‹ L'histoire de Sandford et MertonChapitre 9 sur 12 · LE TURC RECONNAISSANT · texte numérisé non relu

LE TURC RECONNAISSANT

Un corsaire Vénitien s'étant emparé d'un vaisseau turc, le capitaine conduisit tous les prisonniers à Venise; et, suivant une coutume barbare, il les fit vendre dans la place publique. Un de ces esclaves tomba entre les mains d'un marchand, dont la maison touchait au palais du riche sénateur Conlarini, qui n'avait qu'un seul fils appelé Francisco. Ce jeune enfant, toutes les fois qu'il passait devant la boutique où travaillait l'esclave, s'arrêtait pour le considérer. Hamet, c'était le nom du pauvre Turc, remarquant sur le visage de l'enfant des traits qui annonçaient un caractère doux et humain, le saluait toujours avec des marques d'amitié. Ils trouvèrent bientôt l'un et l'autre le plus grand plaisir à se voir. Francisco ne laissait plus passer un seul jour sans visiter Hamet, et sans lui apporter tous les petits présens qu'il était en son pouvoir de lui offrir. Mais, quoique Hamet parût toujours recevoir avec plaisir les innocentes caresses de son petit ami, Francisco ne put s'empêcher d'observer qu'il était souvent fort chagrin ; et il surprenait quelquefois des larmes dans ses yeux, malgré ses efforts pour les cacher. Il en fut tellement ému, qu'il en parla un jour à son père, et le supplia, si la chose était en sa puissance, de rendre heureux le pauvre esclave. Contarini, qui aimait beaucoup son fils, et qui avait de plus observé qu'il ne lui demandait jamais rien que par le mouvement d'un cœur généreux, lui promit de voir lui-môme le Turc, et de s'informer du sujet de sa tristesse. Il l'alla trouver en efl^et dès le lendemain, et après l'avoir regardé quelque temps en silence, il fut frappé d'un caractère extraordinaire de noblesse qui éclatait sur sa physionomie. Etes-vous, lui dit-il enfin, ce Hamet que mon fils aime si tendrement, et dont il me parle tous les jours avec tant de transport? Oui, répondit le Turc, vous voyez ce malheureux, qui depuis trois ans languit dans l'esclavage. Dans tout cet intervalle, Francisco, votre fils est la seule créature humaine qui ait paru avoir senti quelque pitié de mon infortune. C'est aussi le seul objetauquel je sois attaché dans cette malheureuse contrée. Je prie tous les jours cet Etre suprême, qui est également le dieu des chrétiens et des Turcs, de le préserver surtout de

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l'état affreux où je suis tombé. Je vous suis obligé pour mon fils, reprit Contarini ; quoique, dans la situation où l'appelle sa naissance, il ne paraisse pas trop exposé au péril que vos prières cherchent à détourner de lui. Mais dites-moi, car je désire de vous faire, du bien, en quoi puis-je vous secourir? Mon fils me dit que vous êtes en proie à des regrets continuels. Quelle peut en être la source? Est-il étonnant, répondit Hamet, avec le transport d'une noble indignation qui anima soudain sa physionomie, est-il étonnant que je m'afflige en silence, et que je déplore ma destinée, quand je suis privé du premier et du plus noble présent de la nature, la liberté? Et cependant, s'écria Contarini, combien de milliers de personnes de notre nation ne retenez-vous pas dans les fers! Je ne vous accuse point de la barbarie de vos compatriotes, répliqua Hamet, pourquoi voulez-vous me rendre responsable de l'inhumanité des miens ? Gluant à moi, je n'ai jamais pratiqué l'exécrable coutume d'enchaîner mes semblables. Jamais je n'ai dépouillé de Vénitiens de leurs richesses pour accroître les miennes. J'ai toujours respecté les droits de l'humanité, et je n'en ressens que plus vivement la douleur de les voir si indignement violés à mon égard. Ici quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, et sç répandirent sur ses joues. Cependant il se rendit bientôt maître de sa faiblesse; puis, croisant les bras sur son estomac, et baissant doucement la tête: Dieu est bon, s'écria-t-il, et l'homme doit se soumettre à ses décrets. Contarini fut touché de cette noble résignation, et lui dit: Hamet, je suis attendri de vos malheurs, et je serai peut-être en état de les adoucir. Q,ue feriez-vous pour recouvrir votre liberté? Ce que je ferais? répondit Hamet. J'atteste le ciel que j'aff'ronterais tous les périls qu'il est au pouvoir de l'homme de surmonter. Eh bien! reprit Contarini, si votre courage répond à l'idée que j'en ai conçue, votre délivrance est assurée. Je n'ai qu'une seule épreuve à vous proposer. Q,uelle est-elle, quelle est-elle? s'écria le Turc impatient. Placez la mort devant moi sous les formes les plus horribles,

et si vous me voyez balancer Doucement, doucement,

reprit Contarini; on pourrait nous entendre. Parlons plus bas, et prêtez-moi toute votre attention. J'ai dans cette ville un ancien ennemi, qui a rassemblé sur moi toutes les injures qui peuvent blesser le plus cruellement le cœur d'un homme. 11 est aussi brave qu'orgueilleux; et j'avoue que la réputation

de sa valeur m'a fait craindre, jusqu'à ce jour, de poursuivre ma vengeance. Mais vous, Hamet, votre regard décidé, votre contenance imposante, et la fermeté de vos discours, tout me persuade que vous êtes né pour les entreprises les plus hasardeuses. Prenez ce poignard. Aussitôt que les ombres de la nuit envelopperont la ville, je vous conduirai moi-même dans un lieu où vous pourrez regagner votre liberté, en vengeant votre libérateur.

A cette proposition, le dédain et la honte éclatèrent dans les yeux enflammés de Hamet. La colère le priva quelques instans de l'usage de la parole. Enfin, élevant ses bras autant que la longueur de ses chaînes put le lui permettre, il s'écria, d'une voix indignée: Puissant Prophète, voilà donc les hommes auxquels vous permettez que vos fidèles sectateurs soient asservis ! Sors de ma présence, indigne chrétien, et sache que Hamet ne ferait pas l'exécrable métier d'assassin pour toutes les richesses de Venise, pas même pour racheter de la mort son père et ses enfans. A cette réponse, Conta'rini, sans paraître confus, lui dit qu'il se reprochait de l'avoir offensé, mais qu'il avait cru que la liberté lui était plus chère. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, en le quittant, vous réfléchirez sur ma proposition; et peut-être demain aurezvous changé de pensée. Hamet se détourna sans daigner lui répondre; et Contarini rentra dans son palais.

Il revint de bonne heure le lendemain, accompagné de son fils; et, abordant Hamet avec douceur, il lui tint ce discours: La proposition que je vous fis hier dut peut-être vous étonner dans la première chaleur. Je viens aujourd'hui la discuter plus froidement avec vous; et je ne doute pas que lorsque vous aurez entendu mes raisons. . . . Chrétien, interrompit Hamet d'une voix sévère, mais calme, cessez d'insulter un malheureux par des discours plus cruels encore pour lui que les horreurs de la servitude. Si votre religion vous permet des actions pareilles à celle que vous me proposez, apprenez qu'elles sont abominables aux yeux d'un vrai musulman. C'est pourquoi, rompons, dès ce jour, tout commerce, et soyons pour jamais étrangers l'un à l'autre. Non, non, répondit Contarini, en jetant ses bras autour du cou de Hamet, soyons plutôt unis dès ce moment, et pour toute la vie. Musulman généreux, dont la vertu peut éclairer les chrétiens mêmes, l'amitié que vous aviez inspirée à mon fils m'avait

d'abord intéressé à votre destinée. Mais des le premier instant oii je vous vis hier, je résolus de vous rendre la liberté. Pardonnez-moi une épreuve inutile de vos sentiniens, qui n'a fait que vous élever plus haut dans mon estime. Le cœur de Contarini est aussi loin des projets de meurtre et de trahison que celui de Haraet lui-même. Soyez libre dès ce jour. Votre rançon est déjà payée, sans autre obligation que de vous souvenir à jamais de l'amitié de cet enfant, qui vous serre entre ses bras. Lorsqu'à l'avenir vous verrez un chrétien soupirer dans les chaînes des Turcs, puissiez-vous penser à Venise !

Glui pourrait peindre les movemens de surprise et les transports de reconnaissance que fit éclater Hamet, en entendant ce discours? Je ne répéterai point, dans la crainte de l'affiiiblir, ce qu'il dit à ses bienfaiteurs. Il suffira de savoir qu'il fut mis ce jour même en liberté; que Contarini l'adressa au capitaine d'un vaisseau prêt à faire voile vers une des îles da la Grèce, et la força d'accepter une bourse pleine d'or pour les dépenses de son voyage. Ce ne fut pas sans un extrême regret que Hamet se sépara de son jeune ami, dont l'affection généreuse avait fait rompre ses fers. Il l'embrassa avec des transports inexprimables de tendresse, le baigna de ses larmes, et pria ardemment le ciel de répandre sur lui toutes ses bénédictions.

Six mois environ après cette aventure, un incendie subit éclata dans le palais de Contarini. Ce fut dans le temps de la nuit oii le sommeil est le plus profond, et personne ne s'en aperçut que lorsque presque tout le bâtiment fut enveloppé dans les flammes. Les domestiques effrayés eurent à peine le temps de réveiller le sénateur, et de le faire descendre. Il ne fut pas plus tôt au bas de l'escalier, que le plancher de son appartement s'effondra, et tomba avec un bruit horrible au milieu de mille tourbillons de feu et de fumée. Mais si Contarini se félicita un moment de leur avoir échappé, ce fut pour s'abandonner l'instant d'après au plus violent désespoir, lorsqu'il apprit que son fils, qui dormait dans une partie plus élevée du palais, avait été oublié dans le tumulte général, et se trouvait encore au milieu de l'incendie. Ce n'est pas avec des paroles que l'on pourrait décrire les lourmens dont ce père tendre fut déchiré à cette nouvelle. 11 se serait précipité à travers les feux dévorans, s'il n'eût été retenu par ses

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domestiques. Dans l'accablement de son désespoir, il eut encore assez de force et de voix pour offrir la moitié de sa fortune à l'homme intrépide qui hasarderait sa vie pour sauver celle de son enfant. Comme il passait pour l'un des plus riches habitans de Venise, plusieurs échelles furent, dans un instant, dressées contre les murs; et quelques aventuriers, excités par la grandeur de la récompense, osèrent tenter l'enterprise. Mais bientôt la violence des flammes qui sortaient avec impétuosité par les fenêtres, les charbons enflammés et les décombres qui tombaient de tous côiés, les fit descendre précipitamment. Le malheureux Francisco qui parut en ce moment sur le comble, étendant ses bras, et implorant du secours, paraissait être dévoué à une destruction inévitable. A ce spectacle, Contarini perdit tout à coup l'usage de ses esprits, et tomba dans un état d'insensibilité. Mais dans ce moment d'horreur, un homme se précipite à travers la foule, monte sur la plus haute des échelles, avec une audace qui annonce qu'il est résolu de périr s'il ne réussit; et, en un clin d'œil, il a disparu à tous les regards. Un tourbillon de fumée et de flamme, qui soudain éclata dans le même endroit oii il venait de s'élancer, avait déjà fait craindre à tous les spectateurs qu'il ne fût la victime de son courage, lorsque tout à coup on le vit reparaître, tenant l'enfant dans ses bras, et descendre le long de l'échelle, sans avoir éprouvé aucun accident. Un concert de cris d'admiration et de joie retentit alors dans toute la place. Mais qui pourrait donner une faible idée des seniimens du père désolé, lorsqu'en recouvrant ses esprits, il vit son fils sain et sauf dans ses bras! Après lui avoir prodigué les premières effusions de sa tendresse, il demanda quel était son sauveur. On lui montra un homme d'une noble stature, mais couvert de misérables vêtemens. Son visage était si baigné de sueur et si obscurci par la fumée, qu'il était impossible de distinguer ses traits. Contarini cependant se jeta avec transport sur son sein, et, lui présentant une bourse pleine d'or, le supplia de l'accepter pour le moment, jusqu'à ce qu'il pût lui remettre, des le lendemain, le reste de la récompense promise. Non, non, répondit l'étranger, ce n'est pas à vous, généreux Contarini, que je vends mes services. Ma vie vous appartenait déjà lorsque je l'ai hasardée. Juste ciel! s'écria celui-ci, quelle est cette voix? Je la reconnais. C'est lui, c'est lui, sans doute. Oui, mon

père, s'écria soudain à son tour le jeune Francisco, en se précipitant dans les bras de son libérateur, c'est le brave Hamet, c'est mon ami. C'était lui-même, en effet, qui était debout devant eux, dans les mêmes habits qu'il portait six mois auparavant, lorsque la générosité du sénateur l'avait délivré de l'esclavage. Rien ne peut égaler la surprise, la joie et la reconnaissance de Conlarini. Mais, comme ils étaient environnés d'une foule immense de peuple, il pria Hamet de le suivre dans la maison de l'un de ses amis, et, lorsqu'ils furent seuls, il l'embrassa tendrement, et lui demanda par quel hasard extraordinaire il était devenu une seconde fois esclave, en lui faisant un doux reproche de ne l'avoir pas instruit de sa nouvelle captivité. J'en rends grâces au ciel, répondit Hàmet, puisqu'elle m'a donné l'occasion dé vous témoigner que je ne suis pas indigne de ce que vous avez fait pour moi, et de sauver la vie de ce cher enfant, que j'estime mille fois plus que la mienne. Je n'ai point voulu abuser une seconde fois de votre bienfaisance; mais il est temps aujourd'hui que mon bienfaiteur soit instruit de toute la vérité. Sachez donc que lorsque je fus fait prisonnier par l'un de vos vaisseaux, mon père, sous un autre maître, éprouva, ainsi que moi, les horreurs de l'esclavage. C'était sa seule destinée qui me faisait souvent répandre les larmes qui m'attirent l'attention de votre fils. Lorsque vos mains brisèrent mes fers, je volai vers le chrétien qui avait acheté mon père, je lui représentai que son esclave était infirme, et déjà affaibli par l'âge, et que j'étais, moi, jeune et vigoureux. Je m'offris de le remplacer dans sa servitude. En un mot, j'obtins de son maître que mon père fût renvoyé pour moi dans le même vaisseau où vous aviez préparé mon passage, sans lui faire cependant connaître l'origine de sa liberté. Depuis ce temps, je suis resté ici esclave volontaire, pour sauver l'auteur de mes jours, et acquitter envers lui la dette sacrée de la nature.

