‹ L'histoire des idées théosophiques dans l'IndeChapitre 29 sur 41 · CHAPITRE CINQUIÈME LE NIRVANA · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME LE NIRVANA

Comme toutes les religions supérieures, le bouddhisme est une méthode. Il formule un programme de travail moral, intellectuel et spirituel. Il insiste beaucoup moins sur les promesses attachées à l'exécution de ce programme. A celui qui s'approche plein de foi, le maître dit : « Je vais t'enseigner comment tu peux te débarrasser de ta misère. Si tu suis mes instructions, tu seras guéri ». Est-il nécessaire que le disciple en sache davantage ? Faut-il que le médecin lui décrive l'état de santé qui remplacera pour lui la maladie dont il souffre ?

Quand le bouddhiste est guéri du mal inhérent à l'existence, on dit qu'il a « obtenu le nirvana » (1). A voir la place que le mot de nirvana a prise dans la littérature occidentale, on pourrait croire qu'on le rencontre à chaque page dans les Ecritures bouddhiques. Ce serait une erreur. Il y a des exposés classiques de la doctrine qui n'en offrent pas un seul exemple ; d'autres ne le mentionnent que très rarement (2). Que le fondateur du bouddhisme et les maîtres qui ont mis sa doctrine par écrit n'aient pas voulu donner du nirvana une définition proprement dite ou une description quelque peu détaillée, leur réserve s'explique par d'excellentes raisons. Ce qui est remarquable, c'est qu'ils ne se soient pas crus obligés de ramener sans cesse la pensée des fidèles vers cet objet.

Les auteurs en parlent cependant assez pour qu'il ne soit pas impossible de se faire une idée de ce qu'ils entendent par ce mot. Il est même certain qu'ils ont mis sous cette étiquette bien des choses incompatibles entre elles. De pareilles incohérences ne rendent pas la recherche moins intéressante. Elles

(1) Il est un nirvânaprâpta.

(2) On ne le trouve pas dans le Dharma-Sangraha et à peine dans la Dhamma-Sangani. Et pourtant le premier de ces ouvrages est un résumé de la terniinologie religieuse, arrangé par rubriques ; et le second une sorte de catéckisme embrassant tous les articles essentiels de la doctrine.

la compliquent du moins. Avant de l'aborder directement, il convient d'examiner un ou deux problèmes connexes. Une fois le terrain déblayé, il sera plus facile de résoudre la question principale.

Il n'y a rien de commun entre le nirvana et un paradis.

Le bouddhisme connaît deux sortes de paradis, les ciels étages autour et au-dessus du Meru {si'arga) et les non moins nombreux « champs-de-bouddha » [buddhaksetra).

Un être doit à l'excellence de son karman d'obtenir une place parmi les deva, habitants du svarga. Il la garde longtemps, mais non pas à perpétuité. L'idée que l'heure de la déchéance viendra nécessairement empoisonne pour les deva les félicités du paradis. D'ailleurs, ces joies ne sont rien en comparaison de la pure béatitude de l'être qui a été délivré. Aux yeux du bodhisattva, le séjour dans le ciel n'est pas une récompense ; c'est une condamnation. Dans une formule de la confession des péchés, le fidèle, plein de contrition, dénonce aux bodhisattva les fautes qu'il a commises et qui, s'il n'obtenait pas sa grâce, lui vaudraient de renaître en enfer, parmi les animaux, à l'étranger, ou, enfin, paimi les dieux à longue vie {Çiks. p. 170). « Ceux qui ont offensé par leurs actes les bouddhas et les bodhisattva prendront tous le chemin du ciel » {MSA. XII, 23, citation). Les Arya, en effet, ne veulent point les joies caduques du ciel : « Empire de la terre, séjour dans le ciel, domination sur le monde entier, ■ — le fruit de l'entrée dans le courant vaut mieux que cela » {Dhp. v. 178) (1). L'entrée dans le courant est le premier pas vers la conquête d'un bien qui est impérissable. La croyance en un séjour céleste est communément hindoue ; les buddhaksetra sont une conception proprement bouddhique. La théorie des bouddhas multiples s'y combine avec l'ancienne doctrine de la Voie et des quatre catégories de pèlerins partis à la conquête du salut : d'une part, des anâgâmin qui s'en vont

(1) Quand on ne tournera plus le dos aux joies do la terre, on n'aura plus le môme dédain des félicités célestes. On lit dans le Dhammapada, V. 160 : « Chacun est son propre maître ; quiil autre pourrait-il avoir pour maître ? Quand l'homme s'est hien discipliné, il a un maître sans pareil ». La Madhyamaka-vrtti, p. 354, et le BCAp. IX, 73, donnent le même Tcr» avec, pour le dernier pada, un intéressant changement : « (Quand il s'est bien discipliné lui-mômc) le sage va au ciel ». L'hiatus qui déligure le vers sanscrit est l'indice que cette variante elle-même est d'origine populaire.

dans un des ciels les plus sublimes pour y couler une tiès béate et infiniment longue existence ; • — d'autre part, les bouddhas, ayant chacun son domaine et ses fidèles. On fit des champs-debouddha les séjours fortunés de bodhisattva arrivés au dernier stade de leur évolution, semblables, par conséquent, aux anâgâmin de l'ancienne église.

Le Mahâyâna, et tout particulièrement le Mahâyâna dévot, a mis en valeur la théorie des champs-de-bouddha. Il en donne des descriptions qui les assimilent à bien des égards au paradis des Hindous. Ainsi, nous apprenons de la bouche du Çâkyamuni que les dieux et les hommes trouvent dans son « champ » des amusements de toute espèce. Là, par milliers, des jardins, des palais, des chars aériens. Là, des collines de pierres précieuses et des arbres toujours chargés de fruits. Là, les dieux jouent de divers instruments de musique et font tomber sur le Bouddha une pluie de fleurs [Saddh. P. ch. XV, v. 11 sqq.). Dans le ksetra du noble disciple Pûrna, quand il sera un bouddha, les dieux verront les hommes et les hommes verront les dieux ; tous ceux qui l'habiteront auront un corps spirituel et seront en possession des puissances magiques, etc. {Ih. p. 202). Ces splendeurs s'efîacent pourtant devant celles du paradis d'Amitâbha. Là, dans le lointain occident, Amitâbha est assis sur un trône qui émerge du calice d'un lotus. Les fils des Jina, assis eux aussi au milieu de calices de lotus (1), sont plongés dans une longue contemplation. Par la force de leurs méiites, ces bodhisattva ont, au moment même où ils en sentent le désir, joyaux, parfums, fleurs, vêtements, parasols, lampes, bannières ; ils ont des danses, des chants, de la musique instrumentale. Ils n'ont pas besoin de manger : qu'ils pensent à un aliment, ils en perçoivent aussitôt la saveur. Il leur suffit de faire le vœu d'entendre enseigner la Loi pour que la délicieuse prédication retentisse à leurs oreilles. Ces félicités, on les mérite par l'adoration et la foi. De toutes les pratiques, la plus efficace est de répéter Namo' mitâhhâya buddhâya.

