VI. Islamisme
Nous n'attachons point une très grande importance
aux détails du classement des religions, du moment cù l'on respecte les principes mêmes que nous avons indiqués, et ces principes, nous les récapitulons ainsi:
1" La religion, facteur essentiel de la vie des peuples, n'est intelligible que si on fait voir son rapport avec leur civilisation et leur degré de développement général ; le lien qui la rattache à l'évolution historique des nations, dans le cadre géographique où la nature a placé celles-ci, ne doit donc être brisé sous aucun prétexte.
2° Les religions ne doivent pas être abordées dans leurs antécédents, dans les états antérieurs que l'hypothèse peut placer au-devant des formes historiquement connues, mais dans leur état de développement complet, à leur âge adulte si l'on peut s'exprimer ainsi, au moment où nous possédons sur elles des documents abondants et précis. L'exposé des antécédents et des commencements religieux, dans la mesure où l'on se croit autorisé à les reconstituer, devra être subordonné d'une façon expresse à notre connaissance des religions dans la période réellement historique.
3° L'objet de l'histoire des religions n'est donc pas le catalogue et la nomenclature des mille formes de l'idée religieuse et du rite chez de misérables peuplades ou chez des nations qui n'ont joué qu'un rôle secondaire dans l'histoire de la civilisation. Sans refuser de faire place aux non-civilisés, elle applique avant tout ses efforts à mettre en lumière les grands organismes religieux, particulièrement ceux dont la part a été incontestable dans la formation de la civilisation moderne.
des religions en général et particulièrement dans l'Étude des religions sémitiques*.
1. Les abus de méthode dans l'Histoire des religions. — La recherche des origine». — Le classement des religions. — La méthode comparative proprement dite. — Les clés de l'histoire religieuse.
IL Les abus de la méthode comparative dans l'étude des religions sémitiques. — La religion des Hébreux doit être expliquée par elle-même.
III. L'histoire des études bibliques. — Les phases traditionnelle, rationaliste et historique. — L'exégèse biblique et les confessions protestante, juive et catholique. — Les relations de la croyance et de l'histoire; leur mutuelle indépendance.
Messieurs,
Je ne saurais taire le sentiment de vive satisfaction que j'éprouve à inaugurer l'enseignement des religions sémitiques, dont M. le ministre de l'instruction publique a bien voulu me confier la charge. C'est, en effet,
1 Leçon d'ouverture du cours d'histoire des religions sémitiques faite à la Sorboûue (École pratique des Hautes Études) le 3 mars 1886.
un rare motif de conlenlement pour une personne qui s'est consacrée à une branche spéciale d'études, — et voilà tantôt vingt années que je m'adonne à celle que je suis désigné pour représenter ici, — d'être appelée à exposer les résultats de ses recherches dans les conditions particulières à l'École pratique des Hautes Études. Dans l'établissement scientifique auquel ressortit ce cours, fermé au public de passage, ouvert uniquement aux élèves et aux auditeurs réguliers, résolus à suivre le professeur jusque dans les détails les plus techniques de l'érudition, les religions sémitiques et particulièrement la religion des Israélites, dont je me suis occupé de préférence et dont je traiterai avant tout, devront être abordées par la discussion précise, par l'examen minutieux des textes et des documents. Je n'aurai pas à vous servir des résultats généraux sans pouvoir en donner la justification, sans être en mesure de vous montrer la route par laquelle je les aurai obtenus ; j'aurai, tout au contraire, à mettre sous vos yeux les matériaux constitutifs de nos études, à construire patiemment avec vous l'édifice de la science après avoir vérifié scrupuleusement et une à une les pierres destinées à y entrer. C'est là le mode d'enseignement qu'on peut appeler idéal,parcc qu'il satisfait à l'instinct même de la recherche scientifique, en laissant toujours à côté du travail déjà fait une place pour le travail à faire, pour le supplément de lumière et d'intelligence qui peut jaillir, au cours même de la leçon, de la collaboration du maître et des élèves. Je dirai aussi tout à l'heure pourquoi l'heure présente donne un intérêt par-
ticulier au travail que nous entreprenons aujourd'hui ; en effet, comme je le ferai voir, les études d'exégèse biblique auxquelles nous nous consacrerons sont, à quelques égards, dans une phase de transition, et j'ai l'espoir que, par l'application d'une méthode plus rigoureuse que celle généralement employée, nous arriverons à tirer au clair quelques gros problèmes dont la solution est restée en suspens.