A ce trait si touchant, Henri qui avait eu déjà beaucoup de peine à retenir ses larmes, les laissa couler avec une telle abondance, et Tommy lui-même fut si vivement affecté que M. Barlow leur dit qu'il fallait interrompre ici leur lecture, et chercher à se distraire par quelque autre occupation. Ils allèrent en conséquence dans le jardin pour reprendre leur édifice. Mais quelle fut leur consternation, en voyant le triste état oîi se trouvait une entreprise qui leur avait coûté tant de

soins et de travaux! Il venait de s'élever un vent fougueux qui, soufflant de toute sa violence contre leur cabane encore mal affermie sur ses frêles appuis, l'avait mise de niveau avec Ja terre. Tommy fut prêt à verser des larmes de dépit à l'aspect de ces monceaux de ruines confusément épars autour de lui. Mais Henri, qui supportait sa disgrace avec plus de philosophie, lui dit de ne pas se mettre en peine, que le dommage pouvait aisément se réparer, et que cet accident était venu fort à propos pour-leur apprendre à donner des fondemens plus solides à leur construction. Oui, je le vois, ajouta-t-il, tout le mal vient de n'avoir pas enfoncé assez avant dans la terre ces piquets qui soutiennent notre cabane. Il ne faut pas s'étonner que le vent, ayant eu tant de prise contre elle, en l'attaquant par son côté le plus large, l'ait si promptement renversée. Je me souviens, maintenant que j'y pense, d'avoir vu les maçons, en commençant un bâtiment, creuser dans la terre à une grande profondeur, pour y jeter des fondemens inébranlables. Ainsi donc, si nos piquets étaient bien affermis, je pense que cela produirait le même eff^t; et nous n'aurions plus rien à craindre à l'avenir de toutes les malices du vent, quand il serait même un peu plus fort que celui qui vient de nous jouer un aussi mauvais tour. M. Barlow étant venu les joindre en ce moment, ils lui racontèrent leur malheur; ils lui firent part de l'expédient qu'ils avaient imaginé pour s'en garantir dans la suite. Il approuva beaucoup cette idée; et, comme ils étaient trop petits pour atteindre jusqu'à l'extrémité des piquets, il leur off'rit tous ses secours. Il alla soudain chercher un gros tnaillet de bois, avec lequel il frappa sur le bout des piquets, et les enfonça assez avant dans la terre, pour qu'il ne restât plus le moindre danger de les voir renversés par le vent. Encouragés par cette espérance, nos deux petits ouvriers s'appliquèrent si constamment à leur entreprise, qu'en peu de jours ils eurent réparé le dommage, et remis la cabane au même point qu'elle était avant l'accident.

Tous les côtés de l'édifice étant achevés, il ne restait plus qu'à lui donner une couverture. Pour cet effet, ils prirent des perches, qu'ils mirent en travers l'une près de l'autre audessus du bâtiment, dans le sens oui il était le plus étroit; et sur ces perches ils étendirent de la paille en plusieurs couches; en sorte qu'ils imaginèrent avoir une cabane qui les mettrait entièrement à l'abri des injures du temps. Mais par malheur U

ils furent encore trompés dans cette idée. Une violente averse de pluie étant survenue au moment où ils croyaient avoir couronné leur ouvrage, ils allèrent avec confiance se réfugier dans la cabane. Us eurent en effet le plaisir de se féliciter pendant quelques instans de se trouver si bien à couvert. Peu à peu cependant la paille s'étant tout-à-fait pénétrée, l'eau commença bientôt à tomber dans l'intérieur, non en gouttes menues, mais par grosses goulieres. Henri et Tommy supportèrent d'abord avec assez de courage cet inconvénient imprévu ; mais il augmenta au point qu'ils furent obligés de lui céder et d'aller chercher un meilleur abri dans la maison. C'est là qu'après avoir mûrement réfléchi sur la cause de leur nouvelle disgrace, Tommy s'écria, d'un air important, qu'il l'avait devinée, et qu'il ne fallait l'attribuer qu'à ce qu'ils n'avaient pas mis encore assez de paille sur la couverture. Il me semble, dit Henri, d'un ton plus modeste, qu'on pourrait en trouver une autre raison. Je viens de me rappeler que toutes les maisons que j'ai vues ont leur toit en pente, apparemment pour que la pluie en découle à mesure qu'elle y tombe. Au lieu que la couverture de notre cabane, étant tout-à-fiiii plate, a dû retenir toute la pluie qu'elle a reçue; et il a bien fallu que l'eau, après avoir fillré entre les brins de paille, tombât en-dessous. Tommy fut obligé de convenir que son ami avait rencontré plus juste que lui dans la découverte du principe du mal. Il ne s'agissait plus que de réunir leurs idées, pour y chercher un remède. Voici celui qu'ils jugèrent à propos d'employer. Après avoir pris bien exactement leurs mesures pour que tous les piquets qu'ils avaient fichés en terre fussent de la môme hauteur, ils prirent des perches qu'ils coupèrent d'une longueur égale. Us les attachèrent chacune par un bout à leurs piquets, et l'autre bout, ils le firent rencontrer, en l'élevant dans le milieu, avec celui de la perche qui était aitachée tout vis-à-vis de l'autre côté de la cabane, comme deux caries que les enfans réunissent par le haut en commençant leur château. Par ce moyen ils formèrent une charpente semblable, en petit, à celles que nous voyons sur les n)aisons, avant qu'on les couvre de tuiles ou d'ardoises. lis placèrent ensuite d'autres perches en travers de celles-ci, en forme de treillage, pour leur donner plus de solidité. Puis enfin, ils y mirent une couverture de paille avec des lattes et des chevilles pour la bien maintenir. Cette opération finie, ils virent

avec joie qu'ils pouvaient se vanter d'avoir une très-bonne maison. Seulement, les côtés n'étant formés que de branches entrelacées, cette cloison légère ne mettait pas assez à l'abri des incursions du vent. Henri, en sa qualité de principal architecte, se chargea d'y remédier. Il se procura de la terre grasse, il la détrempa avec un peu d'eau; et, en y ajoutant un peu de paille menue, il fit un excellent torchis dont il revêtit sa cloison soit en dedans soit en dehors. L'air ne trouva plus alors d'entrée pour pénétrer dans la cabane; et, avec une bonne porte qu'on y plaça, elle devint presque aussi close que si on l'eût bâtie en pierres de taille.

Il s'était déjà passé quelque temps depuis que les grains de froment avaient été semés dans le jardin ; et ils commençaient à pousser avec tant de vigueur, que leurs tiges formaient sur la terre un riche tapis de verdure. Tommy ne laissait passer aucun jour sans les visiter. Il remarquait avec la plus vive satisfaction leur croissance rapide. Maintenant, dit-il à Henri, je crois que nous serions en état de pourvoir à notre subsistance, si nous étions jetés sur une île déserte. Il est vrai, répondit Henri: nous avons déjà satisfait aux besoins les plus pressés; mais il faudrait nous donner encore quelque chose à manger avec notre pain.

M. Barlow avait derrière sa maison un verger planté des plus beaux arbres à fruits. Il avait su la précaution de ménager une partie du terrein pour y semer des pépins et des noyaux, dont il venait de jeunes arbres sur lesquels il graffiiit des bourgeons d'une espèce choisie. Aussitôt qu'ils étaient parvenus à l'âge de porter du fruit, il les transplantait dans le verger, pour y remplacer ceux que leur vieillesse, ou quelque autre accident, commençait à mettre hors d'état de produire. Tommy, qui connaissait mieux que personne tous les arbres du verger, avait trouvé leurs fruits délicieux. La reflection qu'il venait d'entendre de la bouche de Henri, lui en fît naître une autre dont il s'applaudit. Ne serait-ce pas, dit-il en luimême, un grand agrément pour notre maison, d'être entourée d'arbres dont le feuillage nous mettrait à l'abri du soleil, et dont les fruits serviraient à nous rafraîchir dans nos travaux? Il courut aussitôt chercher M. Barlow, lui communiqua son projet, et le pria de lui permettre de l'exécuter. M. Barlow y consentit avec plaisir, et le conduisit lui-même dans la pépinière pour y prendre tous les arbres dont il aurait besoin.

Tommy, en homme de goût, choisit les plus droits et les plus vigoureux; et, avec le secours de Henri, il les transplanta dans son jardin, d'une manière que l'on ne sera peut-être pas fâché de connaître pour l'employer dans la même occasion.

Ils prirent d'abord l'un et l'autre leur petite bêche, et creusèrent adroitement autour de l'arbre, pour le pouvoir enlever sans endommager ses racines. Ils firent ensuite un grand trou dans l'endroit qu'ils lui avaient destiné, et brisèrent avec soin la terre, pour qu'elle fût plus légère. Alors on planta l'arbre au milieu du trou. Tommy le tenait bien droit, tandis que Henri jetait doucement sur ses racines des peletées de terre, qu'il foula ensuite sous ses pieds pour la bien affermir. Enfin, il planta un grand bâton à côté de la lige, qu'il y attacha, de peur que les vents fougueux d'hiver en pussent l'ébranler et même la renverser. Ils ne bornèrent pas là leurs attentions. Il y avait à l'extrémité du jardin un rocher sauvage, d'où s'échappait une petite source, qui courait se perdre au-dehors, le long d'un sentier. Tommy et son ami entreprirent de creuser un canal, pour conduire une partie de ses eaux près des racines de leurs arbres, attendu que, le temps se trouvant alors d'une sécheresse extrême, il y avait à craindre que leurs plantations ne vinssent à périr faute d'humidité. M. BarloAv les vit avec la plus grande satisfaction exécuter cette entreprise. Il leur dit que dans plusieurs contrées la chaleur était si excessive, que rien ne pouvait croître dans la terre, à moins qu'elle ne fût arrosée de cette manière. 11 y a particulièrement, ajouta-t-il, un pays appelé l'Egypte, célèbre, de toute antiquité, par la quantité de belles moissons qu'il produit, et qui est naturellement arrosé par un grand fleuve qui Je traverse dans toute son étendue. Ce fleuve, qu'on nomme le Nil, à un certain temps de l'année, commence à s'élever au-dessus de ses bords ; et, comme le pays est plat, il le couvre bientôt tout entier de ses eaux. Cette inondation dure plusieurs semaines ; et, lorsque le fleuve rentre dans son lit, il laisse sur les champs qu'il a couverts un engrais si fécond, que tous les grains qu'on y sème croissent rapidement avec la plus grande vigueur.

Henri. — Pardonnez-moi, monsieur, de vous interrompre; mais, n'est-ce pas le pays oià l'on trouve le crocodile, ce terrible animal, dont vous m'avez plusieurs fois entretenu?

M. Barlow. — Oui, mon ami, je suis bien aise que vous ne l'ayez pas oublié.

Tommy. — Mais moi, monsieur, je ne le sais pas. Q,u'est-ce qu'un crocodile, je vous prie?

M. Barlow. — C'est un animal amphibie, c'est-à-dire, qui peut vivre également sur ia terre et dans l'eau.

Tommy. — Voilà qui est singulier. Et qui est-ce qui le produit?

M. Barlow. — Il vient d'un œuf que sa mère ensevelit dans le sable après l'avoir pondu. Lorsque les feux brûlans du soleil l'ont échauffe pendant plusieurs jours, le jeune crocodile perce sa coque et en sort tout formé. Il est d'abord très-petit. Son corps est aussi long que ses jambes sont courtes. Elles lui servent également à marcher sur la terre, et à nager dans l'eau. Il a de plus une longue queue, ou plutôt son corps s'allonge en diminuant, jusqu'à ce qu'il se termine en pointe. Au reste, rien ne peut mieux vous donner une idée de sa forme que celle du lézard, que vous connaissez, n'est-ce pas?

Tommy. — Oh ! sans doute. Mais le crocodile est-il beaucoup plus grand?

M. Barlow. — Je vous en réponds. Il en est qui croissent jusqu'à la longueur de plus de trente pieds.

Tommy. — Oh ! cela me fait peur. Si leur férocité répond à leur taille, ils doivent être bien dangereux.

M. Barlow. — Ils le sont en effet. Le crocodile est un animal très-glouton, qui dévore tout ce qu'il peut saisir. Il sort fréquemment de l'eau pour s'étendre sur le rivage, et en cet état il ressemble à une longue solive. Si quelque brebis ou quelque enfant vient, sans y prendre garde, jusqu'à sa portée, il s'élance soudain sur la pauvre créature et la dévore.

Tommy. — Et ne dévore-t-il jamais des hommes?