Comme l'anâgâmin, le bodhisattva renaît dans un buddha-

(1) Le siège de lotus est le signe de leur nature divine. Après sa mort, Vasubandlui vint conter à Asanga qu'arrivé au ciel des Tusita, il était né dans une fleur de lotus et qu'il avait joui de la vue de Maitreya.

ksetra sans qu'il ait besoin d'un père et d'une mère. C'est sa dernière naissance. Il obtiendra l'Illumination parfaite et, après un laps de temps infiniment prolongé, il s'éteindra « sans reste ». Pas plus que le svarga, un buddhaksetra n'est donc le séjour du nirvana. Il est un stage pour arriver au but suprême ; et son incalculable durée ne fait que retarder d'autant plus cette délivrance à laquelle tout bodhisattva aspire.

Il n'y a pas un lien nécessaire entre la mort et le nirvana.

Le nirvana typique, celui du Bouddha, fut, il est vrai, réalisé par le trépas même du maître. Il n'en pouvait être autrement. Un bouddha est un être qui ajourne volontairement son extinction à la date où il aura terminé sa tâche de sauveur des hommes. Ce moment venu, il disparaît. Il en est de même pour d'autres personnages. Dans le Sukhâvatîvyûha, Ananda demande au Bienheureux si le bhiksu Dharmâkara, qui avait atteint la pleine Illumination, était, par son trépas, entré dans le nirvana (1). Il n'eût pas posé cette question, s'il n'avait pas cru que l'extinction définitive coïncidait, pour l'individu sauvé, avec la fin de la vie (2).

Il faut se placer à un point de vue strictement religieux pour voir dans le nirvana un événement psychologique qui n'a pas d'autre cause directe que la chaîne des vimoksa : du moment qu'un bouddha ou un bhiksu obtient, par la neuvième samâpatti, la cessation de toute idée consciente, l'état nirvanique est acquis ; mais ce fait demeure virtuel jusqu'à l'épuisement de l'ancien karman, c'est-à-dire à la mort. C'est exactement ce qui se passe pour le Bouddha. Par l'extase, il s'est élevé à r« obtention » suprême (3). Comme son karman n'est pas encore épuisé, il lui faut repasser, en sens inverse, par tous les termes de la série et recommencer sur nouveaux frais le chape-

(1) Dharmâkara est le personnage qui, devenu bouddha, devait porter le nom d'Amitâbha.

(2) Des crcalures auxquelles des bouddhas enseignaient la vraie nature des choses, meurent pendant qu'elles ont la pensée fixée sur le vide ; et voici, elles s'éteignent dans un nirvâ/ia sans reste (Madfnjnm. vr., p. 53).

(3) Pour l'écrivain du Malul-Parinibbàna-Sulta, le Bouddlia faisait cette expérience pour la première fois. Les sources pâlies les plus anciennes n'en placent pas une première édition dans le récit do la Sambodhi.

let des dhyâna. Il n'expire donc qu'à la quatrième trance (1).

La théologie postérieure est restée fidèle à cette conception du nirvana. Elle fait coïncider l'extinction avec l'acquisition de la sagesse parfaite (2). Elle lui reconnaît les trois caractères du vide, de l'inconditionné et de l'absence de désir (3), précisément ceux que les docteurs plus anciens attribuaient aux formes supérieures du samâdhi et du vimoksa. Elle la rattache directement à la pratique de la méditation, qui stérilise les résidus, les germes virtuels, et prévient la production de nouveaux germes : « Quand, en conséquence de la quadruple méditation, tous les résidus ont disparu, le résultat est le nirvana en sa forme du vide. Et alors nous avons atteint notre but ; il n'est plus rien qui puisse nous être enseigné » (4). Résultat ultime d'un processus spirituel, le nirvana peut détruire le principe des formations futures, mais non les formations existantes.

Le fait décisif n'est donc pas biologique ; il n'est que spirituel : « Dès que, par un examen critique, on a éliminé toute idée relative au monde extérieur, on a le nirvana. Quand on connaît la réalité des choses, qu'on a fait ce qu'il y avait à faire, qu'il n'est plus d'activité, ni positive, ni négative (5), c'est le nirvana. La suppression de toute occupation, l'apaisement qui résulte de cette suppression, voilà le nirvana » {BCAp. IX, 111).

Une flamme peut brûler plus ou moins ; tant qu'elle brûle, elle n'est pas éteinte. De même, il n'y a pas de degré dans le nirvana ; il est ou il n'est pas. Il ne saurait être plus ou moins complet.

Il est donc assez peu probable que parinirvâna enchérisse réellement sur nirvana. On peut croire que toute la différence entre les deux termes est émotive, et non pas matérielle ou lo-

(1) Le fait singulier dans le cas du Bouddha, c'est qu'entre les deux ravissements, il n'a pas repris contact avec le monde des phénomènes.

(2) La tradition était trop bien établie pour qu'on pût modifier en ce sens la légende du Bouddha. Certains docteurs ont du moins enseigné qu'un samâdhi ininterrompu, équivalent à un nirvana, remplit tout le temps qui s'écoula entre la nuit de la Sambodhi et celle du nirvana.

(3) Ahhidhammattha-Sangaha, trad. Aung, p. 168. C'est, ou peu s'en faut, la seule mention que ce traité fasse du nirvana.

(4) C'est un Mâdhyamika qui parle. Les Yogâcâra tiennent le même langage. Cf. Sarvadarçana-Sangraha, p. 17.