En même temps que j'éprouve une grande satisfaction à commencer ici l'enseignement des religions sémitiques, croyez. Messieurs, que je sens à la fois l'honneur et la responsabilité de la tâche que j'entreprends. C'est un périlleux honneur, c'est une lourde responsabilité d'être appelé à représenter dans le haut enseignement l'admirable, l'incomparable tradition religieuse dont la Bible est le monument. Je ne puis pas oublier non plus que l'établissement où je prends la parole, la Sorbonne, a été dans le principe et est resté pendant des siècles une institution spécialement consacrée au progrès des études théologiques, — études à la base desquelles sont les livres sacrés que le christianisme a reçus de la synagogue et qu'il entoure du même pieux respect. Je ne puis pas oublier davantage que, à la place même où je m'assieds et dans l'enceinte où vous êtes rassemblés, il a toujours été parlé de la Bible avec un sentiment de vénération filiale*. Eh bien I si la nature des travaux auxquels nous nous livrerons, si la
1 Cette leçon a eu lieu dans la salle des Actes de l'ancienne Faculté de thé )logie, qui a été afl'ectée pour le moment à l'École de» Hautes Études.
70 l'uistoire des religions
méthode qui sera ici appliquée à l'étude des livres bibliques diffèrent sensiblement delà nature et de la méthode des enseignements que je viens de rappeler, je veux vous donner l'assurance qu'il ne sera point parlé des documents qui leur servent de base, avec un respect moins pieux, avec une vénération moins filiale. C'est le sort de celte admirable collection des écrits de l'Ancien Testament qu'elle exerce son prestige et sa force de séduction sur ceux-là mêmes qui l'abordent avec le plus de préventions ; à plus forte raison garde-t-elle l'affection de ceux qui, accoutumés à la respecter dès leur enfance, puis amenés à étudier et à scruter dans le détail le plus intime les secrets de sa constitution et de sa formation et à la rapprocher ensuite des produits analogues des peuples voisins d'Israël, ne peuvent taire leur admiration à voir ici le triomphe de l'idée religieuse la plus pure éclater dans le triomphe correspondant de la forme littéraire la plus accomplie. Je le répète, je n'aurai qu'à laisser parler mes propres sentiments pour m'exprimer sur la Bible avec le respect que commandent à la fois les souvenirs de la Sorbonne et les souvenirs de celte salle des Actes où je prends la parole.
Il ne me parait pas possible de commencer ce cours sans vous dire mon sentiment sur l'état actuel des études d'histoire religieuse ou hiéiographie, sans vous soumettre quelques réflexions sur la méthode qu'on y doit
employer. A cet égard, j'aide sérieuses réserves à faire sur des procédés qui tendent à devenir d'un usage courant. Antant j'ai mis d'insistance, en un temps, à réclamer pour l'histoire des idées et des pratiques religieuses une place dans les études générales d'histoire et de littérature, — etil semble que cette thèse obtienne aujourd'hui l'assentiment général, — autant je voudrais à l'heure présente mettre en garde les savants qui cultivent notre domaine, ceux que je me permettais d'appeler quelque part « mes confrères en hiérographie », contre des abus, dont la pratique risquerait de discréditer l'objet de nos travaux. Je vois que cette seconde tâche n'estpas moins nécessaire que la première ; peut-être même l'est-elle plus encore en un certain sens. Car tandis que j'obtenais gain de cause, au moins en théorie, dans mes réclamations en faveur de la place à faire à l'étude des faits religieux dans l'enseignement à ses différents degrés ', une protestation que j'ai émise récemment contre l'emploi de procédés que je juge blâmables et périlleux, a été accueillie avec étonnement, presque avec méfiance. Récemment, j'étaisappelé à apprécier dans la Revue critique dC histoire et de littérature ' la leçon d'ouverture par laquelle un écrivain et publiciste d'un grand mérite, M. le comte Goblet d'Al-
* Voyez nos études sur la Théologie considérée comme science positive et sur La place de l'hiatuire sainte à l'école primaire {Revue scientifique, 1879), reproduites dans Mélanges de critique religieuse (Paris, Fischbacher), et, dans le présent volume, le travail intitulé : Quelques observations sur la place qu'il convient de faire à l'histoire des religions.
«Numéro du 28 septembre 1885, p. 218.
72 i'histoire des religions
viella, a inauguré à l'Université de Brirxelles un cours libre d'histoire des religions. Cette leçon était intitulée: Des préjugés qui entravent V élude scientifique des religions. Après avoir rendu hommage aux qualités très réelles d'information et de jugement dont l'auteur' avait fait preuve, je ne pus m'empècher de faire la remarque que M. Goblet d'Alviella était resté au seuil même de son sujet. Il indiquait, sans doute, sous une forme très digne d'approbation, que la personne qui veut s'adonner aux études d'histoire et de critique religieuses doit se défaire d'un certain nombre de préjugés, commode théories faites à l'avance sur un monothéisme primitif ou au contraire sur l'absurdité et la superstition foncières de tous les cultes, ou enfin sur leur évolution régulière selon l'invariable formule proposée par Auguste Comte, qui veut que toute religion finisse par disparaître après avoir traversé les trois phrases du fétichisme, du polythéisme et du monothéisme. M. Goblet disait encore qu'il faut se garder des généralisations hâtives, bien qu'on doive reconnaître une part de vérité aux différents systèmes proposés pour expliquer l'origine des religions.