M. Barlow. — (Quelquefois, s'il les surprend. Mais ceux qui sont accoutumés à rencontrer souvent de ces animaux, ont un moyen facile de leur échapper, duoique le crocodile puisse courir assez vite en suivant une ligne droite, la masse de son corps l'empêche de se tourner avec aisance. Ainsi, l'on n'a qu'à courir en cercle, ou se détourner brisquement, pour le laisser de côté.

Tommy. — Il me semble que c'est prend re le bon parti. Car, le moyen de tenir tête à un ennemi puissant!

M. Barlow. — Tout est possible, avec du sang-froid et du 9*

courage. Il est des hommes qui, loin de craindre le crocodile, vont l'attaquer sur la terre, sans d'autres armes qu'une longue pique. Aussitôt que cet animal en voit un à sa portée, il ouvre sa vaste gueule pour l'engloutir. Mais le chasseur profite de ce moment pour plonger sa pique dans le gosier de son ennemi, et l' étend mort à ses pieds. J'ai même ouï dire qu'il est des plongeurs assez intrépides pour aller à la chasse du crocodile dans le sein des eaux. Ils prennent pour cet effet un morceau de bois d'environ un pied de longueur, et gros comme la jambe, mais affilé par les deux bouts, auquel ils attachent une longue corde. Le plus hardi prend ce morceau de bois de la main droite, et va nageant de tous côtés jusqu'à ce qu'il aperçoive un crocodile. Celui-ci vient alors à lui, ouvrant ses deux énormes mâchoires, armées de plusieurs rangs de dents pointues. Le plongeur l'attend ; et au moment qu'il approche, il lui enfonce le morceau de bois debout dans la gueule, de manière que le crocodile, en la refermant, fasse entrer les deux bouts pointus dans l'une et dans l'autre mâchoire, et ne puisse plus les fermer ni les ouvrir. Dans cet état, il est incapable de faire aucun mal; et par le moyen de la corde, on le tire sans peine sur le rivage.

Tommy. — Et dites-moi, je vous prie, monsieur, ce terrible animal est-il susceptible d'être apprivoisé?

M. Barlow. — Oui, mon enfant: je crois, comme je vous l'ai déjà dit, qu'il n'est point d'animal si féroce, dont on ne puisse adoucir le caractère par de bons traitemens. 11 est certains lieux dans l'Egypte où l'on tient des crocodiles apprivoisés. Ils ne font jamais de mal à personne ; et ils souffrent même que les petits enfans jouent avec eux, et montent en sûreté sur leur croupe.

Ces détails sur le crocodile amusèrent beaucoup Tommy. Il remercia M. Barlow, et lui dit qu'il serait bien curieux de voir tous les animaux que renferme l'univers. Il ne serait pas facile, répondit M. Barlow, de vous procurer cette satisfaction, parce que chaque pays produit quelque espèce particulière qui ne se trouve pas dans les autres parties du monde. Mais si vous voulez lire les descriptions que les naturalistes nous en ont données, et voir leurs figures dans des estampes fidèles qui les représentent, vous aurez de quoi intéresser assez vivement votre curiosité.

Sandford et Merton s'étant un jour levés de fort bonne heure,

il leur prit fantaisie d'aller faire un tour de promenade avant le déjeûner, après en avoir obtenu la permission de M. Barlow. La matinée était si belle, et leur entretien si joyeux, qu'ils allèrent toujours en avant, sans s'apercevoir de la longueur de la route, jusqu'à ce que, se trouvant tous deux épuisés de fatigue, ils s'assirent sous une haie pour se reposer. Tandis qu'ils s'entretenaient ensemble de ce qu'ils avaient observé dans la campagne, il vint à passer une femme proprement vêtue, qui, voyant deux enfans assis tout seuls, s'arrêta devant eux, et leur dit: Que faites-vous donc là, mes petits amis? Est-ce que vous auriez perdu votre chemin? Oh non! ma bonne femme, répondit Henri, nous ne sommes pas en peine de notre route ; mais nous sommes si fatigués, que nous avons pris le parti de nous asseoir un moment pour reprendre nos forces. C'est fort bien fait, dit la femme ; mais, si vous voulez venir dans ma petite maison, que vous voyez à cent pas d'ici, vous pourrez vous y reposer plus à votre aise. Ma fille aînée est allée traire les vaches. Venez, venez, je vous donnerai, à son retour, une écuelle de lait et du pain. Tommy, qui avait pour le moins autant de faim que de lassitude, dit à Henri qu'il se sentait tout disposé à profiter de l'invitation de cette bonne femme. Henri se trouvait du môme avis. Ils se levèrent donc aussitôt, se mirent à ses côiés, et la suivirent vers une maison assez petite, mais de fort jolie apparence, qui s'élevait entre des arbres sur le bord d'un ruisseau. Ils entrèrent dans une cuisine très-propre, meublée d'une vaisselle grossière, mais où rien ne manquait. On les fit asseoir auprès d'un bon feu de mottes de gazon que leur officieuse hôtesse s'empressa d'allumer. Tommy, qui n'avait jamais vu de feu pareil, ne put s'empêcher de faire des questions à ce sujet. Vous êtes étonné, je le vois, répondit la bonne femme; mais de pauvres gens, comme nous les sommes, n'ont pas le moyen d'acheter du bois ou du charbon de terre. C'est pourquoi nous allons peler la surface du champ voisin, qui est couverte de gazon, de bruyère et de racines de cent herbes différentes. Nous en faisons de petits carrés que nous laissons sécher dans l'été aux rayons du soleil. Lorsqu'ils sont bien secs, nous les portons à la maison dans un endroit bien cou vert, et nous les employons ensuite pour notre foyer. Mais, dit Tommy, est-ce que vous avez assez bon feu, par ce moyen, pour faire cuire votre dîner? Je suis quelquefois descendu

dans la cuisine de mon papa; et j'y ai toujours vu du feu, jusqu"'à la moitié de la cheuiinée. Encore le cuisinier n'en trouvait-il jamais assez. Oh! répondit la bonne femme en souriant, M. votre père est sans doute un homme riche qui a beaucoup de viandes à faire cuire. Nous autres, pauvres gens, nous sommes plus aisés à contenter. Mais au moins, reprit Tommy, vous avez tous les jours un morceau de viande à rôtir. Hélas! non, répliqua la bonne femme, on voit rarement du rôti dans notre maison: nous sommes bien contens lorsque nous pouvons avoir un morceau de lard bouilli dans un pot avec des choux et des navets, et nous bénissons le ciel de ce régal. Il y a beaucoup d'honnêtes gens qui valent mieux que nous, et .qui ont de la peine à avoir même un morceau de pain tout sec. Pendant le cours de cet entretien, Tommy ayant tourné par hasard les yeux d'un autre côté, vit, par l'ouverture de la porte, une chambre qui était presque remplie de pommes entassées. Apprenez-moi, je vous prie, dit-il, ce que vous pouvez faire de toutes ces pommes-là? Il me semble qu'il vous serait impossible de venir à bout de les manger, quand vous n'auriez pas autre chose pour vivre. Cela est très vrai, répondit la femme; mais c'est que nous en faisons du cidre.

Tommy. — Q,uoi ! vous savez faire cette boisson qui est tout à la fois si piquante et si douce?

La FtMME. — A'' raiment oui, mon petit monsieur.

Tommy. — Et c'est avec des pommes que vous la faites?

La Femme. — Certainement.

Tommy. — Et comment la fait-on, je vous prie?

La Femme. — Je vais vous le dire. Nous cueillons d'abord les pommes, lorsqu'elles sont assez mûres ; puis nous les écrasons dans une machine faite exprès. C)n prend ensuite cette marmelade, et on la met entre des couches de paille que l'on serre fortement sous une grande presse, jusqu'à ce que le jus en découle.

Tommy. — Et ce jus est du cidre?

La Femme. — Je peux vous le faire voir, puisque vous êtes si curieux.

Elle le conduisit alors dans une autre chambre, où il y avait un grand cuvier plein de jus de pommes. Elle en puisa dans une coupe, et le pria de goûter si c'était du cidre. Tommy goûta, et dit que la liqueur était assez agréable, mais que ce

n'était point là le cidre qu'il connaissait. Fort bien, reprit la femme, essayons d'un autre. Elle tourna le robinet d'un petit baril, en reçut la liqueur dans un verre, et l'offrit à Tommy, qui, après l'avoir goûiée, dit que pour cette fois, c'était bien du cidre qu'il avait bu.' Mais, dites-moi, je vous prie, ajouta-t-il, que faites-vous au jus de pommes pour en faire du cidre?

La Femme. — Moi? rien du tout.

Tommy. — Et comment devient-il doncdu cidre de lui-même? car je suis bien sur que ce que vous m'avez donné d'abord n'en était pas.

La Femme. — Nous mettons ce jus dans un grand cuvier; et nous avons soin de le tenir bien chaudement, pour qu'il puisse entrer en fermentation.

Tommy. — Fermentation? Que veut dire cela?

La Femme. — Vous allez voir.

Elle lui montra alors un grand cuvier, et le pria d'observer la liqueur qu'il contenait. II l'observa, et il vit qu'elle était couverte dans toute sa surface d'une écume épaisse, comme d'une croûte liquide.

Tommy. — C'est là ce que vous appelez fermentation?

La Femme. — Oui, monsieur.

Tommy. — Et qui peut produire cet effet ?

La Femme. — Voilà ce que je ne sais pas. Mais, lorsque le jus de pommes a été quelques heures dans ce cuvier, il commence à travailler ou à fermenter de lui-même, ainsi que vous le voyez ; et après avoir passé un certain temps dans cette fermentation, il acquiert le goût et les propriétés du cidre. Alors nous le mettons en des tonneaux, et nous le vendons, ou bien nous le gardons pour notre usage. On m'a dit que c'était la manière dont on faisait le vin dans d'autres pays.

Tommy. — Q,uoi donc! le vin est fait aussi de pommes?

La Femme. — Non, monsieur, le vin est fait de raisins ; mais on en tire le jus en les écrasant; et on le gouverne de la même manière que nous faisons le jus de pommes.

Tommy. — J'avoue que cela est bien curieux. Ainsi donc le cidre n'est que du vin fait de pommes? et le vin n'est que du cidre fait de raisins ?

La Femme. — Oui, mon cher petit monsieur, tout comme vous l'entendrez.

Tandis qu'ils conversaient de cette manière, il entra une jeune fille fort propre, qui présenta gracieusement à chacun des deux petits garçons, une écuelle de terre pleine de lait encore tout chaud, avec un grand morceau de pain bis. Nos deux amis, dont l'appétit n'avait fait qu'augmenter depuis leur arrivée, firent, de leur mieux, honneur au déjeiiner. Tommy surtout mangea le sien avec tant de plaisir, qu'il protesta n'avoir jamais fait un meilleur repas de sa vie. Il se serait même un peu oublié dans cette opération, si son camarade, à qui le ])laisir ne laissait jamais perdre de vue ses devoirs, ne lui eût fait observer qu'il était temps de retourner à la maison, de peur de causer de l'inquiélude à M. Barlow. Ils remercièrent affectueusement la bonne femme de toutes les amitiés qu'ils avaient reçues d'elle; et Tommy, portant la main à sa poche, en tira un schelling qu'il la pria d'accepter. Moi, prendre de votre argent, mon cher petit monsieur, lui répondit-elle, en se reculant! due Dieu m'en préserve! Non, non, je ne recevrais pas de vous un farthing (un liaret) quand je n'en aurais pas un seul dans toute la maison. Je perdrais le plaisir que j'ai eu à vous régaler. Quoique nous ne soyons pas riches, mon mari et moi, nous en avons assez. Dieu merci, pour vivre, et pouvoir donner, sans nous faire toit, une écuelle de lait à de braves enfans comme vous l'êtes.