(5) PravTlti, nivrlti.

gique. Tandis que nirvà^ia est le concept pur et simple, l'idée d'achèvement, de tour complet, qu'évoque parinirvâ/ia, met en jeu la sensibilité de celui qui s'en sert ou l'entend. On peut être parinirvvta, et continuer à agir en ce monde : a Parvenu au nirvâ/ia {parinibbuta), conduis-y les autres », disait le Bouddha à Pûrna. « Par la connaissance, je sais le vide des agrégats. Le sachant, je ne suis plus exposé à la souillure. Je borne mon occupation au nécessaire. Je vais éteint [parinirvxta) en ce monde » {Madhyam. vv. p. 474).

Mais si le nirvâ/ia est un, divers sont les individus qui l'obtiennent. Les uns vivent dans le samsara ; d'autres sont au bénéfice de conditions que l'on regarde comme ultraphénoménales ; il y en a, enfin, qui sont déjà en dehors du phénomène et du lokottara. De là, semble-t-il, des catégories multiples de nirvana. En fait, les docteurs ont distingué un nirvana « immédiat », un nirvana « dans la vie présente », un nirvana avec un restant d'upadhi ; un nirvana sans restant d'upadhi ; enfin un nirvana « sans point d'attache » (1).

Le nirvana est dit immédiat, sanditthika, quand il désigne lo fruit obtenu par la réalisation des conditions morales et spirituelles de ce suprême apaisement. Quand un potier fait une cruche, on voit tout de suite le résultat de son travail. De même, « qu'un bhiksu s'affranchisse de la passion, de la haine et de l'aveuglement, il ne connaît plus la douleur causée par le mal qu'on se fait à soi-même ou qu'on fait aux autres. C'est en ce sens qu'il y a un niivâna immédiat » {Ang. N. III, 55).

Le nirvana peut être obtenu dès la présente vie, ditthe ça dhamme : « Pour ceux qui sont au milieu des eaux, emportés par un courant terrible ; pour ceux qui sont en proie à la vieillesse et à la mort, il est une île incomparable. Là, on n'a rien ; on ne veut rien avoir. C'est le nirvana, destructeur de vieillesse et de mort. Ceux qui, le sachant et pleinement conscients, sont éteints en cette vie même, échappent ou pouvoir de Mâra et ne suivent pas le chemin de Mâra » [Sutta-N., v. 1092-1095) (2).

(1) Il y a d'autres classifications do nirvana, celle, par exemple, qui so lit dans le Ncttipakarana, p, 190, et qui intéresse les seuls anâgâmin.

(2) Los Ecritures no réservent pas ce nirvû/ia aux seuls bhiksu : « Un ksattriya, un vaiçya. ., un brahmane, qui tiennent sous leur contrôle corps.

Ignorance, passion, hérésie de la personnalité, bref, tous les hleça ont fait place à la connaissance, au détachement, à la croyance juste, etc. Mais les cinq agrégats d'alimentation n'ont pas été éliminés, et ne le seront pas tant qu'il y aura un résidu de vie phénoménale. Les dépravations morales et intellectuelles sont-elles seules supprimées, c'est le nirvana « avec un restant de substrat », sopadhiçesanin^àna. Que le karman s'épuise, plus d'agrégats : nirupadhiçesanirt^êina (1). Les kleça étaient comme des voleurs qui pillent un village. On les chasse, ils se cachent, mais le village est toujours là ; c'est le nirvana avec upadhi. Dans le nirvana sans upadhi, il n'y a ni voleurs, ni village {Madhyam. vr. p. 519). Ces upadhi, d'ailleurs, ne sont que des accidents ; leur présence ou leur absence ne change rien à la qualité du nirvana.

Le terme a nirvana sans attache », apratisthitanirvâna (2), est particulièrement employé par les écoles Mâdhyamika et Yogâcâra. Le sens qu'elles lui donnent ressort clairement d'un passage où Asanga parle des « déflexions », parâvTtti, par lesquelles se manifeste la « majesté » des bouddhas : ce qui, chez le commun des hommes, est fonctionnement des sens, devient chez les bouddhas épanouissement des mille deux cents vertus ; — l'intellect travaille, mais la connaissance qu'il procure est exempte d'idées erronées ; — l'union sexuelle se transpose en un sentiment de bonheur ineffable et sans souillure ; — plus d'attache au monde sensible, mais un apratisfhitanirvâna [MSA. IX, V. 41 sqq.). L'apratisfhitanirvâna est donc un état dont on affirme le caractère ultraphénoménal. Aussi l'associe-t-on aux trois dernières terres, qui, nous le savons, ont un caractère exceptionnel de transcendance ; plus de particularisation ; plus de ces signes distinctifs qu'on appelle des nimitta ; affranchissement de la loi de la cause et de l'effet ; plus d'autre activité que celle

parole et pensée, s'éteignent dès cette vie, s'ils ont réalisé les conditions favorables à l'Illumination » (Dîgha-N. III, p. 97).

(1) Les auteurs palis, qui connaissent pourtant le mot upadhi, se servent ici d'un vocable upâdi, qu'ils ont sans doute regardé comme l'équivalent d'upâdânaskandha. Ils distinguent un savupâdisesanibbâna et un anupàdisesanibbâna.

(2) Pratisthâ, la base, le point d'attache pour quelque chose : « Qu'il y ait un objet, il y a point d'attache pour le vijûâua ».

qui consiste à nettoyer le champ-de-bouddha (1). Arrivés à ce stade suprême de leur évolution bodhisattvique, les ârya « sans attache » sont sans contact avec le monde du samsara, soustraits à toute souillure, pleinement apaisés, en possession d'une connaissance sans différenciation. « Quand le yogin, par l'éveil, est soiti du réseau de l'erreur, qu'il est arrivé sur l'autre rive de l'océan du monde, qu'il a fait ce qu'il avait à faire, qu'il s'est fermement établi dans la dissolution de la double vérité, alors il a la connaissance sans dualité, l'affranchissement sans point d'attache, le buddhatva, etc. [Pancakrama, VI, 24.25).

Samsara et nirvana s'excluent, mais non pas samsara et apratisfhitanirvâna. Aussi le commentateur du Bodhicaryâvatâra a-t-il pu dire : « On appelle tâyin les bodhisattva qui, jusqu'à la fin du samsara, se trouvent en condition de nirvana sans point d'attache » (III, 2). C'est précisément parce qu'ils sont dans le samsara qu'il a paru nécessaire de dire qu'ils ne subissent aucune atteinte de ce contact (2).

Ni le mot nirvana, ni l'idée qu'il exprime, ne sont spécifiquement bouddhiques. Bien que les ouviages sanscrits où nous le lisons ne soient peut-être pas antéiieurs aux plus anciennes parties du Tipifaka, on peut penser qu'il avait déjà pris en dehors du bouddhisme son sens figuré quand le Tathâgata en fit un des éléments fondamentaux de sa dogmatique (3).