Ces remarques, je dois le dire, m'avaient paru, tout à la fois, inspirées par un sentiment très sage et fort insuffisantes; en fait de « préjugés quientraventl'étude scientifique des religions», M. Goblet d'Alviella me semblait avoir oublié les principaux. J'écrivis donc ce qui suit : (i Ce qu'il aurait fallu dire, d'après nous, ce n'est pas qu'on fera de la bonne hiérographie (histoire des religions) avec une cote mal taillée entre cinq ou six
systèmes, mais déclarer que tous ces systèmes sont aussi mauvais les uns que les autres et que le commencement de la sagesse consiste à les jeter par-dessus bord sans exception. Sans doute, il est jute de dire que quelqu'un qui en est à distinguer entre religion révélée ou surnaturelle et religions naturelles ou fausses et dont la première préoccupation est d'opposer, en cette qualité, l'une aux autres, est mal partagé pour étudier scientifiquement l'histoire des religions. Mais j'avoue queje suis de plusenplus tenté de ranger dans la même catégorie quiconque croit possible et préconise n'importe quelle explication générale des religions. Il y a certainement moins d'invraisemblance à dire que la religion a commencé par un état premier assez pauvre pour atteindre petit à petit à des systèmes aussi élevés que compliqués, qu'à soutenir la thèse opposée. Ce n'est toutefois là qu'une hypothèse absolument gratuite. » Je rappelais alors l'échelle du progrès religieux que proposent des savants éminents comme M. Tiele, de Leyde, et sur laquelle j'aurai à revenir dans un instant, et j'exprimais la crainte qu'il n'y eût là-dessous quelque grave illusion et même de la fantaisie. Et j'ajoutais, non sans quelque vivacité : «Ce sont constructions de tète, auxquelles les faits se laisseront plier, mais qui ne sortent pas des faits. Je qualifierais plus sévèrement encore le titre adopté pour les conférences anglaises de la fondation Hibbert : Origin and yroiuth of religion as illustrated by the religion of... (Origine et croissance de là religion à la lumière de la religion de...) ; suit à volonté le nom de l'Inde, de l'Egypte,
etc.. Il y a là de quoi induire positivement le public en erreur. Parler du développementoude la croissance de la religion, c'est déjà risqué ; annoncer qu'on jettera de la lumière sur son origine est un propos qui n'est pas supportable. » Je disais enfin que les plus graves abus se commettaient sous le patronage de ce mot magique « méthode comparative », que, à côté de la description des religions historiquement connues et dont on est en mesure de parler avec quelque exactitude, on en faisait figurer mainte autre, de fantaisie, telles que les religions « primitives » des races aryenne ou sémitique, etc.. et que les tableaux que des écrivains sérieux tracent du culte de tel peuple ancien risquent de ne pas se rapprocher beaucoup plus de la réalité qu'ils prétendent rendre, que «celui qu'on composerait de la religion de la Grèce en puisant ses renseignements dans le bagage mythologique de la littérature française du xviii' siècle ». Je terminais en réclamant qu'on arrachât l'histoire des religions àl'ornièreoù ellerisquait de s'embourber « en appliquant rigoureusement aux faits de son domaine les règles sévères qui ont renouvelé de notre temps l'étude de la linguistique et de certaines parties de l'histoire ».
En insérant dans un recueil scientifique celte protestation très nette contre les abus de la méthode comparative, je pensais faire œuvre utile au progrès d'études qui pénètrent de plus en plus dans le cercle de l'enseignement public. J'ai été confirmé dans mon sentiment par la manière dont les intéressés l'ont accueillie. M. Goblet d'Alviella m'a, en effet, répliqué sans re-
tard*. Dans une réponse fort courtoise, mais où perce une incontestable amertume, il s'étonne des critiques que je formule, déclare n'être pas sensible aux inconvénients que je signale et conclut en exprimant la crainte, qu'après avoir contribué à propager les résultats et l'enseignement de l'histoire des religions, je ne vienne de fournir à ses adversaires eux-mêmes des arguments, dont ils seront heureux de s'emparer.
