est pas moins intéressant pour eux que pour ceux qu'ils appellent gens du peuple, de savoir se procurer de la nourriture.

Tommy. — Oh non! pas tant, monsieur, s'il vous plaît. Ils peuvent avoir d'autres personnes qui leur fassent venir du blé, sans avoir besoin de travailler eux-mêmes.

iVI. Barlow. — Et comment donc, je vous prie ?

Tommy. — Ils n'ont qu'à payer des travailleurs, ou bien acheter du pain tout fait, autant qu'ils en ont besoin.

M. Barlow. — Mais dans l'un et l'autre cas, il faut de l'argent.

Tommy. — Sans doute, monsieur.

M. Barlow. — Et tous les gentilshommes en ont-ils? . Tommy hésita quelques momens pour répondre à cette question. Enfin il dit:

Je ne crois pas qu'ils en aient tous, monsieur ; car on m'en a fait voir qui étaient absolument ruinés.

M. Barlow. — Mais ceux qui n'ont pas d'argent, comment ô

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pourraient-ils se procurer du blé, à moins qu'ils ne le fissent venir eux-mêmes?

ToMMV. — Je ne vois pas qu'ils aient d'autre parti à prendre ; autrement ils seraient obligés d'aller mendier, ce qui est fort vilain ; et encore ne seraient-ils pas sûrs de trouver toujours d'assez braves gens pour les secourir.

M. Barlow.— Puisque nous en sommes sur cette matière, je pourrais vous dire une histoire que j'ai lue, il y a quelque temps. 11 y est question de plusieurs gentilshommes, qui, même avec de l'or, ne trouvaient pas de pain à se procurer.

Tommy témoigna un si grand désir d'apprendre cette histoire, que M. Barlow ia lui raconta de la manière suivante.

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