(1) Voir MSA. V., 11 ; IX, 70 ; BCAp., p. 421, 443, 446 ; Vajracched., p. 27. Apratistha est employé dans le même sens {Muséon, N. S. V, 21).

A défaut du terme, la Madhyamakvrlti a l'idée d'un nirvana sans épanouissement de formes, sans signes distinctifs : les bouddhas, tels que des flamands dans le ciel, se trouvent sans point d'appui, aslhânayogena, on ce nirvana. Ils ont pour ailes les approvisionnements de mérite et de connaissance, et planent ainsi dans le vide comme l'oiseau dans l'espace (p. 538).

(2) Il faut évidemment distinguer apratisfhitanirvâna et la locution apralisthita nirt^âne qui, appliquée aux bouddhas et aux bodhisattva, les désigne comme des êtres qui « n'attachent pas leur pensée au nirvûzia ». L'esprit des mondains, dit Asanga, est fixé sur le bonheur ; celui des çrâvaka est fixé sur le nirvana ; par compassion, les bodhisattva n'arrêtent pas le leur sur le nirvâ/ta (MSA. XVIII, 42). ■ — La sixième terre porte le nom de « faisant face », parce que, « fondée sur la perfection de la sagesse, elle fait face à la fois au samsara et au nirvû;ia, n'ayant son point d'appui ni dans le nirvana, ni dans le samsAra » {MSA. XX/XXI, 36). Autrement dit, elle fait face au samsara, parce qu'elle n'a pas son point d'appui dans le nirvana ; au nirvana, parce qu'elle n'a pas son point d'appui dans lo samsara.

(3) En effet, le pâli qui emploie encore au sens propre nibbdti, s'éteindre,

Etymologiquement, nirvana est l'extinction d'une flamme par le souffle (i). Comme on assimile la soif à un incendie, le nirvana est la sensation délicieuse de l'homme qui se désaltère (2). Il est intéressant de constater que, dans la littérature courante, ce mot exprime le sentiment intime de bien-être et d'apaisement qui succède à une vive souffrance (3) (4).

Le mot nirvana a de nombreux synonymes. Jettent-ils quelque lumière sur l'idée que les bouddhistes se sont faite du salut ? Une remarque de Buddhaghosa doit nous prémunir contre toute illusion à cet égard : « Le nirvana, dit-il, est un, mais ses noms, fondés sur ses contraires, sont nombreux ». En effet le grand théologien donne une longue kyrielle d'expressions équivalentes : cessation, destruction, abandonnement, détachement ; la fin du désir, de l'aversion et de l'aveuglement ; la délivrance de la naissance, de la maladie et de la mort, etc. ; tous termes qui sont négatifs et nous apprennent peu de chose, puisque, enfin, le désir peut cesser aussi bien par une éternité d'existence heureuse que par l'anéantissement pur et simple. Il en est de même de mots comme apavarga, terminaison (5), moksa ou vimukti, délivrance, qui nous laissent complètement dans le doute sur la modalité de cet affranchissement ou de cette fin qu'est le nirvana. Il n'y a rien non plus à tirer du mot çânti,

et nibbâpeli, éteindre, ne connaît le substantif nibbâna que dans son acception religieuse. Ce sens est même si bien établi que, par une sorte de métaphore en retour, on l'utilise poétiquement pour une lampe qui s'étcinl. La bhiksu/iî Pa<âcârâ raconte qu'un soir, sa lampe à la main, elle rentra dans sa cellule et s'assit sur sa couche ; puis, prenant une aiguille, elle enfonça la mèche et « ce fut nirvana de la lampe, affranchissement de mon cœur » (Therîg. v. 115, 116).

Le sens primitif de nirvana ne fut jamais oublié. La Madhyamakavrtli (p. 204) emploie même parinirvâna pour parler de l'extinction d'un feu.

(1) Racine v'd, souffler. Le /?gvcda a déjà niri^â payait, au sens d'apaiser, rafraîchir. — L'Abhidhammattha-Sangaha, p. 168, suggère une tout autre étymologic : le nirvana serait l'abolition du i>âiia, du désir.

(2) « Le roi, torturé par la soif, but l'eau fraîche et govàta le nirvana ; il se sentit parfaitement bien » {M. Bh. III, 127, 16).

(3) « La jouissance n'est que plus savoureuse quand elle succède à la souffrance. L'ombre d'un arbre est un nirvana, une source de délices pour celui qui est brûlé par le soleil » (Kâlidâsa).

(4) La littérature classique emploie aussi le mot en son sens religieux. Tel qu'un muni bouddhiste, le sage Mudgala « par la pratique de la méditation, atteignit le bonheur éternel et parfait du nirvana » [M. Bh. III, 262, 49). Cf. M. Bh. XIV, 20, 12, etc.

(5) Apavarj^a est le mot par lequel l'école du Nyâya désigne le salut.

qui exprime l'apaisement, le calme, mais qui, pour désigner le salut, est certainement d'origine brahmanique.

Ce qui est plus instructif, c'est la confusion qui s'est établie de bonne heure entre nirvvti et nirvana, au point que nibbuta, qui est l'équivalent pâli du participe nirvvta, a été directement pris dans le sens de « entré dans le nirvana ». Nibbuti, nibbutat signifient proprement félicité, heureux (1). Lorsque Kisâgotamî, à la vue du Bodhisattva qui revenait radieux au palais après la quatrième de ses fameuses rencontres, s'écrie : « Heureuse la mère, heureux le père, heureuse l'épouse qui a un pareil époux ! », elle emploie précisément le mot nibbuta. Mais le prince interprète cette expression dans le sens d'éteint, et dit : « Elle m'a donné une bonne leçon ; oui, c'est certainement l'extinction que je cherche » (2).

Il ne faut pas attendre des Ecritures bouddhiques une « définition » du nirvana. Demandons-leur du moins quelles idées s'associaient à ce terme dans l'esprit de ceux qui l'entendaient, quelles images il évoquait, quels espoirs il faisait naître ; et soyons sûrs d'avance que l'imprécision dialectique du mot a contribué à enrichir sa valeur affective et morale.