Oui, il est parfaitement vrai que, depuis bon nombre d'années, j'ai soutenu la nécessité de faire une large place dans l'enseignement public, — à la Faculté, au lycée, à l'école primaire elle-même, — à des faits, à des idées et à des livres, sans la connaissance desquels l'intelligencedelasociélé moderne, comme l'intelligence de n'importe quelle société ancienne, reste incomplète, sans l'étude desquels le développement des diverses civilisations tant du passé que du présent demeure incompréhensible. En soutenant cette thèse, je me suis heurté à deux sortes de contradicteurs, d'une part aux Églises qui tendent à considérer leurs livres sacrés comme devant être interprétés par elles seules et dans le sens de leurs dogmes actuels ; d'autre part, aux représentants d'une certaine libre pensée, qui considère toute religion comme une méprisable superstition et ferait tout au plus une exception en faveur du paganisme gréco-romain, pour l'opposer ironiquement au judaïsme et au christianisme. J'ai dû défendre, à la fois
> Revue de l'histoire des religions, t. XII, (1885), article intitulé: M. Maurice Vernes et la méthode comparative dans l'histoire des religions.
contre l'interprétation trop étroite de la théologie traditionnelle et contre les préjugés d'une philosophie intolérante, le droit des phénomènes et des documents religieux à être interprétés selon les règles de l'histoire critique et replacés à leur date et à leur époque dans la chaîne du développement général des idées et des institutions au sein des différentes civilisations et chez les divers peuples. Aujourd'hui il semble quel'on puisse constater sur ce point un progrès très sensible. Les différentes communautés religieuses tendent à admettre beaucoup plus que par le passé que les documents religieux, en même temps que et concurremment au point de vuede lacroyance et de l'application pieuse, — nous aurons à revenir sur ce point, — peuvent être interprétés au point de vue de leur origine et de leur formation et replacés, à la fois pour l'éclairer et pour en recevoir de la lumière, dans lasituation historique qui leur a donné naissance ; que l'indépendance dans leur étude n'est point exclusive du respect. Les personnes qui s'adonnent aux études d'histoire, de philosophie et de littérature reconnaissent aussi, et de plus en plus ouvertement, que ni la Grèce ni Rome ne se comprennent sans la connaissance des institutions et desidées religieuses, ni l'Inde ni la Perse sansleurs livres sacrés, ni le monde moderne sans la Bible et le développement, soit du dogme chrétien, soit de l'organisation ecclésiastique. A mesure que ces vues se propagent, l'histoire des idées et des institutions religieuses prend de plus en plus sa place dans l'enseignement. Son introduction dans les différents les milieux où le défaut des notions de cet ordre
se faisait sentir, n'est plus qu'une question de temps et d'adaptalion.Lesbonsesprits,dequelquecôtéde l'horizon qu'ils viennent, s'accorderont bientôt, on peut l'espérer, à reconnaître que l'admission des données de l'histoire religieuse dans l'enseignement de l'histoire générale, comme elle est la consécration d'une des conquêtes de la critique contemporaine, est, au même titre, un hommage rendu aux objets dont traite la première '.
Si la tâche d'hier a été d'obtenir pour l'histoire des religions la place qu'on lui refusait en invoquant des. préjugés de différente nature, celle d'aujourd'hui est d'imposer à la branche d'études nouvellement reconnue les règles d'une sévère méthode, d'une rigoureuse discipline. Ayant fait jusqu'ici en tète de la petite armée des hiérographes, — et cela non sans quelque succès, comme M. Goblet d'Alviella veut bien le ^reconnaître, — fonction du capitaine qui précède au combat ou simplement du tambour ou du trompette qui bat ou sonne la charge, je pense rendre un nouveau et non moins signalé service à l'histoire des religions en me reportant vers la troupe après le premier avantage obtenu et en y jouant cette fois-ci le rôle, d'inspecteur ou plus modestement de sergent, j'allais presque dire de gendarme, qui vérifie la régularité de l'équipement, de la tenue et de la position et corrige impitoyablement
' Nous maintenons le fond de la thèse que nous avons défendue à mainte reprise et qui semble sur le point d'obtenir pleinement gain de cause, mais nous reviendrions volontiers sur certaines expressions de polémique un peu vives qui se rencontrent dans nos Mélanges de critique religieuse, publiés il y a six ans.
tous les manquements à la théorie. Loin qu'il y ait une contradiction entre le rôle que j'ai précédemment joué de porte-parole ou de héraut des revendications d'une science trop longtemps méconnue et celui de censeur vigilant que je prétends remplir en cet instant, je soutiens que je continue de travailler par là à la même cause, avec le changement d'attitude que réclame le changement des circonstances. Loin de fournir des armes aux adversaires de l'histoire des religions, mes critiques ont pour ohjet de leur faire tomber des mains celles qui y sont encore, en dépouillant notre branche d'études des inconvénientsët des défauts qui continuent d'entretenir chez plusieurs un sentiment persistant de défiance.
Je ramènerai les principaux abus qui sont commis dans l'application de la méthode comparative à l'histoire des religions à quatre chefs.