Tommy la*remercia de nouveau; et il était prêt à la quitter, lorsqu'il vit entrer brusquement deux hommes d'assez mauvaise mine, qui demandèrent à la femme si elle ne se nommait pas Tosset. Oui, répondit-elle, c'est mon nom, je n'ai jamais eu honte de le porter. En ce cas, dit l'un d'eux, voici une exécution contre vous, à la requête de Richard Gruff'; et si votre mari ne paie pas à l'instant la dette, avec les intérêts et dépens, le tout montant à la somme de trenteneuf livres sterling, six schellings et deux sou^, nous allons dresser un inventaire de tous vos meubles, et nous les ferons vendre à l'enchère, pour l'acquit de la dette. En vérité, messieurs, répliqua la femme avec un peu d'émotion, il faut qu'il y ait certainement ici quelque méprise. Je n'ai jamais entendu parler de votre Richard Grufl\ De plus, je ne crois pas que mon mari doive une obole à personne au monde, si ce n'est peut-être quelques arrérages de rente à la seigneurie; et mylord n'est pas homme à tourmenter, pour de pareilles

misères, un de ses plus anciens fermiers. Non, non, ma bonne femme, dit l'homme de justice, nous savons trop bien notre métier pour commettre une erreur si grossière. Lorsque votre mari sera de retour, nous en raisonnerons avec lui. Je vais toujours commencer mon verbal en l'attendant. En achevant ces mots, il prit un air impérieux, et fit signe à son camarade de le suivre dans la chambre prochaine. Un moment après il survint un homme, âgé d'environ quarante ans, d'une grande taille, et d'une belle figure, qui du seuil de la porte s'écria gaîment : Eh bien! ma femme, le déjeûner est-il prêt? O mon cher VVilh'ams, lui répondit-elle, quel triste déjeûner tu vas faire ! Mais je ne pense pas qu'il soit vrai que tu sois perdu de dettes, n'est-ce pas, mon ami ? Il faut que ce soit une fausseté, ce que' ces gens-là m'ont dit de Richard Gruff. A ce nom, Williams qui s'avançait vers elle, s'arrêta tout à coup; et son visage qui était animé des plus belles couleurs, devint subitement d'une pâleur extrême. Sûrement, reprit sa femme, il ne se peut pas que tu doives quarante livres à Richard GrufT. Hélas ! répondit Williams, je ne sais pas exactement la somme; mais, lorsque ton frère Peterson fut arrêté, et que ses créanciers firent saisir tout ce qu'il avait, ce Richard Grufi" allait l'envoyer en prison, si je ne fusse convenu de répondre pour lui, ce qui le mit en état de s'embarquer. Il me promit bien de me faire passer une partie de ses gages, pour empêcher que j'eusse aucune inquiétude sur celte affliire; mais tu sais que depuis trois ans

qu'il est parti, nous n'avons pas reçu la moindre de ses nouvelles. En ce cas, dit la femme, nous et nos pauvres enfans, nous sommes tous perdus pour avoir obligé un ingrat. Il y a deux baillis dans la maison, qui sont venus saisir nos meubles et les vendre. Deux baillis ! s'écria Williams, avec un transport de fureur. Où sont-ils? où sont-ils? Je vais apprendre à ces misérables ce que c'est que de porter le désespoir dans le cœur d'un honnête homme. Il courut aussitôt saisir une vieille épée suspendue à la cheminée ; et, la tirant avec violence du fourreau, il tomba dans un accès de rage, qui aurait pu devenir funeste aux baillis où à lui-même, si sa femme ne se fût jetée à ses genoux, et ne l'eût supplié de l'entendre un moment. Au nom du ciel, mon cher homme, regarde bien où tu vas t'emporter. Tu ne peux rien faire pour moi, ni pour nos enfans, par cette violence. Bien loin de là, si lu étais assez malheureux pour tuer quelqu'un de ces gens, ne serait-ce pas un assassinat? Et notre malheur ne serait-il pas mille fois plus horrible qu'à présent? Cette douce prière parut faire quelque impression sur le fermier. Ses enfans aussi, quoique trop petits pour comprendre la cause de ce désordre, s'attroupèrent autour de lui, et se suspendirent à ses habits, en sanglotant de concert avec leur mère. Henri, lui-même, quoiqu'il n'eût jamais vu le pauvre fermier, entraîné par le mouvement d'une tendre sympathie, se regarda comme un de ses enfans, et, lui prenant une de ses mains, il la baigna de ses larmes. Enfin, attendri par les supplications de tout ce qu'il avait de plus cher, Williams laissa échapper le fatal instrument, et s'assit sur une chaise, couvrant son visao-e de ses mains, et s'écriant avec un soupir douloureux: Eh bien ! que la volonté du ciel s'accomplisse !

Tommy, quoiqu'il n'eût pas dit un seul mot, n'avait pu voir cette scene touchante sans la plus vive émotion. Dès que le fermier lui parut plus tranquille, il courut prendre Henri par la main, et l'entraîna presque malgré lui. Son cœur était si plein de ce qui venait de se passer en sa présence, qu'il ne sortît pas une seule parole de sa bouche pendant tout le chemin. Mais, lorsqu'il fut arrivé chez M. Barlow, il se jeta dans ses bras, et la pria de le faire conduire tout de suite chez son père.

M. Barlow, étonné de celte prière, voulut savoir ce qui le portait si brusquement à le quitter, et lui demanda s'il s'en-

nuyait dans sa maison. M'ennuyer auprès de vous? lui répondit Tommy. Non, monsieur, je vous assure. Vous avez tant de bontés pour moi ! Je m'en souviendrai toujours avec le plus tendre reconnaissance. Mais j'ai besoin de parier en ce moment à mon papa ; et je suis sûr que, lorsque vous en saurez la raison, vous serez bien loin de la désapprouver. M. Barlow ne voulut pas le presser davantage. Il ordonna à un domestique de confiance de seller son cheval, ainsi que le petit cheval de Tommy, et de le conduire au château.

Monsieur et Madame Merton eurent autant de surprise que de joie de voir arriver auprès d'eux leur cher fils. Mais Tommy, dont l'esprit n'était occupé que du projet qu'il avait conçu, après avoir répondu aux premières caresses de ses parens, se tourna vers son père, et lui dit: Serez-vous fâché contre moi, mon papa, si je vous demande une grande faveur?

M. Merton. — Non, sans doute, mon fils : tu sais que je n'ai pas de plus vif plaisir que lorsque je puis te donner des preuves de ma tendresse.

Tommy. — Eh bien ! mon papa, daignez m'écouter, je vous en supplie. J'ai souvent ouï dire que vous étiez fort riche, et que vous pouviez donner de l'argent sans vous appauvrir. Voudriez-vous bien m'en donner, s'il vous plaît?

M. Merton. — Gluoi ! c'est de l'argent que tu demandes? à la bonne heure. Voyons, combien te faut-il ?

Tommy. — Oh ! c'est que j'ai besoin d'une grande somme, je vous en avertis.

M. Mertov. — Une guinée, peut-être ?

Tommy. — Oh ! mon papa, c'est bien davantage. Il me faut beaucoup, beaucoup de guinées.

M. Merton. — Et combien donc, s'il te plaît ?

Tommy. — Je n'en sais pas le compte. Voyez vous-même combien il en faut pour faire quarante livres sterling.

M. Merton. — Y penses-tu, mon fils, est-ce que M. Barlow t'a dit de me les demander?

Tommy. — M. Barlow? Oh! que non. 11 n'en sait rien du tout. C'est pour mes propres affaires.

M. Merton. — Mais un petit garçon comme toi, quel besoin peut-il avoir de tant d'argent?

Tommy. — Voilà mon secret. Tout ce que je puis vous

dire, c'est que lorsque vous saurez l'usage que j'en aurai fait, vous en serez sûrement fort content.

M. Merton. — J'en doute beaucoup, je te l'avoue.

Tommy. — Eh bien ! mon papa, arrangeons-nous. Si vous ne voulez pas me donner cette somme, prêtez-la-moi seulement. Je vous la rendrai peu à peu.

M. Merton. — Et comment seras-tu en état de me payer?

Tommy. — Ce n'est pas l'embarras. Vous savez que vous avez la bonté de me donner quelquefois des habits neufs et de l'argent pour me divertir? Eh bien! donnez-moi ce que je vous demande, et je vous promets de n'avoir pas besoin de nouveaux habits, ni de rien au monde, jusqu'à ce que nous soyons quittes.

M. Merton. — Mais enfin, ne puis-je savoir. . .

Tommy. — Rien du tout à présent. Attendez seulement quelques jours, et je vous le dirai. Si j'ai fait un mauvais usage de votre argent, alors ne m'en donnez plus de toute ma vie.

M. Merton fut vivement frappé de l'air grave et du ton animé avec lesquels Tommy persévérait dans ses instances. Comme il était d'une humeur fort généreuse, il résolut de hasarder l'épreuve, et de satisfaire les vœux de son fils. ïï alla chercher le somme qu'il lui avait demandée, et la mit entre ses mains, en lui disant qu'il espérait d'être bientôt instruit de l'emploi qu'il en aurait fait; et que s'il n'était pas content du compte qui lui en serait rendu, il ne se fierait jamais à lui. Tommy parut enchanté d'avoir inspiré à son père une si grande confiance, et, après l'en avoir remercié par les plus tendres caresses, il lui demanda la permission de s'en retourner aussitôt. En arrivant chez M. Barlow, son plus vif empressement fut de prier Henri de l'accompagner chez le fermier. Ils s'y rendirent avec la plus grande célérité, et trouvèrent la malheureuse famille dans la même situation. Tomm}' qui, la première fois, n'avait pas osé se livrer à ses sentimens, dans l'incertitude du succès de son projet, se trouvant maintenant en état de l'exécuter, courut vers la bonne femme qui était à sangloter dans un coin de la chambre; et, la prenant doucement par la main, il lui dit: Ma bonne femme, vous m'avez rendu service ce matin, il faut que je cherche à vous rendre service à mon tour.

La Femme.— Je vous remercie, mon cher petit monsieur.

SANDFORD ET MERTON. Ill

Ce qui j'ai fait pour vous, je l'ai fait de bon cœur, parce que je pouvais le faire. Mais vous, malgré toute votre pitié, vous ne pouvez rien pour soulager notre détresse,

ToMMV. — Et comment savez-vous cela, je vous prie? Je suis peut-être en état de faire plus que vous ne l'imaginez.

La Femme. — Hélas! je crois bien que la bonne volonté ne vous manque pas. Mais tous nos meubles vont être saisis et vendus, à moins que nous ne trouvions sur-le-champ quarante livres sterling, et c'est une chose impossible. Nous n'avons pas un ami qui soit assez riche pour nous assister d'une si forte somme. Il faudra donc nous voir, nous et nos pauvres enfans, chassés de notre maison ! Il n'y a plus que Dieu seul qui puisse nous empêcher de mourir de faim. Le cœur de Tommy fut trop vivement ému par ces plaintes pour la tenir plus long-temps en suspens. Il tira la bourse de sa poche, et la posant sur les genoux de la pauvre femme: Tenez, ma chère amie, lui dit-il, prenez ceci, payez votre dette, et que le Ciel vous rende tous heureux, vous, votre mari et vos enfans. Qui pourrait exprimer la surprise de la bonne femme à cette vue ? Elle regarda d'abord d'un air étonné autour d'elle, puis elle fixa son petit bienfaiteur, et, joignant ses mains dans une extase de joie et de reconnaissance, elle tomba en arrière sur sa chaise, avec une espèce de tremblement convulsif. Son mari, qui était dans la chambre voisine avec les gens de justice, accourut au bruit, et la voyant dans cet état, il la prit entre ses bras, et lui demanda avec la plus vive tendresse ce qui lui était arrivé. Mais elle, sans lui répondre, se désao-eant tout a coup de ses embrassemens, se précipita aux genoux de Tommy, en versant un torrent de larmes, en le comblant de mille bénédictions entre-coupées de sanglots, et en lui baisant les pieds et les mains. Williams, qui ne pouvait savoir ce qui venait de se passer, imagina que sa femme avait perdu l'esprit; et les petits enfans qui s'amusaient à jouer dans un coin de la chambre, coururent à leur mère en la tirant par sa robe, et cachant leur tête dans son sein. La pauvre femme, frappée de tant de mouvemens, sembla revenir à elle-même. Elle ramassa tous ses enfans dans ses bras, en leur criant d'une voix étouffée: Pauvres malheureux, vous seriez tous morts de faim sans l'assistance de ce petit ange ! Q,ue ne tombez-vous à ses pieds pour l'adorer comme moi ! Son mari, de plus en plus fortifié dans sa première idée, la regarda d'un

air attendri, et lui dit : Pauvre Marie, hélas ! il ne te manquait plus que de perdre la raison. Reviens à toi, regarde, que peut faire pour nous ce jeune petit monsieur? Comment empêcherait-il nos enfans de mourir de faim? O mon cher Williams, répondit la femme, non, je ne suis pas folle, quoique je puisse le paraître à tes yeux. Mais, tiens, vois ce que la Providence vient de nous envoyer par les mains de ce petit ange, et puis sois étonné si je suis hors de moi-même. En disant ces mots, elle ramassa la bourse qui était tombée à côté d'elle, et avec laquelle la plus petite de ses filles s'amusait à jouer. Elle la pressa sur son cœur en la montrant à son mari, dont le ravissement allait être bientôt égal au sien. Tommy, le voyant immobile de surprise et muet de joie, courut à lui, et lui prenant la main: Mon bon ami, lui dit-il, c'est de bon cœur que je vous la donne. J'espère qu'elle va vous mettre en état de sortir d'embarras, et de conserver ces pauvres petits enfans. Apprenez-leur à se souvenir de Tommy. Le brave Williams, qui, l'instant d'auparavant, avait paru résigné à supporter sa disgrace avec un courage inflexible, fondit alors en larmes, et sanglota plus haut que sa femme et ses enfans. Je ne sais s'il n'eût pas étouffe dans ses embrassemens son généreux bienfaiteur, si Tommy, qui commençait à ne plus pouvoir soutenir toute l'ivresse de sa joie, ne se fût dérobé adroitement de la maison. Henri, le voyant sortir, suivit ses traces; et, avant que la pauvre famille se fût aperçue de ce qu'ils étaient devenus, ils étaient déjà loin dans la campagne.

Lorsque Tommy rentra chez M. Barlow, celui-ci le reçut avec les plus vives marques d'affection. Comme il voulait ne devoir qu'à un mouvement naturel la confidence de son secret, il se contenta de l'interroger sur la santé de ses parens. Tommy, de son côté, se borna à le satisfaire sur cet article. M. Barlow, pour le mettre à son aise, lui demanda s'il avait oublié l'histoire du Turc reconnaissant. Tommy lui répondit qu'il ne s'en était jamais si bien souvenu, et qu'il aurait été charmé d'en apprendre la fin. Henri, avec un sourire, courut aussitôt chercher le livre; et Tommy se mit à lire tout haut la suite de cette histoire intéressante.

Aussitôt que Hamet eut achevé son récit, Contarini, touché .d'un si bel exemple de piété filiale, le combla des louanges que lui inspirait son admiration, et finit par le presser de soulager son cœur, en acceptant la moitié de sa fortune. Le

Turc magnanime refusa cette offre sans orgueil, et dit au Vénitien, que ce qu'il avait entrepris n'était que le simple devoir de l'humanité. D'ailleurs, ajouta-t-il, la liberté que vous m'aviez procurée vous donnait des droits sur ma vie; et en la perdant à vous servir, je n'aurais fait que m'acquitter envers vous. Puisque la Providence a daigné me la conserver, c'est une récompense assez douce pour moi de vous avoir prouvé que Hamet n'est point ingrat, et d'avoir pu contribuer à la conservation de ce que vous avez de plus cher.