Tout d'abord, le nirvana est un apaisement du cœur. « En quoi consiste la délivrance pour un homme en qui n'habitent plus les désirs, en qui la soif n'existe plus, et qui a surmonté le doute ? Ainsi parla le vénérable Todeyya. Le Bienheureux lui répondit : Pour l'homme en qui n'habitent plus les désirs, en qui la soif n'existe plus et qui a surmonté le doute, il n'est pas d'autre délivrance » {Sutta-Nip. v. 1088 sq.). — « Arrivez par

(1) Le verbe nir-vr semble n'avoir été employé qu'au participe, et ce participe poumiit bien n'avoir pas eu d'autre sens que celui de satisfait, éteint. Nirvrti et nirvrta ne sont peut-être que des transcriptions sanscrites de mots pracrits.

(2) Il serait absurde de reprocher au Bouddha d'avoir joué sur les mots. Il est naturel que, dans un moment do violente crise morale, il ait interprété une parole fortuite comme un présage et dans le sens de ses préoccupations. Ce qui est certain, c'est que l'anecdote a une origine populaire, pâlie ou pracrite. Le sanscrit en effet ne se prête pas à une pareille confusion. Dans le Buddhacarita (V, 25) la remarque de Siddhàrtha manque tout h fait d'à-propos : « Ayant entendu ce mot nin'Tta, il fixa sa pensée sur le moyen de réaliser le nirvâ/ja ». Le tour dont se sert le Mahâvastu est encore plus gauche (II, p. 157).

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la sagesse à la suppression de la soif. Si la soif cesse, plus de souffrance. La suppression de la souffrance, c'est le nirvana » {Samij. N. III, 190).

Il est identifié avec la sainteté. Un brahmane vint un jour vers le vénérable Çâriputra et lui dit : « Nirvana, nirvana, vous parlez toujours de nirvana. Qu'est-ce donc que le nirvana ?» — « Extinction du désir, de la haine, de l'aveuglement, voilà, mon cher, ce qu'on appelle nirvana » (1). — « Sainteté, sainteté, vous parlez toujours de sainteté. Qu'est-ce que la sainteté ?» — « Extinction du désir, de la haine, de l'aveuglement, voilà, mon cher, ce qu'on appelle la sainteté » {Samy. N. XXXVIII, 1).

Le nirvana est le plus grand bonheur qui puisse être obtenu. Les Ecritures ne cessent de répéter que le Bouddha a voulu le bonheur des hommes, que la doctrine qu'il a prêchée est« heureuse » [kalyâna) en son commencement, en son milieu, en sa fin. En sa fin, c'est-à-dire évidemment, en son lointain résultat, la délivrance. De là l'épithète de çiva que l'on donne souvent au nirvana : il porte bonheur. De là aussi tant de comparaisons où l'on retrouve encore quelque chose du sens d'étanchement que le mot avait eu d'abord : « Comme l'eau est fraîche et soulage de la chaleur, ainsi le nirvana est frais et calme la fièvre qui vient des dispositions mauvaises » [Mil. P. p. 318). Les deux choses que le yogin (2) doit toujours faire connaître aux autres, c'est l'effrayante épouvante de l'enfer et l'immense béatitude du nirvana [Ih. p. 404).

Le nirvana n'est pas seulement le bonheur, c'est aussi le lieu {pada) du bonheur. Le Butta- Nipâta le compare à une île qui n'a pas sa pareille (v. 1094) et le Milinda-Pafiha en parle comme d'une cité sans souillure, sans défaut, propre et blanche, où ne se rencontrent ni la vieillesse, ni la mort, où tout est sécurité, paix et bonheur (p. 333). On « va » au nirvana ; il faut connaître le « chemin » qui y conduit. L'énergie est la bête de somme qui y amène le bhiksu. Mais il est expressément déclaré

(1) Même doctrine dans le Mahâyâna. Deux nirmitaka crées par le Bouddha demandent à des bhik«u : « Qu'est-ce que le uirvà«a ? Quel est le dliarma qui s'éteint ? un corps ? une âme ? une personnalité ? » Les moines répondirent : « Il y a parinirvàna par la destruction du dvesa, du râga, du moha » (Madhyam. vv., p. 338).

(2) Le Milinda-Panha appelle souvent de ce nom les bhiksu émincnls en sagesse et en renoncement.

que ce lieu n'est pas le ciel. On oppose même nirvana et svarga : I Ce qu'on appelle plaisir mondain, ce qu'on appelle félicité divine, cela n'atteint pas la seizième partie du bonheur qu'on éprouve par la suppression de la soif » [Udâna). Tout comme le pieux pratiquant du sacrifice brahmanique, le « maître de maison » aura pour récompense le ciel et non pas l'extinction {Maj'jh. N. I, p. 483).

Le nirvana est l'abolition de la mort ; il est l'immortalité, amxta. Comme le Bouddha hésitait à publier la vérité, le dieu Brahmâ vint lui dire : « Ouvre la porte de l'immortalité. Que les hommes entendent la doctrine découverte par l'être immaculé ! » (M. Vagga, I, 5, 7). Par la conquête du salut, le Bouddha a mis fin à l'empire de Mâra et par conséquent à la souveraineté de la mort : « Chez celui qui a laissé tout attachement au nom et à la forme, il n'est plus d'infections par lesquelles il puisse retomber au pouvoir de la mort » {Sutta-Nip. v. 1100).

Soustrait par le nirvana à la domination de Mâra, l'homme est délivré de l'existence relative. Pour lui, plus de ballottement de contraste en contraste ; « il est au-dessus du bien et du mal, il s'est affranchi de l'un comme de l'autre ; il est exempt de chagrin et de péché ; il est pur » {Dhp. v. 412). Plus d'upadhi, ces cléments et ces agents de l'existence phénoménale. Plus d'upâdâna, cette intussusception d'éléments nouveaux. Plus d'agrégats, et par là suppression du vijnâna, la connaissance discursive. Plus de conformations ; donc, suppression de l'existence phénoménale en son germe : « Instables, en vérité, les samskûra ! Leur nature est naissance et mort : ils naissent et disparaissent. Leur mise au repos, voilà le bonheur » (1).

Ce sont, il est vrai, les seuls agrégats et les seules conformations de l'individu sauvé qui sont anéantis et stérilisés par le nirvana. Or le nombre des créatures est infini et le salut des individus fait subir au monde un insensible déchet. Qu'importe ? Le nirvana est bien la suppression du monde phénoménal, puisqu'il l'est pour quiconque est sauvé : « Pour qui est arrivé à l'absence de désir, la roue est brisée (2) ; le fleuve desséché ne

(1) Dtgha-N. II, p. 157. Le dieu Çakra prononça cette stance fameuse au moment de la mort du Bouddha.