Pi^emier abus. La recherche des origines. — Que la philosophie religieuse cherche à se rendre compte des phases logiques par lesquelles a pu et dû passer l'évolution de l'idée religieuse, que du présent ou du passé qui lui sont connus elle s'efforce de remonter, par la voie de la pure spéculation ou au moyen de quelques données éparses, jusqu'aux origines elles-mêmes, qu'elle entreprenne alors de retracer le progrès de « la religion » au cours des siècles, cela est naturel, cela est légitime. Mais c'est de la philosophie et non de l'histoire; c'est de la spéculation et non delà recherche exacte et critique. C'est là une distinction que les historiens les plus sérieux des institutions et des idées re-
ligieuses ont malheureusement le tort de perdre presque toujours de vue. Autrefois il fut de mode de placer aux débuts de l'humanité une sorte de «monothéisme primitif», dont les religions successives des peuples les plus divers aux époques les plus variées nous offriraient les déformations et les transformations. A cette idée on substitue volontiers aujourd'hui celle de « l'évolution», d'après laquelle les religions ont débuté par l'état le plus infime avant de s'élever, par degré, à l'état de perfection et de pureté que présentent les plus éminentes d'entre elles. Voici comment un des maîtres de l'histoire comparée des religions, M. Tiele, expose cette thèse : « Différentes raisons rendent vraisemblable que, à la plus ancienne^ relùjiori, qui n'a laissé que de faibles tracés, a succédé une période où dominait n'^^^^i'^ génél'alement Y animisme, — actuellement encore représente par ce qu'on appelle ordinairement religions des sauvages^ — lequel aboutit de bonne heure, chez 0 j f /
les nations civilisées, aux religions nationaIes po/yi^/tma.Z ^ 'hc*^^ tes, reposant sur une doctrine traditionnelle. Plus tard seulement sortirent çà et là du polythéisme des religions nomisti^ues ou communions religieuses fondées y ^^,^,»yv^-^
sur une Loi ou Écriture sainte et dans lesquelles le
polythéisme cède, plus ou moins, la place au panthéisme ou au monothéisme. Au sein de ces dernières, enfin, /)
ont pris racine les religions universaUstes ou humaines,^' ^^^*^*^'^^|^ qui parlent de principes et de maximes *. » Voilà une
' C. P. Tiele, Esquisse d'une histoire de la religion {Manuel de l'histoire des religions), traduit du hollandais. Seconde édition. Paris, Leroux, 1885, pp. 7-8.
échelle savamment graduée, mais qui a, à nos yeux, un défaut, et un défaut capital : elle est, il faut le dire bien haut, dût-on paraître sévère, elle est purement artificielle; elle ne résulte pas des faits, mais elle leur est impo sée. Detoutcebeau, régulier et harmonieux développement, l'histoire critique ne peut et ne doit dire qu'une chose; c'est qu'elle n'en sait rien. Autant on estincapable d'établir,documents en main, le monothéisme primitifet de le suivre, toujours sur pièces, à travers les siècles et les peuples, aussi peu a-t-on les moyens, — car notez bien qu'il s'agit ici d'une recherche précise et scientifique et non d'une fantaisie littéraire plus ou moins agréable, plus ou moins ingénieuse, — de remonter de telle religion dite universaliste à l'état prétendu primitif au travers des trois — phases, du nomisticisme, à tendance soit panthéiste, soit monothéiste, — du polythéisme et — de l'animisme. Je ne connais pas uneseule religion qui soit dans ce cas. Toute cette construction est faite de pièces et de morceaux empruntés aux milieux les plus divers ; c'est un bâtiment composite où entrent tous les styles, mais qui lui-même n'en représente exactement aucun.
Insistons sur ce point ; il en vaut la peine. Nous nous trouvons en présence d'une thèse, qui s'autorise d'un rapide succès pour se donner les allures d'une vérité démontrée. Il y a, nous dit-on, trois religions universalistes, c'est-à-dire arrivées à ce qui est considéré comme le summum du développement, le bouddhisme, le christianisme et l'islamisme, et encore M. Kuenen contestait-il récemment ce caractère à la troisième, à lare-
ligion de Mahomet*. Pour laquelle d'entre ces religions sommes-nous en mesure de retrouver, documents en mains, les quatre antécédents indiqués par la théori*^, ou, à défaut des quatre qu'on aurait cependant droit de réclamer, trois seulement, ou à défaut de trois, seulement deux? L'islamisme a pour antécédent direct le polythéisme national des Arabes, à savoir l'échelon trois ; quant à ce qui a devancé ce polythéisme luimême, nous n'en savons absolument rien. Le christianisme est issu du judaïsme, dont on pourrait, à mon avis, soutenir tout aussi bien qu'il offre, lui déjà, les caractères d'une religion universahste. Je veux admettre cependant qu'on le range dans la classe des religions nomistiques à tendance monothéiste ; je déclare que, sur ce terrain qui est celui de mes études particulières, je suis hors d'état de reconstituer l'antécédent logique qu'on lui impose d'un polythéisme national, à plus forte raison un degré antérieur encore qui serait l'animisme, et un degré tout à fait primitif qui serait je ne sais 'quel'naturisme ou naturalisme grossier. Pour le bouddhisme, il'en est de même. M. Tiele y montre le dernier ^terme^d'une évolution, dont le brahmanisme est l'avant-dernier. Maint indianiste refusera de souscrire à cejugement. Loin qu'en matière de religions de l'Inde on puisse reconstituer, du védisme aux formes les plus modernes, l'évolution qui mène des rudiments de l'idée religieuse à sa perfection, l'on commence à s'apercevoir que les religions de l'Inde, quels que
• Voyez Religion nationale et religion universelle, traduction française. Paris, Lerou:;.
