L'islamisme, légaliste et international
3 Le christianisme, religion de rédemption, international. »
On rend volontiers hommage à l'effort réel et partiellement heureux dont témoigne ce tableau ; il présente d'ingénieux rapprochements, qui seront d'autant plus appréciés que l'auteur a prévenu à l'avance de la difficulté d'arriver en cette matière à quelque chose de tout à fait rigoureux. On pourrait, entrant dans l'esprit de cette construction, proposer, d'autre part, quelques modifications ou retouches, comme lui adresser des critiques de détail. Ce n'est point ce que nous ferons. En efiet, nous contestons le principe même du classement proposé.
Nous reprochions tout à l'heure à M. Tiele de faire précéder d'une façade artificielle, d'un frontispice postiche, réclamés parle seul besoin de la symétrie philosophique, Yhistoire de l'évolution religieuse au sein des deux grands groupes ethniques égypto-sémitique et aryen, dont-il adoptait les divisions pour le corps de son exposition. Le même reproche s'adressera mais avec plus de portée encore, |au classement ici pro-
posé. Ce ne sont plus, en effet, quelques concessions faites aux dépens du point de vue historique; c'est, à certains égards, la pleine négation de ce point de vue et le retour aux classifications fondées sur des caractères secondaires et, somme toute, extérieurs.
Pour qu'une classification, en n'importe quel domaine, soit reconnue bonne, il faut qu'elle parte de la considération des caractères essentiels aux objets qu'on se propose de grouper ; or, si une chose est évidente pour l'historien des religions, c'est que la religion constitue un élément important, essentiel de l'organisme social des différents peuples et qu'elle cesse d'être intelligible quand on cherche à l'isoler du milieu politique, intellectuel, littéraire, qui la voit fleurir et se développer. Le classement des religions doit donc s'appuyer sur le classement politique et géographique sous peine de briser l'évolution naturelle. Faute de s'être convaincu de cette obligation, M. Réville a mis en pièces l'arbre généalogique, produit d'une croissance naturelle, au profit de cadres arbitraires. Donnons-en un exemple.
De tous les grands développements religieux, il n'en est point qui offre un caractère aussi tranché que celui de la religion aux Indes. Sous le védisme, comme sous le brahmanisme, sous le bouddhisme, sous l'hindouisme et sous les récentes tentatives mêmes de réforme monothéiste, dont l'Hindoustan a été de notre temps et continue d'être le théâtre, se trouve profondément marqué le caractère national. Or, pour M. Réville, le védisme appartient aux mythologies nationales (divisioni, § 3), le brahmanisme aux religions polythéistes-légalis-
tes (division I, § 4), lebouddiiisme occupe à lui seul une case (division I, § 5), où nous nous trouvons en face de cette assertion singulière, que ce culte « opposé en principe au polythéisme,» se fond « en pratique et irrémédiablement avec les polythéismes locaux. » Voilà donc une religion, dontl'écrivain déclare expressément qu'elle est opposée « en principe » au polythéisme et qui cependant forme le couronnement des religions polythéistes ! Il est vrai que M. Réville n'osait pas la compter parmi les cultes monothéistes. Cette seule difficulté aurait dû l'avertir qu'il faisait fausse voie. J'ajoute que, s'il avait mentionné le monothéisme hindou contemporain, nous avions un quatrième morceau à détacher des autres.
M. Réville a évidemment subi, plus qu'il n'était dans son dessein primitif, l'influence du point de vue philosophique, et chez lui l'historien des religions s'est momentanément effacé devant le philosophe, attentif aux types variés de la production religieuse et auquel personne ne contestera le droit de définir tel culte comme appartenant aux bégaiements delà religion, tel autre comme offrant l'image la plus claire du fétichisme ou de l'animisme ou d'une grande mythologie nationale, celui-ci comme foncièrement polythéiste, national, légaliste, celui-là comme monothéiste, pénétré de l'idée de la rédemption, international. L'historien de la philosophie peut aussi à son gré relever les types, idéaliste, matérialiste, scepUque, dogmatique que lui présente l'histoire ; mais il ne lui viendrait point à l'esprit départir de ces divisions essentiellement mobiles et chan-
géantes pour dresser le tableau de l'évolution organique de la recherche philosophique depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. L'historien des institutions politiques, désireux de faire suivre leur marche, disloquera-t-il l'exposé de l'organisation des sociétés de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes en étudiant successivement et à parties monarchies, les démocraties et les aristocraties? Nous maintenons donc que la tâche de l'historien n'est pas celle du philosophe, que le seul principe d'un classement satisfaisant des religions est le point de vue national ou ethnographique, qui prend peuple après peuple selon l'ordre le plus simple, en se conformant de préférence aux divisions que les facilités de l'étude ont amené à donner à l'histoire générale. Ce propos lui-même ne va sans doute pas sans quelques inconvénients ; mais, en se pénétrant de la nécessité de se guider sur la marche de la civilisation générale, on se mettra facilement d'accord sur les grandes lignes.