Quoique le désintéressement de Hamet le portât à affaiblir lui-même le mérite de son action, Contarini qui en sentait bien toute la grandeur, redoubla si vivement ses instances auprès du sauveur de son fils, qu'il parvint à lui faire accepter une partie du prix que sa générosité naturelle voulait mettre à un si grand bienfait. Apres l'avoir pressé vainement de s'établir à Venise, pour y passer sa vie au sein de l'amitié, il le délivra une seconde fois de la servitude, et fréta exprès un vaisseau pour le renvoyer dans son pays. Les trois amis s'embrassèrent avec tous les transports que la plus vive reconnaissance pouvait leur inspirer. II fallut enfin se quitter au milieu des larmes, après des adieux qu'ils croyaient devoir être éternels.

Plusieurs années sécoulèrent sans qu'il arrivât à Venise aucune nouvelle de Hamet. Pendant cet intervalle, le jeune Francisco parvint à Vage d'homme; et comme il avait acquis tous les talens qui servent à orner l'esprit, ces avantages, réunis à d'excellentes qualités naturelles, lui avaient concilié l'estime et l'amitié de tous ses concitoyens.

Il arriva, dans ce temps, que des affaires importantes l'obligèrent d'aller avec son père dans une ville maritime du voisinage. Séduits par l'espérance de faire un trajet plus court et plus facile par la voie de la mer, ils s'embarquèrent sur un vaisseau Vénitien, destiné pour le même port où ils avaient dessein de se rendre. Ils mirent à la voile avec un vent favorable, et tout semblait promettre le voyage le plus heureux, lorsqu'à la moitié de leur course, ils aperçurent un vaisseau turc, qui cinglait vers eux à pleines voiles. Comme leur ennemi les surpassait de beaucoup en vitesse, ils virent bientôt qu'il leur était impossible d'échapper à sa poursuite. La plus grande partie de l'équipage, frappée de consternation, ne songeait qu'à se rendre sans combat: mais le jeune Francisco,

tirant son épée, reprocha vivement à ses compatriotes leur lâcheté, et les anima si bien par ses encouragemens, qu'ils résolurent d'opposer à l'attaque une défense désespérée. Le vaisseau turc les approcha d'abord dans un terrible silence: puis tout à coup on entendit le bruit épouvantable de l'artillerie. Les cieux étaient obscurcis d'une épaisse fumée, mêlée d'éclat de feux passagers. Trois fois les Turcs, en poussant des cris horribles, s'élancèrent sur le tillac du vaisseau Vénitien; et trois fois ils furent repoussés par la résistance vigoureuse que la valeur du brave Francisco inspirait à tous ses compagnons. Bientôt la perte des Turcs fut si grande, qu'ils se virent réduits à suspendre un combat trop désavantageux. Ils semblaient même se disposer à prendre une autre course. Les Vénitiens virent avec la plus grande joie les apprêts de leur retraite. Ils se félicitaient déjà d'être sortis d'un si grand péril, grâce à la fermeté de Francisco. Soudain il parut aux extrémités de l'horizon deux autres vaisseaux, qui marchaient vers eux avec une vitesse incroyable. De quel efiroi tousles cœurs furent glacés, lorsqu'en observant de plus près ces vaisseaux, ils reconnurent le fatal pavillon de leurs ennemis, et qu'ils se virent dans l'impossibilité de résister, ou de prendre la fuite! 11 fallut bientôt céder à des forces si supérieures; et dans un instant, ils tombèrent au pouvoir des pirates, qui les tenaient enveloppés, et qui s'élançaient de tous côtés sur eux avec la violence et la rage des bêtes féroces.

Tout ce qui restait vivant du brave équipage Vénitien fut étroitement renfermé dans la cale du vaisseau, jusqu'à son arrivée sur la côte de Barbarie. Alors tous les prisonniers furent chargés de chaînes, et exposés dans le marché public, pour être vendus en esclaves. Ils eurent la douleur de s» voir tour à tour marchandés, suivant leur âge, leur taille et leur force apparente, par des hommes qui faisaient métier de les acheter pour les revendre avec profit. Enfin un Turc s'approcha, qui, par la noblesse de son maintien, et la richesse de ses habits, semblait être d'un rang supérieur. Après avoir tourné de tristes regards sur ces malheureux avec une expression de pitié, il arrêta la vue sur le jeune Francisco; et s'adressant au capitaine, il lui demanda quel était le prix de ce captif. Je ne le céderai pas, répondit le capitaine, à moins de cinq cents pièces d'or. — Voilà qui est bien extraordinaire. Je vous en ai vu vendre qui le surpassent beaucoup en vigueur,

pour moins de la cinquième partie de cette somme. — Cela peut être ; mais il faut qu'il me dédommage un peu de la perte qu'il m'a causée, ou qu'il passe le reste de sa vie à la rame. — duelle perte peut-il vous avoir causée de plus que les autres, que vous avez vendus à si bon marché? — C'est lui qui animait les chrétiens à cette résistance opiniâtre qui m'a couté la vie d'un si grand nombre de mes plus braves matelots. Trois fois nous nous sommes élancés sur son navire avec une furie à laquelle il semblait que rien ne devait résister; et trois fois il nous a repoussés avec une vigueur si déterminée que nous avons été obligés de nous retirer sans gloire, laissant à chaque charge vingt de nos gens sans vie. C'est pourquoi, je vous le répète, je veux en avoir le prix que je vous ai demandé, si exorbitant qu'il paraisse, ou je satisferai ma vengeance, en le voyant sécher toute sa vie, de désespoir, sur les bords de ma galère.

A ce discours, le Turc examina le jeune Francisco avec une nouvelle attention. Celui-ci, de son côté, qui, jusqu'alors avait tenu les yeux fixés vers la terre, dans un morne silence, les releva en ce moment. Mais à peine eut-il envisagé la personne qui parlait au capitaine, qu'il poussa un grand cri, et laissa échapper le nom de Hamet. Le Turc, saisi d'une émotion aussi vive, n'eut besoin que d'un seul regard ; et, se jetant dans les bras de Francisco, il le pressa contre son sein, avec le transport d'un père qui retrouve son fils qu'il a perdu depuis long-temps. Il serait inutile de répéter ici toutes les expressions tendres que la joie et l'amitié dictèrent au sensible Hamet. Mais, apprenant que son ancien bienfaiteur était au nombre de ces malheureux esclaves, exposés sur la place publique, il cacha, pour un moment, sa tête sous le pan de sa robe, et parut comme un homme accablé de surprise et de douleur. Bientôt, reprenant ses esprits, il éleva les bras vers le ciel, et bénit la Providence, qui allait le rendre à son tour l'instrument de la délivrance de son libérateur.

Il courut aussitôt à l'endroit du marché, où le vieux Contarini attendait son destin dans le silence du désespoir. Le voir, le reconnaître, lui prodiguer les noms les plus tendres, et les plus vives caresses, tout cela fut l'ouvrage d'un instant. Il brisa lui-même ses chaines, et le conduisit lui et son fils dans une magnifique maison qu'il occupait dans la ville. Dès qu'ils furent revenus de leurs premiers transports, et qu'ils eurent

le loisir de s'instruire de leurs 'mutuelles fortunes, Hamet apprit aux deux Vénitiens que, sorti d'esclavage, et~ rendu à son pays par leur générosité, il avait pris du service dans les armées turques, et qu'ayant eu le bonheur de se distinguer dans plusieurs occasions, il avait été par degrés élevé à la dignité de Bâcha de Tunis. Depuis que j'occupe ce poste, ajouta-t-il, je n'ai rien de plus agréable que de pouvoir alléger l'infortune des malheureux chrétiens. Lorsqu'il arrive ici un vaisseau chargé de quelques-unes de ces victimes, je cours aussitôt au marché pour racheter un aussi grand nombre de captifs que peut me le permettre ma fortune. Le Tout-Puissant me montre aujourd'hui qu'il a daigné approuver les soins que j'ai pris de chercher à m'acquitter du devoir sacré de la reconnaissance pour ma rédemption, puisqu'il a mis en mon pouvoir de servir les dignes amis à qui j'en suis redevable.

Pendant les dix jours que le vieux Contarini et son fils passèrent dans la maison de Hamet, il mit tout en usage pour leur faire perdre par mille amusemens le souvenir de leur disgrace. Mais, lorsqu'il s'aperçut qu'ils désiraient de retourner dans leur patrie, il leur dit qu'il ne voulait pas les tenir plus long-temps privés d'un bien si cher, et qu'ils étaient maîtres de s'embarquer le lendemain sur un vaisseau prêt à faire voile pour Venise. Après les avoir tenus long-temps dafis ses bras, et les avoir baignés de ses larmes, il leur donna un détachement de ses propres gardes pour les conduire à bord du vaisseau. Gluelle fut leur joie, en y entrant, de le reconnaître pour celui où ils avaient été faits prisonniers, et de retrouver autour d'eux tous les compagnons de leur infortune, rachetés par la générosité de Hamet, et remis en possession de tout c^ qu'ils avaient perdu ! Ils levèrent l'ancre en bénissant leur digne ami, et après une traversée fort heureuse, ils arrivèrent dans leur pays, où ils vécurent plusieurs années, se rappelant sans cesse la vicissitude des choses humaines, et dignes de se faire aimer et respecter de tout le monde, par l'attention la plus touchante à remplir envers leurs semblables tous les devoirs de l'humanité.

M. Barlow et ses élèves étant allés un jour se promener sur le grand chemin, aperçurent trois hommes qui paraissaient mener chacun par une corde une grande bête noire et toute velue. Ils étaient suivis d'une foule d'enfans et de femmes que la nouveauté du spectacle attirait après eux. En appro- •

chant de plus près, M. Barlow reconnut les trois bêtes pour trois ours apprivoisés, et leurs conducteurs pour des Savoyards, qui gao-naient leur vie à les montrer au peuple. Sur le dos de chacun de ces formidables animaux était assis un singe, qui, par ses étranges contorsions, excitait les ris de toute l'assemblée.

Tommy, qui n'avait vu d'ours de sa vie, fut charmé de pouvoir satisfaire sa curiosité. Tl le fut bien davantage lorsqu'au premier commandement, l'animal se leva sur ses pieds de derrière, et se mit à danser d'un pas lourd, mais mesuré, au son du fifre et du tambour. Après s'être amusés un moment de ce spectacle, ils continuèrent leur route ; et Tommy demanda à M. Barlow si l'ours s'apprivoisait aisément, et s'il était fort dangereux lorsqu'il était encore sauvage. Cet animal, répondit M. Barlow, n'est pas aussi redoutable, ni aussi destructeur que le lion et le tigre. Il est cependant très-féroce; et dévore les femmes, les enfans, et même les hommes, lorsqu'il les surprend sans armes pour lui résister. Il se plaît en général dans les pays froids; et l'on a remarqué que plus le climat est rigoureux, plus il acquiert de force et contracte de férocité. Vous devez vous souvenir d'avoir lu dans l'histoire de ces pauvres Russes qui furent obligés de vivre si long-temps sur les côtes du Spitzberg, qu'ils furent souvent en danger d'être dévorés par les ours dont ce pays abonde. Dans les plages affreuses du nord qui sont perpétuellement couvertes de neiges, on trouve une espèce d'ours blancs, dont la force et la furie sont incroyables. On voit souvent ces animaux gravir d'énormes bancs de glaces, qui flottent le long des côtes, et se nourrir de poisson, et d'autres animaux qui vivent également sur le terre et dans la mer. Il me souvient d'avoir lu qu'une ourse de celte espèce vint un jour surprendre quelques matelots, occupés à faire cuire leur dîner sur le rivage. Vous jugez bien que les matelots ne furent pas extrêmement flattés de cette visite; et leur premier soin fut de se jeter dans la chaloupe qui les avait portés, pour regagner le navire. L'ourse alors se saisit de la viande qu'ils avaient abandonnée, et la mit devant ses petits, qui la suivaient, sans en prendre qu'une ires-peiite portion pour elle-même. Mais à peine ils commençaient à la manger, que les matelots, indignés de la perte de leurs provisions, ajustèrent, du bord du vaisseau, leurs mousquets vers

les jeunes ours, et les tuèrent tous deux. Ils blessèrent aussi la mère, mais pas assez dangereusement, pour lui ôler la force de se traîner. Vous auriez été émus de compassion, en voyant la tendresse de celte pauvre bête pour ses petits. Q,uoique le sang coulât à grands flots de sa blessure, et qu'elle eût à peine la force de se soutenir, elle leur porta le morceau de viande qu'elle tenait à la gueule, et le mit à leurs pieds. Voyant qu'ils ne faisaient aucun mouvement pour le prendre, elle mit ses pattes sur l'un, puis sur l'autre, et tâcha de les relever, en poussant de pitoyables hurlemens. Elle se traîna ensuite à quelque distance, regardant toujours en arrière, et jetant des cris plaintifs, pour engager ses petits à la suivre. Comme ils restaient toujours immobiles, elle retourna vers eux, flaira toutes les parties de leur corps, et lécha leurs plaies. Elle s'écarta une seconde fois, en se retournant à chaque pas les appelant; puis elle revint encore auprès d'eux, tourna autour de l'un et de l'autre, les toucha de sa patte, mêlant aux tendresses qu'elle leur prodiguait des murmures douloureux. Enfin, lorsqu'elle se fut bien assurée qu'ils étaient sans vie, elle leva sa tête vers le vaisseau, et se mit à pousser d'horribles hurlemens, comme si elle eût appelé vengeance sur les meurtriers de sa famille. Mais les matelots, qui venaient de recharger leurs mousquets, les tournèrent alors contre elle, et lui firent de si cruelles blessures, qu'elle alla tomber expirante entre ses deux nourrissons. Cependant, au milieu de ses douleurs elle ne paraissait sensible qu'à leur état; et elle mourut en léchant leurs plaies.