soient leurs noms et leurs époques, ont entre elles une parenté foncière et profonde ; que toutes celles d'entre elles qu'on connaît, qu'on les appelle Védisme, Brahmanisme ou Hindouisme, sont les manifestations diverses et variées d'un même esprit, d'une même manière de sentir et de raisonner. La religion de l'Egypte, s'il fallait nommer encore celle-là, si haut qu'on remonte, offre les mêmes raffinements théologiques qu'aux temps de la période grecque. On peut toujours soutenir que les idées et les pratiques religieuses d'un peuple, telles qu'elle nous sont connues pour une époque donnée, s'expliqueraient mal sans la supposition d'une période d'élaboration antérieure; on peut avancer qu'il est possible, qu'il est probable que telle croyance, à nous authentiquement connue, a été précédée de dételle autre, dont la mention ne nous a pas été conservée. Tant que les documents, et partout où les documents nous font défaut, nous devons nous borner à affirmer ce que nous savons, et garder le silence sur ce que nous ignorons. Laissant au philosophe l'hypothèse de l'évolution avec ses séductions et ses dangers, l'historien des religions, à mon avis, ne devra pas dépasser le terme « d'adaptation w, qui signifie simplement que l'idée et la pratique religieuses savent se plier aux conditions nouvelles que leur offre la civilisation d'un peuple et d'une époque. Que, dans ces termes et avec une grande prudence, textes en main, il parle de la croissance ou du développement de telle religion, nous l'accordons. Mais qu'il n'aille pas au delà ! Que, sous prétexte d'accrocher la chaîne du temps à la borne
imaginaire qui marque son point de départ, il ne s'engage pas dans la recherche des origines. Il céderait ainsi à une dangereuse illusion. Il sortirait de son rôle et compromettrait la discipline qu'il a mission de représenter *.
Second abus. Le classement des religions. — Autrefois on répartissait les races humaines, par suite les langues et les religions, d'après les trois fils que la tradition biblique assigne àNoéetdont les descendants sont censés avoir repeuplé la terre, dévastée par le déluge. De là la divison en races des Sémites, des Chamites et des Japhétites, répondant aux noms de Sera, Cham et Japhet. Quand le progrès de nos connaissances a fait voir combien peu ce classement répondait à la réalité, on a dû entrer dans de nouvelles voies, sans toutefois renoncer entièrement à l'emploi de termes consacrés par l'usage. Les récentes découvertes de la linguistique ont abouti, en laissant de côté un très grand nombre de points non résolus, à la constitution de deux groupes, dont on a universellement admis l'existence : le groupe indo-européen, ou aryen d'une part, comprenant les Hindous, Persans, Grecs, Italiens, Slaves,
1 Dans ses Prolégomènes de l'hùtoire des religions, M. A. Réville a défendu des idées analogues à celles de M. Tiele. On trouvera déjà quelques remarques à cet égard dans un Bulletin criiique de l'hisloire générale des religions, inséré à la Revue de l'histoire des religions, t. III (1881), p. 353. Cependant nos réflexions portaient plus encore sur la question du classement des religions, dont il va être question, que sur celle de la recherche des origines. Voyez à cet égard l'étude précédente, où le sujet est traité plus amplement.
Germains-Scandinaves et Celtes, le groupe sémitique de l'autre, où l'on fait rentrer la plupart des nations que la tradition biblique rattache à Sem, fils de Noé. En dehors de ces deux groupes reste le plus grand nombre des peuples, pour la répartition desquels on propose différents classements et sur la position respective desquels on est souvent fort loin de s'accorder. Des savants tels que M. Tiele, par exemple, conservent encore l'emploi du terme de Chamites.
Mais laissons là tout ce qu'on ne fait rentrer ni dans le groupe indo-européen, ni dans le groupe sémitique, et attachons-nous à ces deux points. Sur quoi est fondé ce classement? Sur le rapprochement et la comparaison des langues. A merveille ; mais qui ignore que maint peuple de telle famille a pu être amené à adopter la langue d'une autre race? Nous Français, mélange de Celtes et de Germains, ne parlons-nous pas un dialecte de la langue latine, c'est-à-dire d'une langue de l'Italie? Donc la constitution dugroupe indo-européen, très satisfaisante au point de vue de la langue, n'offre déjà qu'une valeur contestable au point de vue de la race. Au point de vue de la religion, mêmes réserves. Le christianisme et l'islamisme, qui sont des religions sémitiques, ne sont-ils pas devenus les religions de la grande majorité des peuples aryens? Chacun ne manque pas d'être au courant de ces faits; mais, dans l'usage, on agitexactementcommes'ilsn'existaient pas. On échange, on fait jouer entre eux ces termes de- langues, races, religions aryennes ou sémitiques, comme s'il s'agissaitlà de quantités correspondantes, de valeurs
du même ordre, qu'il est licite d'employer indifféremment.