(2) La roue, ou plutôt le tour de roue, valla, samsara. Le nirvana est en vivatla (iVeWip., p. 113).

coule plus ; c'est la fin de la souffrance » {Udâna, VII, 2). Aussi le Lotus de la Bonne Loi a-t-il pu mettre cette parole dans la bouche du Tathâgata : « Je suis le roi de la Loi, né dans ce monde pour être le destructeur de l'existence » (V, 1).

Nous voici au bout de notre enquête. Le nirvana est la négation du prapanca, l'épanouissement du monde des noms et des formes, et la négation du samsara, la vie phénoménale. Définition toute négative, comme on voit, et qui laisse intacte cette autre question : Le nirvana crée-t-il un état nouveau ? Et, si c'est le cas, quel est cet état ?

Tant qu'on a délibérément laissé de côté les problèmes de la métaphysique, on a pu se contenter de poser le nirvana comme étant la suppression de la souffrance par la suppression de l'existence limitée et instable. Mais voici que le samsara n'apparaît plus à tous les bouddhistes comme la seule forme imaginable de l'être. Dès lors, on s'est demandé si, dans le nirvana, l'existence était, non pas anéantie, mais soustraite soit au phénoménal et à l'individuel, soit au seul phénoménal ou au seul individuel.

A. Les bouddhistes de l'ancienne observance restent fidèles à l'agnosticisme du maître. Sans rien statuer sur l'état que le nirvana crée ou laisse subsister, ils déclarent qu'il supprime en même temps le phénoménal et l'individuel : « Nirvana, cessation du devenir » {Nettip. p. 42). Quand, sous le nom de Sumedha, le futur Bouddha méditait sur les misères de l'existence, il cherchait le chemin qui devait l'affranchir du hhava ; et la pensée qui le réconfortait, c'est qu'il y a cessation du devenir, puisqu'il y a devenir. Or, le bhava est, non pas l'existence en soi, mais sa manifestation phénoménale. La différence est importante pour toute école qui distingue entre l'être et le phénomène. Elle n'existe pas pour des penseurs qui ne veulent connaître que des phénomènes instables et s'abstiennent de chercher si, sous le phénomène, il y a quelque substrat permanent. Reprochait-on à ces docteurs de proposer le néant comme but de l'activité humaine ? ils laissaient dire et demeuraient campés sur le terrain de la morale et de la religion (1). On leur disait : Le

(1) Ils suivaient en cela l'exemple de leur maître. Un jour, le général

tM LE NIRVANA

bhava n'a pas commencé ; comment croire qu'il puisse finir ? Ils répondaient par des expédients de dialectique ou même invoquaient l'expérience vulgaire : « Si les causes de la naissance font défaut, il ne peut y avoir production de naissance » (Aryadeva). — « Bien qu'il n'y ait pas commencement du riz, il y aura réalité de sa fin, dès q*i'on le mettra en contact avec le feu » (Candrakîrti). — Mais félicité suprême et suppression de toute existence individuelle, ces deux caractères affirmés à la fois du nirvana ne s'excluent-ils pas l'un l'autre ? Au contraire. Le nirvana est la félicité parce quil est l'anéantissement. On demandait à Çâriputra comment il pouvait y avoir bonheur là où il n'y a pas même sensation. « Mon cher, répondit-il, c'est précisément le bonheur qu'il n'y ait pas de sensation » {Ang. N. IV, p. 414 sq.). Toute sensation suppose un sujet qui sente et un objet qui soit senti ; toute sensation suppose donc une dualité. Qui dit dualité, dit limitation. Qui dit limitation, dit souffrance. Le nirvana met fin à cette souffrance. Il est bien un bonheur,si l'on pose en principe que le bien est la privation du mal (1). B. Le nirvana détruit l'existence phénoménale. Les écoles qui admettent un lokottara échappent tout naturellement à la nécessité de faire de 1' « extinction » une destruction totale. Chose plus remarquable, dans les milieux les plus orthodoxes, des voix se sont vite élevées, qui ont laissé subsister pour le nirvTia la possibilité d'une forme d'existence. Le Bouddha vient de dire au vénérable Upasîva que, quand on a passé le grand courant, le regard fixé sur la région de la non-existence de quoi que ce soit, on reste là sans avancer plus loin. «La conscience existe-t-elle encore chez un tel être ? » demande Upasîva. — « Comme une flamme sur laquelle a passé un vent violent, disparaît et s'évanouit, ainsi disparaît et s'évanouit le muni affranchi du nom et du corps ». — « Quand il a disparu, n'est-il plus

Sîha vint demander au Bouddha s'il était vrai qu'en fait il prêchât l'abstention de toute activité. « Oui, répondit-il, il est une inaction que je proscris à mes disciples, puisque je leur commande do ne pas faire le mal par le corps, la parole ou la pensée. Mais il est une action que je leur enjoins, c'est de faire le bien par le corps, la parole et la pensée. Je suis en un certain sens un destructeur, venayika ; mais ce que je veux qu'on détruise, c'est le désir, la haine et l'aveuglement » (M. Vagga, IV, 31, 4-7).

(1) Celte proposition n'est pas en soi plus insoutenable que la thèse contraire, celle de St Augustin : le mal, une privation du bien.

OU est-il exempt de maladie pour l'éternité ? » — « A celui qui a disparu, aucune mesure ne peut être appliquée (1). Ce qui faisait qu'on le connaissait, cela n'existe plus ; tous les éléments de son être ont été anéantis ; anéanties aussi les façons de parler de lui » (Sutta-Nip. v. 1069 sqq.).