Hélas! s'écria le bon Henri, comment est-il possible que les hommes soient si barbares envers des animaux! 11 est trop vrai, répondit M. Barlow, qu'ils se permettent dans leurs jeux des cruautés atroces. Mais, dans le cas dont nous venons de parler, il faut croire que la crainte du péril rendit les matelots plus impitoyables qu'ils ne l'auraient été sans cette circonstance. Ils avaient peut-être couru souvent le danger d'être dévorés: ils venaient de s'y trouver encore dans le moment. Cette considération acheva d'enflammer leur haine contre leurs ennemis naturels, et les porta à la satisfaire. Mais ne serait-ce pas assez, répliqua Henri, de porter des armes pour se défendre, si l'on en veut à votre vie, sans détruire, hors de nécessité, d'autres créatures, qui ne vous attaquent pas? Cela serait mieux sans doute, repartit M. Bar-

SANDFORD ET IMTERTON.

low. Il est d'une âme généreuse d'épargner son ennemi plutôt que de le détruire; et j'espère que ce sera toujours votre premier sentiment.

Leur entretien fut interrompu en cet endroit par les cris d'une troupe d'enfans et de femmes, qui fuyaient de toutes parts, avec les plus vives marques de terreur. Ils tournèrent les yeux de ce côté, et ils virent que l'un des ours avait rompu sa chaîne, et courait à grands pas, en remplissant l'air de ses hurlemens. M. Barlow, qui était d'un courage intrépide, et qui avait, par bonheur, un gros bâton à la main, dit à ses élevés de ne pas bouger de place, et s'avança aussitôt au devant de l'ours, qui s'arrêta soudain au milieu de sa course, prêt à s'élancer sur lui, pour le punir d'avoir eu l'audace de s'ingérer dans ses affairs. Mais M. Barlovv ne lui en donna pas le temps. Il le frappa le premier de quelques

rudes coups; et, le menaçant d'une voix forte et sévère, il saisit le bout de sa chaîne avec autant de hardiesse que de dextérité. Etonné de cette brusque manœuvre, l'animal se soumit paisiblement au vainqueur. Son maître étant aussitôt accouru, M. Barlow remit le prisonnier entre ses mains, en lui recommendant d'être à l'avenir plus attentif à garder une créature si dangereuse.

Pendant le cours de cette scène, il venait de s'en passer une autre de même genre. Le singe qui était porté sur le dos de l'ours, et qui avait été jeté à terre, lorsque celui-ci avait rompu sa chaîne, imagina de profiter d'une si belle occasion

pour se remettre en liberté. Il avait déjà pris sa course, et se sauvait à toutes jambes, en faisant mille cabrioles sur sa route. Malheureuseiîient pour lui, Tommy venait d'être témoin de la bravoure de M. Barlow. Animé par une noble émulation, il résolut de disputer à son maître l'honneur de cette mémorable journée. 11 courut donc aussitôt se poster devant le fuyard; et, lui fermant le passage, il saisit la corde qu'il traînait après lui. Le singe n'était pas d'humeur de se rendre sans combat. Il s'élança brusquement sur les bras de son adversaire, et le mordit. Il croyait, par ce moyen, lui faire lâcher prise, ignorant sans doute combien Tommy avait pris de courage depuis ses derniers démêlés avec la truie et le jars. Aussi cet assaut lui fut-il inutile. Tommy, loin de se laisser efirayer par ses premières morsures, l'empêcha bien d'y revenir, en le frappant de la baguette qu'il tenait à la main. Le singe, voyant alors qu'il avait affaire à un antagoniste si aguerri, se désista de ses projets, et souffrit que le petit héros victorieux l'amenât en triomphe, pour reprendre sa place sur le dos de son ami l'ours.

Cette escarmouche s'était passée dans un moment oil M. Barlow était trop occupé pour en voir les premières circonstances. Tommy, réservé sur sa propre gloire, ne s'occupa qu'à féliciter son maître sur la défaite de son ennemi, et lui demanda s'il ne croyait pas qu'il fût dangereux d'apprivoiser un si terrible animal. M. Barlow lui dit que cette entreprise n'était pas sans danger ; mais qu'il y en avait cependant beaucoup moins que l'imagination ne se le figurait peut-être. Il n'est presque point d'animaux, ajouta-t-il, auxquels on n'en puisse imposer par une contenance intrépide: au lieu que l'on accroît leur audace par des signes de faiblesse et de terreur. J'étais déjà porté à le croire, dit Henri ; car j'ai souvent observé le manège des chiens, qui se rencontrent pour la premiere fois. Ils s'approchent ordinairement avec précaution, comme s'ils avaient peur l'un de l'autre, ou qu'ils voulussent Ifiter mutuellement leur courage. Si l'un des deux s'enfuit, l'autre le poursuit avec un air d'insolence ; mais dès que le premier se retourne, le second s'enfuit à son tour. Cet instinct, reprit M. Barlow, n'est pas bornéaux chiens seulement. Presque toutes les bêtes sauvages sont sujettes à recevoir de soudaines impressions de terreur. C'est pourquoi les hommes, qui se trouvent sans armes au milieu des forêts, écartent sou-

vent les animaux les plus féroces qu'ils rencontrent sur leur chemin, en allant droit à eux d'un pas ferme, et en poussant de grands cris. Mais, pour revenir à notre ours, ce qui m'a prescrit la manière dont je devais me conduire à son égard, c'est l'éducation qu'il a reçue depuis qu'il a quitté sa tanière. Tommy n'avait pu s'empêcher de sourire au mot d'éducation. M. Barlow, s'en étant aperçu, continua ainsi : Ne croyez pas, je vous prie, que j'aie employé cette expression au hasard. Toutes les fois qu'on instruit un animal à faire une chose qui ne lui est pas naturelle, c'est proprement lui donner une éducation. N'avez-vous jamais vu de jeunes poulains bondir d'un air sauvage sur la prairie?

Tommy. — Pardonnez-moi, monsieur, je me suis arrêté souvent pour les regarder.

M. Barlow. — Et pensez-vous que dans cet état il fût aisé de monter sur leur dos, et de les conduire?

Tommy. — Oh! point du tout, monsieur. J'imagine, au contraire, qu'en se cabrant comme ils font, ils auraient bientôt jeté leur homme à bas. ,

M. Barlow. — Cependant votre petit cheval vous reçoit souvent sur son dos, et vous porte sans accident chez votre père.

Tommy. — C'est qu'il y est accoutumé.

M. Barlow. — Mais il ne l'a pas toujours été, sans doute. Il n'y a pas bien long-temps que c'était un poulain aussi sauvage que ceux que vous avez vus bondir sur la prairie.

Tommy. — 11 est vrai, monsieur.

M. Barlow. — Et vous n'auriez pas osé le monter alors?

Tommy. — Je m'en serais bien gardé. 11 se fût bien vite débarrassé de moi. "

M. Barlow. — Et comment donc a-t-il été possible de le soumettre au point qu'il vous reçoive docilement sur sa croupe, et qu'il obéisse à tous les mouvemens que vous voulez lui donner?

Tommy. — Je ne sais pas, monsieur, à moins qu'on n'en soit venu à bout lorsqu'on a pris soin de le nourrir.

M. Barlow. — C'est bien un des moyens dont on a fait usage, mais ce n'est pas le seul. On habitue d'abord le poulain, qui suit naturellement sa mère, à se rendre avec elle dans l'écurie. Alors on le caresse, et on lui présente sa nourriture dans la main, jusqu'à ce qu'il devienne un peu familier et qu'il souffre qu'on l'approche. On saisit bientôt cette occasion

pour lui passer une corde au cou, pour raccoutumer ensuite à rester paisiblement dans l'écurie, et à se laisser attacher au râtelier. On procède ainsi par degrés d'une instruction à une autre, tant qu'à la fin, il apprend à supporter le frein et la selle, et à soumettre ses caprices aux volontés du cavalier qui le monte. Voilà ce qu'on peut appeler proprement l'éducation d'un animal, puisque, par ce moyen, il est obligé de contracter des habitudes qu'il n'aurait jamais prises, s'il eût été abandonné à lui-même. Je savais que l'ours n'avait été réduit qu'à force de coups à se laisser conduire par une chaîne et à se montrer en spectacle. Je savais qu'il avait dû souvent trembler au son de la voix humaine; et je me suis fondé sur la force de ces impressions, pour le faire soumettre sans résistance à l'autorité que je voulais prendre sur lui. Vous voyez que je ne me suis pas trompé dans mon opinion, et que j'ai heureusement prévenu les accidensqui allaient sans doute arriver à quelqu'un de ces enfans ou de ces femmos.

Pendant que M. Barlow parlait ainsi, il s'aperçut que le bras de Tommy était ensanglanté, et lui en ayant demandé la raison, Henri s'empressa de prévenir son ami, pour raconter tous les details glorieux de son aventure avec le singe. M. Barlow examina la blessure qu'il trouva n'être pas bien profonde. Il dit à Tommy qu'il était bien fâché de cet accident; mais qu'il le croyait trop ferme pour s'en laisser abattre. Tommy l'assura qu'il n'y songeait plus; et, pour l'en persuader, il lui fit mille difl'érentes questions sur la nature des singes, auxquelles M. Barlow répondit de la manière suivante :

Le singe est un animal très-extraordinaire, qui approche beaucoup de l'homme dans plusieurs parties de sa conformation, ainsi que vous l'avez peut-être observé. On ne le trouve que dans les pays chauds; et il est certaines contrées de l'Amérique, oii les forêts sont peuplées de troupes innombrables de ces animaux. Le singe est très-adroit; et ses pattes de devant ressemblent assez à nos mains. Il ne s'en sert pas seulement pour marcher, mais encore pour grimper sur les arbres, et pour empoigner ses alimens. Il se nourrit principalement des fruits sauvages qui naissent dans les forêts qu'il habite. Aussi c'est sur les arbres qu'il fait son séjour ordinaire, par ce qu'il y trouve à la fois son habitation et sa subsistance.

Les singes se hasardent aussi quelquefois à sortir de leurs forêts, pour aller en troupe piller les jardins du voisinage. ^

On assure qu'ils mettent dans ces expéditions autant de précaution et de vigilance qu'on pourrait en attendre des hommes eux-mêmes. Ils ont soin de poster quelques uns d'entre eux en faction, pour défendre le reste de la troupe de toute surprise. Si l'une des sentinelles voit quelqu'un approcher du jardin, elle donne l'alarme par un cri particulier; et nos brigands s'échappent aussitôt de tous côtés.

Je ne suis point du tout surpris de ce que vous nous apprenez là, monsieur, dit Henri ; car j'ai observé que lorsqu'un vol de corneilles s'abat sur un champ, il y en a toujours deux ou trois qui vont se percher sur l'arbre le plus élevé. Dès qu'elles voient quelqu'un s'avancer vers leurs compagnes, elles les en instruisent soudain par leur croassement, et toute la troupe prend soudain la volée.

Ce n'est pas tout, reprit M. Barlow, on prétend que les singes emploient aussi une autre méthode fort ingénieuse dans leurs pirateries. Lorsqu'ils veulent aller à la picorée, ils forment une ligne prolongée depuis leur forêt jusqu'au jardin qu'ils ont le projet de dévaster, en se plaçant à une petite distance l'un de l'autre. Alors ceux qui sont grimpés sur les arbres en cueillent le fruit et le jettent à leurs compagnons qui sont au-dessous. Ceux-ci le jettent à leurs voisins qui, à leur tour, le jettent aux plus proches ; et ainsi, de patte en patte, le fruit arrive en un moment jusque dans la forêt où est établi le magasin général des provisions.

Les singes, lorsqu'on les prend très jeunes, se laissent aisément apprivoiser; mais ils conservent toujours une grande disposition à mal faire. Ils possèdent surtout un talent merveilleux pour imiter ce qu'ils voient faire aux hommes. On raconte à ce sujet quelques histoires vraiment risibles. Je me contenterai de vous en rapporter une.

Un singe, qui venait familièrement dans la chambre de son maître, avait eu souvent occasion d'assister à sa toilette, et de lui voir faire la barbe. Il lui prit là-dessus fantaisie de se faire barbier. S'étant un jour saisi de l'éponge qui était autour d'une écritoire, il attendit au passage un petit chat blanc qui demeurait dans la même maison, et, le pressant étroitement contre son corps avec une patte, il le porta jusques au plus haut de l'escalier. Les domestiques, attirés par les cris du pauvre minet, montèrent pour s'instruire du sujet de ses plaintes. Q,uelle fut leur surprise de voir le singe

gravement assis sur son dos, tenant le chat en respect sous une de ses pattes de devant, et de l'autre lui frottant le museau avec l'éponge imprégnée d'encre, comme il avait vu le barbier faire à son maître avec la savonnette ! Toutes les fois que le petit chat risquait un mouvement pour s'échapper, le singe lui donnait un coup de patte, en faisant les grimaces les plus risibles: puis il étreignait l'éponge sur son museau, et lui en frottait les moustaches, pour recommencer son opération.