Si le groupe indo-européen ou aryen est d'ailleurs constitué fortement au point de vue de la langue, on n'en saurait dire autant du groupe sémitique, dont le nom, emprunté à la tradition biblique, recouvre des éléments en partie fort contestables. On appelle peuples sémitiques les Israélites et, d'une manière générale, les peuples qui entourent ceux-ci, des rives du Tigre et de l'Euphrate aux bords de la Méditerranée, Assyriens, Syriens ou Araméens, Phéniciens, Arabes. C'est là une désignation assez élastique et qui ne correspond point très exactement au tableau proposé par le texte biblique. Ce n'est qu'après une lutte assez vive qu'on a reconnu droit de cité à l'assyrien dans le giron des langues dites sémitiques ; d'autre part, on voudrait y faire pénétrer, avec les Phéniciens, les Chananéens, autrement dit les anciennes populations indigènes de la Palestine, dont la Bible fait desChamites.Une autre désignation que celle de peuples sémitiques eût peut-être offert moins d'inconvénients. Mais, que l'on conserve celle-là ou qu'on lui en substitue une autre, cette famille de langues, ou de peuples, ou de religions ne représentera jamais qu'un cadre empirique.
Nous faisions déjà la remarque que ces deux groupes, l'un l'indo-européen, l'autre le sémitique, fondés sur la parenté des langues et étendus au races et aux religions, necomprenaient, somme toute, qu'une partie, — la moindre, — des nombreuses religions qui font l'objet des études hiérographiques. Pour les classer toutes,
pour en dresser le tableau, on n'est pas sans éprouver quelque embarras. La seule manière légitime d'en sortir serait d'adopter un cadre franchement artificiel, emprunté à la géographie et à l'histoire. Malheureusement les historiens les plus autorisés n'ont pas su jusqu'à ce jour s'y résoudre. Ils ont préféré subordonner le classement à l'examen des caractères internes, c'està-dire le disposer suivant un point de vue philosophique, plaçant telle religion en tête parce qu'elle est « animiste », telle autre au centre de la série parce qu'elle est « polythéiste », telle autre à la fin, en qualité de « monothéiste ». C'est comme si l'historien de la philosophie étudiait les différents systèmes, non pas selon leur succession dans la Grèce, au moyen âge et dans les temps modernes, mais en les classant selon les chefs de panthéisme, d'idéalisme, de matérialisme, de scepticisme. Ce n'est plus de l'histoire, et ce qui complète la confusion, c'est que l'on veut conserver certains groupes naturels, tels que le groupe aryen et celui que forment les peuples dits sémitiques. 11 en résulte une combinaison mixte qui, en faisant alterner deux principes de classement absolument différents, radicalement incompatibles, augmente encore les inconvénients qu'aurait offert l'emploi exclusif du classement franchement philosophique *.
Nous n'admettons, pour notre part, en fait de classement des religions, aucun autre principe que ceux que fournissent soit la géographie, soit l'histoire. Quel
* Nous renvoyons sur ce point à l'étude qui précède.
que soit enfin le cadre adopté, nous prétendons qu'on ne perde pas de vue que nous usons d'un procédé tout factice pour répartir dans un ordre plus ou moins satisfaisant la richesse de nos matériaux. Le meilleur des cadres, — il ne faut pas craindre de le redire et il est essentiel de ne jamais l'oublier, — sera et restera un cadre « empirique ». Prétendre exprimer par un classement l'arbre généalogique des religions, leur succession à la fois logique et réelle, c'est de nouveau une illusion, c'est une décevante fantasmagorie.