Le nirvana met les individus qui y parviennent en dehors de nos catégories dialectiques. En effet, il est un asamskrla, en dehors de toute contingence (2). « 0 bhik^u, il y a quelque chose qui n'est ni né, ni devenu, ni fait, ni confectionné. S'il n'y avait pas ce quelque chose, il serait impossible d'échapper à ce qui est né et devenu, à ce qui a été fait et confecLionné » {Udâna VIII, 3). — Le nirvana est sans relation avec quoi que ce soit d'autre que lui. Il ne reçoit rien d'ailleurs (3). Il est sans cause et n'est pas le fruit de l'acte. Qu'on ne dise pas que la quatrième Vérité est cause du nirvana ; elle est cause qu'il se manifeste. — Il est en dehors de toute relativité du temps et du lieu. « Il n'est ni passé, ni présent, ni futur. Il n'y a pas de lieu où soit le nirvana... Et cependant le nirvana est ; et celui qui sait conduire sa vie avec une application constante, réalise le nirvana. Il en est comme du feu : le feu est, et cependant le feu n'est pas quelque part en provision. Mais qu'un homme frotte deux morceaux de bois, le voilà qui apparaît « {Mil. P. p. 268. 320. 323. 326. 327). Comment pourrait-on avoir une idée du nirvana, puisqu'il n'y a d'idées que des choses qui sont dans le samsara ? Comment pourrait-on parler de lui et le définir, puisque la parole et l'intellect ont pour points d'attache les caractères différentiels des choses, et que le nirvana n'a pas de caractères différentiels ? (4) On dira donc ce qu'il n'est pas ; il est impossible de dire ce qu'il est : « 0 bhiksu, il est une région où il n'y a ni terre, ni eau, ni feu, ni air, ni perception,

(1) Atthan gatassa na pamânam atthi. Le pamâna est la mesure à laquelle on rapporte ce qu'on veut estimer.

(2) Le nirvà/ta a même été longtemps le seul asamskrta que l'Eglise ait reconnu ; plus tard, d'autres articles furent admis dans cette catégorie, l'espace, par exemple, et le Pratîtyasamutpâda.

(3) C'est un anupâdâijanirvâna [Madhyam. vv. XXV, 9, 12). Anupâdâya = sans rien intussusciper.

(4) Il en est du nirvana comme de l'avidyâ védantique : il faut être stupide pour se servir de l'intelligence afin de connaître le nirvana. Prend-on une lampe allumée pour se mettre à la recherche des ténèbres ?

ni ce monde-ci, ni l'autre, ni soleil, ni lune. Je le déclare; bhiksu, il n'y a là ni venue, ni allée, ni immobilité ; ni mort, ni naissance. C'est quelque chose qui n'est pas stable, qui ne progresse pas, qui n'a pas de point d'appui. C'est la fin de la souffrance » {Udâna, VIII, 1).

Ces négftions ne valent que pour le vijiiâna, parce que le vijnâna ne connaît que le monde phénoménal. Mais il est un savoir ultraphénoménal. On prendra donc cet engagement : « Par la connaissance ultramondaine, j'ouvrirai à toutes les créatures la porte de l'heureuse destinée du nirvana » [Çiks. p. 348). Pour le Yogâcâra, le nirvana est la chose religieuse par excellence ; il contient et conserve éternellement tout ce qui, dans la vie du bodhisattva, a été spécialement marqué du sceau de la religion. Asanga cite un grand nombre de valeurs qui ne sont pas supprimées par l'entrée dans le nirvana, non pas même dans un nirvana sans restant d'upadhi ; telles, la souveraineté, aiçvarya, des bodhisattva, les pâramitâ, les « cinq sciences » {M SA. XI, 76. XVI, 41. 44. XVIII, 25). Si tant de dharma restent indestructibles dans le nirvana, le nirvana lui-même ne saurait être une absolue destruction.

C. Le nirvana détruit l'existence individualisée. Le problème ontologique du nirvana se pose dans les conditions les plus simples aux docteurs qui proclament la vacuité du monde empirique et la réalité de l'Etre indifférencié. Le nirvana fait cesser l'illusion du samsara. L'illusion une fois dissipée, la réalité demeure. En cette doctrine, les Mâdhyamika et les Védantins peuvent communier fraternellement.

Nirvana et vacuité ne font qu'un, car tous deux nient le phénomène. « La vacuité a pour caractère d'être la cessation du monde phénoménal ; c'est pour cela qu'elle est appelée nirvana » {Madhyam. \r. p. 351). Nirvana et réalité suprême coïncident aussi : « Voici, ô bhiksu, la véiité suprême ; le nirvâ;ia est de nature le non-mensonge ; les samskâra sont le mensonge... Le nirvana est l'unique vérité » (Ib. p. 237 sq.).

Tous les dharma participant à la réalité pure, tous sont affranchis de nature, apaisés dès l'origine : « Les dharma n'ont pas de nature propre, et c'est précisément parce qu'ils n'en ont pas qu'ils sont naturellement libérés [MSA. XI, 51). Les dharma

sont donc « semblables au nirvana » {Çiks. p. 251) et l'on peut poser l'égalité: dharma — nirvana [BCAp. II, 49).

En soi, le nirvana n'est pas l'anéantissement. Des textes que nous avons passés en revue, aucun, semble-t-il, ne nous oblige à le considérer comme tel ; beaucoup nous imposeraient plutôt la conclusion contraire. Il eût été surprenant, d'ailleurs, qu'une espérance simplement négative eût pu séduire tant d'êtres humains, pendant tant de générations, sous tant de cieux différents.

Nous n'avons pas à nous demander ce que vaut la solution proposée par le Bouddha pour le problème de la destinée. Nous laissons à d'autres le soin de décider si l'humanité religieuse aurait raison de la faire sienne. Mais il est deux questions de fait que l'historien a le devoir d'examiner. La doctrine du nirvana est-elle en harmonie avec les autres enseignements bouddhiques ? D'où vient qu'elle a été une source de réconfort pour les populations qui ont fait d'elle leur aliment spirituel ?

On a dit que, par son ontologie même, le bouddhisme était dans la nécessité de faire du nirvana un anéantissement absolu ; qu'il a pu sans doute parler du salut comme d'un bonheur éternel et ineffable, mais qu'en l'absence, chez l'individu, de tout principe permanent, une semblable assertion était, sinon un mensonge, du moins une singulière inconséquence.

Ce reproche n'est pas dialectiquement justifié. En vertu des principes mis à la base de l'ontologie, la vie, et non le nirvana^ anéantit la vie. La loi de la momentanéité de toutes choses et celle de la Génération Conditionnée font de la vie, et non du nirvana, une destructrice incessante ; et c'est dans la vie, et non dans le nirvana, que se fait sentir l'absence d'une âme. En réalité, le nirvana ne change rien, sinon qu'il supprime le mal et la souffrance.