L'on dira peut-être : le caractère «international,» universaliste de certaines d'entre les religions ne s'oppose-t-il pas à l'adoption d'un principe de classement ethnique et national ? Un peu de réflexion montre qu'il n'en est rien. Non seulement l'examen fait voir que les religions mêmes chez lesquelles l'idée théologique domine les influences locales, le bouddhisme, le christianisme,l'islamisme se nuancent trèssensiblementselon le caractère des populations qui les adoptent, de telle façon que le bouddhisme du Tibet ou de la Chine n'est pas celui de Geylan, que l'islamisme de la Perse, des
Arabes nomades ou des Hindous n'est pas celui de la Mecque ou de Gonstantinople, que le christianisme des Russes n'est celui ni des Germains, ni des Espagnols, ni des Anglais. Mais la constitution de ces vastes empires religieux, tels que les religions du Christ, de Mahomet ou du Bouddha, rappelle d'une manière frappante les anciens empires politiques de la Perse, de l'Egypte, d'Auguste, de Gharlemagne ou de Charles-Quint. Les règles qui s'appliquent à ceux-ci s'appliqueront à ceuxlà. L'art de l'historien consiste à saisir les lignes dominantes ; celui qui traite des religions n'aura d'ailleurs qu'à adopter avec de légères modificalions les divisions reconnues satisfaisantes pour l'histoire politique.
On comprend parfaitement qu'au début des recherches d'histoire religieuse, on y ait mêlé les questions de philosophie. Mais ces questions valent d'être traitées à part, et les aborder simultanément c'est faire tort à l'histoire comme à la philosophie. L'indépendance de ces deux ordres d'études est devenue une nécessité du progrès des unes comme des autres. A l'histoire, de rassembler les documents, de les soumettre à une rigoureuse vérification, d'en exposer le contenu avec exactitude et suivant l'ordre chronologique ; à la philosophie, de s'emparer des indications que lui transmettent des mains autorisées pour déterminer les influences que subit le plus volontiers l'esprit humain, pour montrer comment tour à tour apparaissent au premier plan les différents côtés de la pensée et de la pratique religieuses.
L'histoire des religions, il ne faut pas se le dissimuler.
traverse à l'heure présente une crise d'une réelle gravité. Notre conviction est qu'elle en sortira fortifiée si elle prend le parti de se débarrasser une bonne fois des lisières philosophiques et théologiques par lesquelles on prétend aider sa marche et qui ne font plus que la gêner. Au commencement de ce siècle, nous avons eu l'école symbolique de Creuzer, qui cherchait de hautes vérités morales sous les voiles des légendes sacrées. Puis nous avons vu fleurir la mythologie comparée, qui, ramenant à l'unité tous les mythes des diverses branches de la famille aryenne par la comparaison et l'étymologie, y a vu la formule imagée de phénomènes météorologiques : Max Mùller en reste le plus éminent représentant. Or, ces vues, qui, il y a une dizaine d'années encore, étaient généralement acceptées, soulèvent de tous côtés des protestations de plus en plus vives. Les spécialistes, j'entends ceux qui traitent particulièrement des religions de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de Rome, etc., déclarent avec une extrême énergie qu'on dénature l'objet de leurs études et qu'on le fausse en établissant une symétrie qui dépasse ce que les faits sagement interprétés permettent d'affirmer ; les partisans de la nouvelle branche de recherches, aujourd'hui en faveur, du « folklore », ne sont pas moins résolus dans leurs attaques : ils font ressortir l'analogie de mainte légende du prétendu « aryanisme n avec les traditions des peuples sauvages et déclarent qu'on n'en doit pas faire l'apanage d'une branche spéciale de la famille humaine. La méthode comparative, qui a rendu de si grands services à nos études et qui continue d'être
pour elles un instrument précieux a donné lieu à des abus, dont nous avons nous-même dressé le catalogue dans le chapitre suivant de ce volume, auquel nous avons laissé sa première forme, celle dune leçon d'ouverture.