Cet entretien amusant les avait ramenés jusqu'à la porte de M. Barlow; ils y trouvèrent un domestique de M. Merton, et un cheval pour conduire Tommy chez son père, qui voulait lui faire passer le reste du jour au château. Il fut reçu de ses parens avec les plus tendres caresses. Mais, quoiqu'il leur fît. un long détail de ses occupations et de ses plaisirs, il ne leur dit pas un mot sur l'argent qu'il avait donné à la pauvre famille.

Le lendemain, c'était un dimanche, M. et Madame Merton allèrent avec leur fils à l'église. A peine y étaient-ils entrés, qu'il se répandit dans l'assemblée un bourdonnement général, et que tous les regards se tournèrent à la fois vers le petit garçon. M. et Madame Merton en furent frappés; mais ils crurent devoir attendre, pour s'éclaircir, que le service fût achevé. Alors, comme ils sortaient ensemble, en se donnant la main, M. Merton demanda à son fils quel pouvait être le sujet de l'attention générale qu'il avait excitée dans l'église. Tommy n'eut pas le temps de répondre; car une femme très-proprement vêtue vint avec ses enfans se jeter à ses pieds en le nommant son ange tutélaire, et en priant, à haute voix, le Ciel de répandre sur lui toutes les bénédictions qu'il méritait par sa bienfaisance. M. et Madame Merton furent quelques instans sans rien comprendre à celte scène extraordinaire. Mais, lorsqu'enfin ils apprirent le secret de la générosité de leur fils, ils n'en parurent guère moins affectés que la personne même qui en avait été l'objet. Ils répandirent des larmes de tendresse sur Tommy, et l'embrassèrent avec transport, sans faire attention à la foule dont ils étaient environnés. Enfin, revenus un peu à eux-mêmes, ils prirent congé de la pauvre femme et s'empressèrent de remonter dans leur voilure, saisis d'un sentiment délicieux, qu'il est plus aisé de concevoir que de décrire.

Il y avait près de six mois écoulés, depuis que Tommy était entré dans la maison de M. Barlow. Combien il était changé depuis ce temps! Ce n'était plus cet enfant orgueilleux et pusillanime, qui se croyait fait pour dominer sur les autres, et qui n'était capable d'aucun empire sur lui-même. Son esprit commençait à prendre une idée plus juste des choses, sa raison s'était agrandie; ses sentimens s'étaient ennoblis, et toutes les parties de son corps avaient acquis en même temps une nouvelle vigueur.

L'hiver commençait maintenant à régner avec une rigueur extraordinaire. Les ruisseaux s'étaient convertis en masses solides de glace. La terre couverte de frimas, offrait à peine une maigre subsistance à ses habitans. Les petits oiseaux, qui se plaisaient, il y avait peu de jours, à sautiller dans la verdure, en répétant leurs jolies chansonnettes, semblaient déplorer en silence les horreurs de la saison. Tommy fut un jour bien étonné, en entrant dans sa chambre, d'y voir un petit oiseau qui voltigeait dans tous les coins, sans avoir cependant l'air de s'effaroucher de sa présence. Il courut aussitôt appeler M. Barlow, qui, après avoir regardé son nouvel hôte, lui dit qu'on nommait cet oiseau Rouge-gorge, et qu'il était naturellement plus familier avec les hommes, et plus disposé à cultiver leur société qu'aucun autre oiseau. La pauvre petite créature, ajouta-t-il, manque aujourd'hui de subsistance, parce que la terre est couverte de neige; et c'est la faim qui lui inspire cette hardiesse extraordinaire. En ce cas, monsieur, dit Tommy, si vouz voulez me le permettre je vais chercher un morceau de pain, et je me chargerai du soin de le nourrir. Je le veux bien, répondit M. Barlow; mais commencez par ouvrir la fenêtre, pour qu'il voie que vous n'avez pas intention de le retenir prisonnier. Tommy courut aussitôt chercher du pain; et à son retour, il ouvrit la fenêtre, après avoir jeté quelques miettes sur le plancher. Il eut la satisfaction de voir son joli hôte sautiller légèrement autour de lui, et faire, avec confiance, le plus joyeux repas. L'oiseau, s'envolant ensuite hors de la chambre, alla se percher sur un arbre voisin, et se mit à chanter, comme s'il eût voulu payer Tommy de l'hospitalité qu'il lui avait donnée.

Tommy fut enchanté d'avoir formé cette nouvelle connaissance. Depuis ce jour, il ne manqua jamais de tenir sa fenêtre ouverte, et de jeter des miettes de pain sur le plan-

cher. L'oiseau, de son côté, ne manquait jamais de venir, et de se régaler hardiment sous la protection de son bienfaiteur. Cette douce intimité s'accrut bientôt à tel point, que le petit oiseau allait se percher sur l'épaule de Tommy, et manger dans sa main, en répétant sa plus jolie chanson. Tommy en était si transporté, qu'il appelait souvent Henri et M. Barlow, pour les rendre témoins des caresses de son favori; et il aurait, je crois, oublié son déjeûner, plutôt que de manquer à lui en réserver une partie.

Mais hélas ! que les félicités de ce monde sont passagères j Tommy était monté un jour pour donner la ration ordinaire à son petit ami. De quel spectacle il fut frappé en ouvrant la porte de la chambre! il vit le pauvre oiseau étendu tout sanglant sur le plancher, et rendant le dernier soupir. Un gros

chat, qui profita de l'occasion de la porte ouverte pour s'esquiver, lui apprit quel était l'auteur de ce meurtre. Il descendit aussitôt, les larmes aux yeux, pour raconter à M. Barlow la morte déplorable de son favori, et soliciter sa vengeance contre le matou. M. Barlow prit beaucoup de part à son affliction, et lui demanda quelle peine il voulait infliger au meurtrier.

Tommy. — Gluelle peine! monsieur? Ah! il n'en est point d'assez rigoureuse contre ce méchant animal. Il faut que je le tue, comme il a tué le pauvre oiseau.

M. Barlow. — ^Mais pensez-vous qu'il se soit porté à cette

action par quelque sentiment d'animosité contre l'oiseau, ou contre vous?

Tommy réfléchit un moment, et répondit qu'il ne soupçonnait pas le chat d'avoir eu contre l'un ni l'autre aucune inimitié particulière.

M. Barlow. — Il me semble donc que vous auriez tort de vouloir le traiter comme un ennemi. iVIais dites-moi, je vous prie, n'avez-vous jamais observé à quoi le porte son instinct, à la vue d'un oiseau, d'un rat, d'une souris, ou de quelque autre petit animal?

Tommy. — J'ai vu qu'il les poursuit pour les prendre ; et, que lorsqu'il les attrape, il les dévore avec avidité,

M. Barlow. — El l'avez-vous jamais corrigé pour s'être comporté de cette manière? Avez-vous jamais essayé de lui faire prendre d'autres habitudes?

Tommy. — Non, monsieur. Il est bien vrai que j'ai vu Henri, lorsque le chat avait pris une souris, et qu'il la tourmentait, la ravir de ses griffues, et la remettre en liberté; mais, moi, je ne l'ai jamais fait.

M. Barlow. — En ce cas, vous êtes plus blâmable que le chat lui-même. Vous avez observé qu'il est naturel à tous ceux de'son espèce de détruire les souris et les oiseaux, lorsqu'ils peuvent les atteindre; et cependant vous n'avez pris aucune peine pour mettre votre favori à l'abri de ce danger. Tout au contraire, en l'accoutumant à venir dans votre chambre, et à se croire en sûreté sous votre protection, vous l'avez livré à une morte violente, qu'il aurait sans doute évitée, s'il fût resté dans son état sauvage. N'aurait-il pas été plus sage d'apprendre jn chat à ne plus faire sa proie des petits oiseaux, qu'il ne serait juste de lui donner la mort pour une action que vous ne l'avez jamais instruit à regarder comme une chose défendue?

Tommy. — Est-ce que cela aurait été possible?

M. Barlow. — Très-possible, sans doute; et je me flatte de vous le faire voir par l'expérience.

Tommy. — Ah, pourquoi ne l'ai-je pas su plus tôt! Mais, monsieur, à quoi bon laisser vivre un méchant animal, qui ne se nourrit que de sang?

M. Barlow. — Parce que si vous vouliez exterminer toutes les créatures qui font leur proie des autres, vous en laisseriez peut-être bien peu de vivantes.

Tommy. — Oh! mon pauvre petit oiseau, que ce vilain chat m'a tué, je suis bien sûr qu'il n'a jamais élé coupable d'une méchanceté pareille.

M. Barlow. — Je n'en répondrais pas avec autant d'assurance que vous. Allons voir dans les champs de quoi se nourrissent ceux de son espèce: nous serons en état d'en parler avec plus de certitude.

M. Barlow mena Tommy se promener dans la campagne, et ils ne tardèrent pas à voir un rouge-gorge qui furetait dans la neige, et qui prit bientôt quelque chose avec son bec.

M. Barlow. — Ha, ha! qu'est-ce donc qu'il tient ainsi?

Tommy. — Oh! monsieur, c'est un gros ver de terre. Voyez, voyez comme il l'avale. Je n'aurais jamais cru qu'un si joli petit oiseau pût être si cruel.

M. Barlow, — Et croyez-vous qu'il se doute du tourment qu'il vient de faire souffrir à cet insecte?

Tommy. — Non, monsieur, je ne le crois pas.

M. Barlow. — Vous voyez donc que ce qui serait une cruauté en vous, qui êtes doué d'intelligence et de reflection, n'en est pas une en lui. La nature lui a donné du goût pour les insectes; et il obéit aveuglément à son instinct, de la même manière que le bœuf obéit au sien, en se nourrissant de gazon, et l'âne en mangeant des chardons et des épines.

Tommy. — Le chat ne savait donc pas qu'il commettait une cruauté, lorsqu'il a mis en pièces le pauvre oiseaux?

M. Barlow. — Pas plus que l'oiseau que nous venons de voir ne croyait en commettre une en dévorant l'insecte. La nourriture naturelle des chats, c'est les rats, les souris et les oiseaux, qu'ils peuvent saisir par violence ou surprendre par ruse. Il était impossible que le mien connût le prix que vous attachiez à votre rouge-gorge. Ainsi, en le prenant, il n'avait pas plus intention de vous offenser que s'il eût pris une souris.

Tommy. — Mais en ce cas, si j'apprivoisais un autre oiseau, il le tuerait comme il a tué le premier?

M. Barlow. — Peut-être ne serait-il pas difficile de prévenir ce malheur. J'ai ouï dire à des gens qui vendent des oiseaux, qu'il est un moyen d'empêcher les chats de les manger.

Tommy. — Ah! monsieur, si vous le savez, hâtez-vous, je vous en conjure, de me l'apprendre.

M. Barlow. — Vous pourriez l'oublier. Attendons que l'occasion se présente d'en faire l'épreuve.

Tommy. — Nous verrons, monsieur le matou, si l'on ne saura pas vous guérir de votre gourmandise.

M. Barlow. — Vous avez raison, il vaut toujours mieux corriger les mœurs d'un animal que de le détruire. D'ailleurs, j'ai une affection particulière pour ce chat, parce que je l'ai eu tout petit, et que j'ai su le rendre presque aussi caressant et aussi familier qu'un bon chien. Il vient tous les matins gratter à la porte de ma chambre, et il miaule tout doucement jusqu'à ce que je l'aie fait entrer. Pendant nos repas, il s'assied, comme vous le savez, à un coin de la table, avec autant de gravité qu'un convive de cérémonie, sans jamais s'aviser de toucher au moindre plat. Vous-même, je vous ai vu souvent le caresser avec une grande affection, tandis qu'il relevait son dos et remuait sa queue pour vous montrer qu'il était sensible à vos amitiés.

Quelques jours après cet entretien, un autre rouge-gorge, qui souffrait aussi de la rigueur du temps, vint chercher un asile dans la maison. Tommy, qui se rappelait le sort déplorable du premier, ne voulut lier connaissance avec celui-ci, et l'encourager à aucune familiarité, jusqu'à ce qu'il eût appris le secret de prévenir les insultes du chat. Il courut aussitôt avertir M. Barlow qui s'empressa de remplir la promesse qu'il lui avait faite. Pour cet effet, il attira l'oiseau dans une cage de fil de laiton; et dès qu'il y fut entré, il ferma la porte pour l'empêcher d'en sortir. Il prit ensuite un petit gril de fer, dont on se servait dans la cuisine pour faire cuire la viande sur les charbons. Il le fit chauffer jusqu'à ce qu'il fut près de rougir, et le plaça debout à terre, tout près de la cage, après l'avoir entouré de meubles, de manière qu'on n'en pût approcher que par ce côté. Il fit alors venir le chat ; et, après s'être assuré qu'il avait bien remarqué l'oiseau, dont il s'imaginait déjà faire sa proie, il sortit de la chambre avec les deux enfans, pour laisser le matou plus libre dans ses opérations. Ils avaient eu soin de ne pas fermer entièrement la porte, afin de pouvoir regarder à travers l'ouverture ce qui allait se passer. Ils virent d'abord le chat fixer des yeux enflammés sur la cage, et s'en approcher dans un profond silence, pliant son corps sur ses jambes, et touchant le plancher de son ventre. Puis, lorsqu'il se crut à

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une distance convenable, il s'élança d'un saut impétueux, qui aurait été probablement funeste au prisonnier, si le gril, placé devant sa cage, n'eilt brisé, par sa résistance, la violence de l'assaut. Ce n'est pas tout. Les barres en avaient été si bien chaufïëes, que le chat, en bondissant contre elles, se brûla les pattes et le museau. Il se retira du champ de bataille, en poussant des miaulements désespérés: et telle fut la force de cette leçon, qu'il ne lui arriva jamais, depuis une aventure si mémorable, de chercher encore à manger les oiseaux.