« Mais, dira-t-on, le nirvana supprime le mal et la souffrance, parce que, par lui, disparaissent la forme, et la perception, et les résidus, et la conscience ; bref, tout ce qui constitue la trame de la vie et en assure la continuité. C'est donc bien lui qui est le néant. Entendons du nirvana obtenu dès cette vie les passages qui le présentent comme un bonheur ineffable, où tout égoïsme

et toute passion sont éteints. Quiconque les applique au nirvâwa définitif se met en opposition avec les dogmes fondamentaux du bouddhisme ».

Le nirvana qu'on appelle définitif est celui qui coïncide avec la mort de l'arhat. Or la mort, comme nous avons vu, est une dissolution, non pas pour le saint seulement, mais pour tout individu. Elle est nécessairement une dissolution, puisque l'individu est un agrégat d'agrégats. La mort physique dissout chez tout individu la conscience en même temps que les autres skandha, et tout est dit. Pas d'âme individuelle, donc pas de principe permanent. Pas d'âme universelle, donc pas d'absorption. Quelle différence y a-t-il entre la mort et le nirvana ? Celleci : La mort de l'homme vulgaire n'anéantit pas les résidus de l'existence qui s'éteint, et ceux-ci servent en quelque sorte de centre de matérialisation pour une existence nouvelle. L'homme qui est parvenu au plus haut degré de sainteté ne laisse pas traîner après lui ces germes d'individualisation qui sont féconds en souffrance. La mort met fin à toute « continuité » individuelle. Le nirvana élimine la cause de toute nouvelle continuité. Cessation du devenir, il intéresse le samsara, le monde de la naissance et de la mort ; mais en soi, il appartient à une autre économie que le phénomène.

Pourvu qu'on juge sans parti-pris, on reconnaîtra qu'il n'y avait rien dans les principes essentiels du bouddhisme qui empêchât de concevoir le nirvana comme un apaisement du cœur, comme la sainteté, comme la béatitude suprême, comme l'abolition de la mort, comme la suppression du monde des phénomènes et de la conscience phénoménale, comme la fin d'une individualisation douloureuse.

Le Bouddha a conquis des âmes de qualités fort diverses. Il y a réussi parce que sa doctrine était assez plastique pour fournir à toutes l'aliment qui leur était approprié.

Aux laïques dévots et charitables, il a laissé les félicités paradisiaques, et ces félicités, pour ne pas être indéfiniment durables, ne sont pas tellement éphémères que le plus exigeant des maîtres de maison ne se soit senti pleinement rassuré à la pensée de sa mort prochaine.

A la grande masse des moines, il offre et promet, comme dernière perspective, la fin de la vie consciente. Mais ce dénouement, qui pouvait paraître redoutable aux âmes faibles, est pour elles extrêmement lointain ; on n'y arrive qu'après avoir passé par plusieurs existences ; et l'une d'elles est infiniment plus longue et plus heureuse que la vie terrestre.

Quant à ceux qui sont las d'un monde où tout est changement et recommencement, ceux-là, par l'efl'et presque miraculeux de leur détachement, se trouveront d'emblée placés dans les conditions de sainteté qui les amèneront sans plus de retard au nirvana. Et ce nirvana, quel qu'il soit, aura tout au moins l'inappréciable avantage de les soustraire à toute forme d'existence où ils se sentiraient limités, dépendants et caducs. « Quand on aspire au nirvana, toute naissance nouvelle est considérée comme une damnation » [Nettip. p. 45).

Quel que fût leur idéal de bonheur, des millions d'âmes croyantes et souffrantes ont mis leur espérance dans le salut que prêchait le Bouddha ; et la perspective de jouir un jour de cette paix profonde les a tranquillisées et consolées d'avance. A toutes, le nirvana a été annoncé comme un asile contre la crainte. « Voyant que les sensations sont périssables, le bhiksu les prend en aversion. Il ne s'attache plus à rien dans le monde. Et comme il ne s'attache à rien, il ne craint plus. Parce qu'il ne craint plus, il a le nirvana » [Majjh. N. I, p. 252).

Le sage qui, en réalisant ce nirvana, a banni de son cœur toute crainte, vit dès ce moment en pleine « sécurité » {yogaksema).Et puisque la plus grande terreur de l'homme est la mort, on peut dire que le nirvana a consisté par-dessus tout dans la libération de la peur de mourir : « Je suis allé à celui qui voit ce qui est bon et, suppliant, je lui ai adressé cette question : « Comment un homme doit-il considérer le monde pour que le roi de la mort ne le voie pas ? — Qu'il considère le monde sous l'aspect du vide. En rejetant l'idée d'âme, on triomphe de la mort, et le roi de la mort n'aperçoit pas celui qui considère ainsi le monde » {Sutta-Nip. v. 1118 sq.) (1). Un des avantages pro-

(1) Un passage du Majjhima-Nikâya (I, 136 sq.) nous apprend conmment on considère le monde sous l'aspect du vide. Il fait aussi entrevoir une autre forme d'existence exempte de phénomène et de mort : « Un homme

mis au sage bodhisattva, la meilleure des créatures, c'est « une joie intense et suprême à l'instant de la mort » {M SA. XII, 22). Si toute religion supérieure est une sorte d'assurance contractée contre la mort et les misères qui sont censées la suivre, on peut dire que, par sa doctrine du nirvana, le bouddhisme n'a pas failli à cette obligation. En empêchant la mort de projeter d'avance son ombre sur la vie, c'est la vie elle-même qu'il a soustraite à l'empire de ce « roi des épouvantements ».

Une dernière remarque. Il ne suffit pas de dire que le nirvana est une valeur religieuse. Il n'est que cela. C'est pourquoi, justement, il concerne seulement les êtres, en somme peu nombreux, qui ont su s'affranchir par la religion. C'est à propos d'un Tathâgata et de ses pareils que l'on se demande : Après la mort, est-il ou n'est-il pas ? Pour les autres la question ne se pose pas ; ils restent la proie du samsara. Les admirateurs occidentaux du bouddhisme dénaturent complètement la notion du nirvana, quand ils y voient on ne sait quel apaisement que la mort assurerait à tous les hommes.

entend le Tathâgata enseigner la doctrine qui met fin à tous les samskâra, qui procure détachement, libération, nirvana. Il se dit : Eh ! quoi ? je serai anéanti ! Et il se lamente, se frappe la poitrine et tombe en pâmoison. Cet homme a une sotte épouvante au cœur. Le bhiksu en sera exempt s'il n'a pas cette croyance : « ceci est le monde ; ceci est l'âme » et si, entendant prêcher le Tathâgata, il ne se dit pas : « Je serai anéanti ».

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