Que l'historien des religions jette donc par-dessus bord, sans hésitation, tout le bagage des catégories et des distinctions empruntées à la philosophie, distinction entre religions animistes, polythéistes et monothéistes, distinction entre religions nationales ou particularistes et religions universalistes, distinction entre religions du livre et religions de la nature ! La seule de ces oppositions plus ou moins tranchées dont je sois disposé à admettre le bien fondé, serait celle qu'on statuerait entre religions des non-civilisés ou religions élémentaires, et religions des civilisés ou religions parfaites et complètes. Les premières présentent l'aspect de l'état même de développement général auquel elles appartiennent ; elles offrent des linéaments et des essais. Les secondes correspondent à un état général d'organisation sociale et en reproduisent à leur tour le caractère. Dans les premières, les actes du culte et les croyances sont dépourvus de centralisation comme de règles précises ; la hiérarchie fait défaut. Dans les secondes, rituel et théologie prennent des formes arrêtées. Et cependant, pour qui y regarde de près, au travers de ces contrastes, qui du reste n'ont aucun caractère absolu, un œil attentif reconnaîtra dans n'importe quelle religion la tendance simultanée et concurrente — quoique diversement accusée — à !'« animisme », qui
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est la foi en la présence et l'action spéciales de la divinité attachées à des objets matériels, au «polythéisme», qui est la propension à répartir entre diverses personnes les côtés variés et les différentes facesde l'action divine, au « monothéisme », qui est l'affirmation de l'unité supérieure de direction imprimée au monde. En réalité, je n'hésite pas à le dire, il n'est pas un homme qui ne se trouve monothéiste dans la ferveur de l'adoration ou le recueillement de la pensée, qu'il soit polynésien, ou païen, ou hindou ; c'est là le phénomène psychologique incontestable que M. Max Mûller avait décoré du nom un peu compliqué d'hénothéisme. Et dans la principale branche du christianisme, dans le catholicisme, ne perçoit-on pas également vivantes, répondant à des besoins durables et point près de s'éteindre, la triple tendance monothéiste, polythéiste et animiste? Le monothéisme est assez sensible dans le dogme, pour qu'on se dispense d'insister ;le polythéisme n'apparaît pas moins dans le Panthéon divin aux nombreux échelons ; l'animisme se marque dans l'importance attachée à telle localité, à telle statue, à telle relique. Si, dans telle religion, comme certaines branches protestantes du christianisme ou comme l'islamisme, les côtés polythéiste et animiste sont moins apparents, il suffira cependant d'un faible effort pour les retrouver, comme pour dénoncer le monothéisme latent, peutêtre inconscient de lui-même, dans les rudiments des cultes africains ou océaniens. A toutes les époques, sous tous les cieux, la religion est essentiellement la même. Ses facteurs constitutifs peuvent se trouver dans des
proportions et des combinaisons différentes ; ils ne sauraient se modifier '.
Si l'on nous demandait à nous-même d'indiquer les principales divisions à adopter pour l'histoire des religions, voici l'ordre que nous proposerions, d'accord avec les cadres de la géographie et de l'histoire générales.
/. Religions de l'Egypte et de l'Asie antérieure (Assyrie et Babylonie, Syrie et Phénicie).
Cette division correspond partiellement à ce qu'on appelle histoire ancienne des peuples de l'Orient. Nous n'hésiterions pas à y joindre la religion des Hébreux, s'il ne nous apparaissait déplus en plus clairement que les documents relatifs à celle-ci ne nous donnent que des renseignements très insuffisants sur la situation religieuse antérieurement à la captivité de Babylone ;
' Pour éviter de? développements excessifs, nous nous bornous à noter ici combien il faut se garder, en présence de documents dont la date est souvent contestable et dont le contenu appelle des réserves, de prétendre retracer l'état « primitif » des religions. Il faut également user avec prudence de la désignation de « survivance » pour des faits qui paraissent, selon la théorie courante, des débris d'états antérieurs, mais qui pourraient être dans bien des cas les produits du présent et d'actions contemporaines. Une questiou qui touche à celle-ci et qui est de la plus haute importance, est la suivante : Doit-on rechercher dans les traditions des souvenirs antiques, dont il e'agit seulement de restituer la forme vraie ? —Autrefois on n'hésitait pas à répondre par l'affirmative. Aujourd'hui beaucoup soutiennent que les prétendues traditions, relatives aux origines, sont sans valeur aucune pour la connaissance du passé. Quelle que soit la solution adoptée, 1' « histoire » ne doit commencer qu'avec les documents sërieueement « historiques ».
mais ce qui nous engage principalement à placer un peu plus loin cette étude, c'est qu'on ne saurait la séparer de celle du christianisme, sans rendre cette dernière inintelligible.
//. Religions de Vlnde et de la Perse.
Ce chapitre, sauf la réserve relative aux anciens Israélites, complétera ce qu'on est habitué à renfermer dans l'histoire orientale ancienne.
///. Religions de la Grèce et de l'Italie.
On traitera sous cette rubrique successivement des religions de la Grèce, des religions de l'Italie, — c'est-àdire avant tout de la religion romaine, — puis de la religion de l'empire romain. Cette division nous mènera donc jusqu'au moment où le paganisme gréco-romain cède la place au christianisme.