La rigueur du froid augmentant de jour en jour, tous les animaux sauvages se virent forcés, par la faim, d'approcher de plus près des habitations des hommes, pour y trouver quelque nourriture. Les lièvres mêmes, les plus craintifs des animaux, venaient par troupes rôder autour du jardin, cherchant le peu d'herbages que les soins des jardiniers avaient sauvé des ravages de la gelée. Ils les eurent bientôt dévorés, et, la faim les pressant toujours de plus en plus, ils commencèrent à ronger l'écorce des arbres, pour satisfaire à leurs besoins. Tommy, se promenant un jour dans ses plantations, eut le chagrin de voir que ses plus beaux arbres, qu'il avait plantés de ses propres mains, et dont il s'était promis de si beaux fruits, avaient été dépouillés jusqu'à la racine. Il fut si désolé de voir toutes ses espérances détruites, qu'il courut, les larmes aux yeux, vers M. Barlow, pour lui demander justice des avides déprédateurs.

Je suis bien fâché du tort qu'ils vous causent, dit M. Barlow; mais il est maintenant trop tard pour l'empêcher. Hélas! oui, répondit Tommy; mais il faut fusiller tous ces brigrands, pour les punir du dégât qu'ils ont fait. Il y a peu de temps, répliqua M. Barlow, que vous avez fait grace au chat, quoiqu'il vous eût pris votre oiseau; et maintenant vous voulez détruire lés lièvres pour quelques pieds d'arbres qu'ils vous ont rongés! Tommy parut un peu confondu par cette réflexion, puis il dit: Encore, si ce n'était pas les miens! Je vous suis obligé de la préférence, répondit M. Barlow. Au moins, reprit Tommy, si ce n'était pas des arbres à fruit! Eh! mon cher ami, répliqua M. Barlow, comment pouvezvous exiger d'un lièvre qu'il distingue un ormeau d'un abricotier, ou qu'il s'attache à mes arbres plutôt qu'aux vôtres? Si vous aviez voulu les mettre à l'abri de ses atteintes, il fal-

lait les entourer de ronces piquantes, comme j'ai mis un gril brûlant devant votre oiseau. Mais, mon cher Tommy, c'est à votre cœur que je m'adresse. Dans une disette aussi cruelle que les animaux la souffrent à présent, ne croyez-vous pas qu'il serait généreux de leur pardonner ce que le besoin leur a fait faire malgré eux-mêmes ? M. Barlow prit alors les deux amis par la main, et les mena dans un champ de navets qui lui appartenait. A peine y étaient-ils entrés, qu'il s'en éleva un vol d'alouettes si nombreux, qu'il obscurcissait presque les airs. Voyez, dit M. Barlow, ces oiseaux m'ont à peine laissé un brin de verdure. Cependant, je serais fâché de vouloir leur faire du mal pour le dommage qu'ils me causent. Jetez les yeux autour de vous dans toute l'étendue de l'horizon, vous ne voyez qu'un triste désert, qui ne présente plus aucune subsistance aux pauvres animaux. Eh bien! refuserai-je défaire en leur faveur quelque sacrifice de ma richesse? Non, non, que le ciel me préserve de cette ingratitude! Ce sont ces mêmes oiseaux qui, dans un temps plus doux, ont égayé mes promenades par leurs joyeuses chansons. Ils me le rendront bien encore, lorsque le printemps sera venu.

Tommy fut vivement touché de ces paroles attendrissantes; et, se jetant au cou de M. Barlow: Non, monsieur, lui dit-il, je n'ai plus de regret à mes pertes. Mais, hélas! que l'hiver est une saison cruelle! Elle n'est bonne qu'à faire souffrir toutes les créatures. Je voudrais que ce fût toujours Télé.

M. Barlow. — Prenons garde, mon enfant, à ne pas nous laisser égarer par nos désirs. Il est quelques pays où l'été règne pendant toute l'année. Mais les habitans de ces climats se plaignent des chaleurs insupportables qu'ils éprouvent encore plus que vous ne vous plaignez ici du froid. Avec quel plaisir ils verraient l'hiver s'approcher, lorsqu'ils sont accablés sous les pesantes chaleurs d'un soleil dévorant!

Tommy. — En ce cas, j'aimerais à vivre dans un pays, où il ne fît jamais ni trop froid, ni trop chaud.

M. Barlov/. — Une pareille température est difficile à trouver; et, si elle règne en quelque endroit, c'est dans une si petite portion de la terre, qu'elle ne pourrait contenir un grand nombre d'habitans.

ToMMV. — Je penserais alors qu'elle devrait être si peuplée,

qu'on aurait de la peine à s'y remuer; car chacun doit désirer naturellement d'y passer sa vie.

M. Barlow. — J'en conviens avec vous. Cependant les peuples qui vivent sous les plus beaux climats, sont quelquefois moins attachés à leur pays que les habitans des plus tristes régions. L'habitude enchaîne les hommes au genre de vie qu'ils mènent depuis l'enfance, et les rend également satisfaits de la place oil ils ont reçu le jour. Il est un pays que l'on nomme la Laponie, qui s'étend beaucoup plus avant vers le nord qu'aucune partie de l'Angleterre, et dont la surface est couverte de neige pendant presque toute l'année. Eh bien ! les malheureux qui l'habitent ne voudraient pas changer leur triste séjour contre aucune autre partie de l'univers.

Tommy. — Et comment font-ils pour vivre dans un pays si affreux ? -.

M. Barlow. — Vous auriez de la peine à l'imaginer. Le sol ne pouvant produire aucune espèce de moisson, ils sont absolument étrangers à l'usage du pain. Us n'ont point d'arbres qui leur donnent de fruits, et ils ne connaissent ni moutons, ni chèvres, ni vaches, ni cochons.

Tommy. — Mais enfin qu'ont-ils pour subsister?

M. Barlow. — Ils ont une espèce de cerf plus grand qu'aucun de ceux que vous aurez pu voir dans les parcs de nos grands seigneurs. Ces animaux, que l'on nomme rennes, se laissent apprivoiser; et on les instruit à vivre en troupeaux, et à obéir à leurs maîtres. Dans le court espace de temps que dure l'élé de ce pays, ils vont paître dans des vallées, oii l'herbe vient fort épaisse, et d'une grande hauteur. Pendant l'hiver, lorsque la terre est couverte de neige, ils fouillent avec le pied, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé une espèce de mousse, qui croît par-dessous, et dont ils se nourissent. Les rennes ne fournissent pas seulement des alimens à leurs maîtres, ils leur donnent encore de quoi se vêtir, et se tenir plus chaudement dans leurs habitations. Une partie du lait de ces animaux sert au Lapon pour vivre pendant l'été. Il réserve le reste dans des vaisseaux de bois, pour lui servir pendant l'hiver. Ce lait, exposé à la gelée, devient si dur, que lorsqu'on veut en faire usage, on est obligé de le briser à coups de hache. Il arrive souvent que la neige est si épaisse, que les pauvres rennes peuvent à peine trouver même de la mousse. Alors le maître est dans la nécessité de les tuer, et de se nour-

rir de leur chair. Il emploie leurs peaux à se faire de bons habits à lui et sa famille, ou il les étend à terre l'une sur l'autre, pour y dormir plus mollement.

Les maisons, en Laponie, ne sont que des huttes faites avec des perches qu'on enfonce de biais dans la terre, et que l'on réunit au sommet, en y laissant néanmoins un vide, pour y donner passage à la fumée. Cette légère charpente est couverte de peaux d'animaux, ou de toile grossière, ou même d'écorce d'arbre et de gazon. On ménage du côté du midi une petite ouverture, à travers laquelle on se glisse en rampant, soit pour entrer dans la hutte, soit pour en sortir. Le milieu est occupé par un large foyer. Des hommes qui sont si faciles à contenter ignorent absolument l'usage de la plupart des choses que l'on croit ici nécessaires. Chacun d'eux fait pour soi-même ce que lui demandent ses besoins réels. Ils ne se nourrissent que d'oiseaux, de poissons, de lait, et de la chair de rennes, ou des ours qu'ils peuvent tuer à la chasse. Ils dépouillent l'écorce du sapin, qui est presque le seul arbre qui croisse sur leurs tristes montagnes ; ils en ôtent ensuite la pellicule intérieure, et la font bouillir, pour la manger avec leurs viandes enfumées. Le plus grand bonheur de ce peuple est de se conserver libre et de vivre sans frein. Aussi ne restent-ils pas toujours fixés dans le même endroit. Ils enlèvent aisément leurs maisons, et en chargent les pièces sur leurs traîneaux, avec le peu de meubles qu'ils possèdent, pour aller s'établir dans quelque autre partie de la contrée.

Tommy. — Ne m'avez-vous pas dit, monsieur, qu'ils n'ont ni chevaux, ni bœufs ? Us tirent donc leurs traîneaux euxmêmes?

M. Barlow. — Non, mon ami. Les rennes sont si dociles, qu'ils se laissent attacher aux traîneaux, et les tirent avec une vitesse surprenante sur la neige endurcie par la gelée. Ils courent environ six lieues par heure. C'est de cette manière que vivent les Lapons, avec la facilité de changer de séjour aussi souvent qu'ils en ont fantaisie. Dans le printemps, ils mènent paître leurs rennes sur les montagnes. Des que l'hiver s'approche, ils descendent avec eux dans les vallées, où ils sont mieux protégés contre la violence des vents. Au reste, ils n'ont ni villes, ni villages, ni champs cultivés, ni routes frayées, ni auberges pour les voyageurs, ni magasins, ni boutiques pour se procurer les commodités de la vie. Toute la

face de la contrée ne présente qu'un horrible désert. De quelque côté qu'on tourne la vue, on ne découvre que de hautes montagnes, couvertes de neige, et couronnées de brouillards. On n'y voit aucune espèce d'arbres que de noirs sapins, et de tristes bouleaux. Ces montagnes fournissent une retraite à des milliers d'ours affamés, qui sont continuellement à courir, pour chercher leur proie parmi les troupeaux de rennes; en sorte que les Lapons sont obligés de se tenir sans cesse en garde pour leur propre défense. Ils attachent à leurs pieds de longues planches, pour pouvoir se soutenir sur la neige sans enfoncer; et, malgré ce poids, ils sont si agiles, qu'ils atteignent les ours à la course, et les tuent avec des flèches qu'ils savent fabriquer. Quelquefois ils surprennent ces animaux dans les cavernes où ils se réfugient pendant l'hiver. Alors ils les attaquent avec des piques; et quoique le plus grand d'entre eux ne soit guère plus haut que vous, ils sortent ordinairement victorieux du combat. Lorsqu'un Lapon a tué un ours, il le porte en triomphe sur son traîneau, jusqu'à la porte de sa hutte; il le dépèce, en fait bouillir les morceaux dans un pot de fer; et il invite ses amis à partager son repas. C'est le seul apprêt qu'ils connaissent pour leur cuisine; et ils trouvent leur chère très-délicate. Ils mettent la graisse à part, pour la faire fondre, et la boire toute chaude. Assis autour de leur foyer, ils s'amusent à raconter l'histoire de leurs exploits à la chasse ou à la pêche, jusqu'à ce que le repas soit fini. Quoiqu'ils mènent une vie si grossière, ils sont naturellement bons, francs et hospitaliers. Si un étranger vient leur demander un asile, ils le reçoivent avec bonté; et le régalent du mieux qu'il leur est possible, sans vouloir rien prendre en paiement, si ce n'est un peu de tabac, qu'ils aiment beaucoup à fumer.

Tommy. — Les pauvres gens, que je les plains de mener une vie si malheureuse! iVIais, monsieur, avec la misère qu'ils souffrent, et l'exercice violent qu'ils se donnent, ils doivent être toujours malades.

M. Barlow. — Avez-vous observé que ceux qui mangent et boivent le mieux, et qui supportent le moins de fatigues, soient les plus exempts de maladie?

Tommy. — Non pas toujours, monsieur. Je me souviens de deux ou trois gentilshommes que j'ai vus dîner chez mon père, qui mangent une quantité de viande extraordinaire, et

qui boivent, à chaque instant, de grands verres de vin et de liqueur: et ces pauvres gens ont perdu l'usage de presque tous leurs membres. Leurs jambes enflées sont presque aussi grosses que mon corps. Leurs pieds sont si délicats, qu'ils ne peuvent les poser à terre, et leurs genoux si raides, qu'ils ont de la peine à les plier. 11 ne faut pas moins de deux ou trois de leurs gens pour les tirer de leur carrosse, et ils ne sauraient se soutenir sans béquilles. Cependant je ne les ai jamais entendus parler d'autre chose que de manger et de boire.

M. Barlow. — Et vous souvenez-vous d'avoir vu des paysans perdre aussi l'usage de leurs membres par la même maladie?

Tommy. — Non, monsieur, je n'en ai jamais vu.

M. Barlow. — Ainsi donc la fatigue et une nourriture légère ne sont peut-être pas aussi contraires à la santé que vous l'auriez imaginé. Ce genre de vie pourrait bien n'être pas aussi malsain que l'intempérance à laquelle on voit les personnes les plus riches se livrer ordinairement. J'ai lu, il n'y a pas long-temps, une histoire sur ce sujet, que je vais vous dire, si vous le voulez.

Tommy. — Si je le veux, monsieur ! Oh! oui, sans doute. Vous savez bien que je ne demande pas mieux.

M. Barlow se mit alors à raconter l'histoire suivante.

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