Troisième abus. La méthode comparative proprement dite. — Comme on a pensé pouvoir établir l'arbre généalogique et la filiation des religions depuis les commencements embryonnaires jusqu'aux raffinements de l'idée la plus pure, on a, à l'intérieur des différents groupe?, eu l'ambition de faire ressortir la théorie de l'évolution en montrant comment, sorties d'un tronc commun, se sont développées parallèlement les pratiques et les théories du culte chez des peuples de même origine. C'était au lendemain des succès obtenus par la méthode comparative en linguistique ; on avait cru voir dans le sanscrit la langue mère de tous les idiomes indo-européens et on en retraçait révolution dans les différentes branches de la famille aryenne. Même en laissant tomber les exagérations du début, il n'en reste pas moins que la grammaire comparée est une des grandes conquêtes de notre temps et que la séduction de son extraordinaire succès se comprend parfaitement. En matière de cultes, on ne voulut non plus jurer que par l'histoire comparée. Au sanscrit, considéré comme
souche d'une série d'idiomes, on prétendit donner un pendant dans l'ordre religieux, en découvrant une religion des Aryens, dont celles de l'Inde, de la Perse, de la Grèce, de l'Italie, des Germains, des Slaves et des Celtes ne seraient que les formes secondaires et dérivées. Remontant au tronc commun de la race, on voulut y fixer un certain nombre d'éléments, que l'on s'évertua ensuite à découvrir dans les différentes branches, notant leurs transformations parallèles, leur évolution régulière et logique selon la différence des milieux et des circonstances. Comme un pinceau de lumière blanche est brisé par le prisme, de même la religion primitive des Aryens, en traversant des milieux variés, subit telle ou telle modification, et cependant, sous ces diversités, elle reste essentiellement la même.
L'avantage — ou l'inconvénient — de cette religionmère, c'est qu'on la crée de toutes pièces, comme on tracerait le portrait d'une mère en empruntant à ses filles les traits du visage qu'elles offrent en commun. Car, vous vous en doutez, de documents proprement dits sur cette période primitive, il ne saurait en être question. Aujourd'hui une réaction se prononce contre les abus d'un pareil procédé ; en attendant qu'elle'ait fait son œuvre, l'idée aussi spécieuse que décevante des types religieux primitifs, soit aryen, soit^ sémitique, a pris place dans les ouvrages les plus estimés, et il faudra de grands et patients elVorts pour l'en extirper. Nous dirons tout à l'heure comment cette manie de ramener les divers groupes de religions à des a chefs de
file », a failli engager l'étude des religions sémitiques dans une impasse, et la diseréditer pour longtemps auprès des esprits sages.
Certes, il y a place dans nos études pour la comparaison, etce procédé fécond du rapprochement raisonné rendra les plus grands services à notre connaissance des religions particulières. Bien des lumières jailliront de la confrontation de pratiques etd'idées, empruntées de préférence à des civilisations voisines, parfois à des religions séparées par le temps non moins que par l'espace. Mais, ce qu'on entend trop souvent par « histoire comparée des religions », ne vous y trompez pas, ce n'est point cet emploi sage et réservé d'une méthode toujours appréciée des bons esprits et dont le premier effet est d'empêcher le savant de se confiner dans le cercle étroit de ses études particulières. C'est la reconstitution d'arbres généalogiques, de filiations naturelles, en telle sorte que les religions spéciales ne devront plus apparaître que comme les modifications nécessaires et fatales d'un premier étal, dit primitif. Qu'en matière de linguistique on applique la méthode comparée, ainsi définie, à l'étude de telle langue, historiquement connue, laquelle, dans des temps également connus historiquement, s'est brisée en dialectes, de manière qu'on puisse suivre l'évolution parallèle du dictionnaire et de la syntaxe dans différents embranchements sortant d'une souche commune, cela est légitime, cela est fécond. Nous en avons un bel exemple dans l'histoire comparée des langues néo-latines ou romanes, historiquement connues, sorties toutes du latin, lequel nous
est, à son tour, exactement connu. En matière de religions, il est licite de tenter dans le même esprit l'établissement d'une histoire comparée du christianisme et de ses différentes branches, de l'islamisme et de ses ramifications, parce qu'on saisit à la fois la religion dans son point de départ et dans son évolution selon les milieux, — je préfère dire, si vous vous en souvenez, dans son « adaptation » aux différentes circonstances qu'elle a rencontrées. Mais 1' « histoire comparée » des religions indo-européennes ou sémitiques risque de n'être qu'un trompe l'œil, parce que nous n'avons aucune connaissance directe d'une religion primitive des Aryens ou des Sémites, dont les différentes religions de ces deux groupes pourraient être considérées comme des variétés *.
Quatrième abus. Les « cUsn de T histoire religieuse. — Aujourd'hui encore, la plupart des historiens de la religion se montrent moins préoccupés d'exposer avec exactitude les faits et les idées propres aux différents peuples, que d'en donner l'explication. On ramène les diverses religions à un même point de départ, qu'a suggéré l'observation d'un certain nombre de détails et, armé de cette « clé », on prétend en démonter le mécanisme jusque dans leurs rouages les plus intimes. C'est ainsi que l'on voit tour à tour tenir le haut du
1 Un des esprits les plus sagaces de noire temps, M. James Darmesteter, a quelque peu sacrilié aux dieux de la « méthode comparative » daus son ingi''nieux essai sur le Dieu suprême dans lu mj/t/iologie anjenne et dans ses Cosmogonies AryeixTies [Essais Orientaux, Paris, 188.'}). Depuis il a, cependant, fait de sérieuses réserves sur la recherche des types religieux primitifs.
pavé, soit l'explication évhémériste, qui voit dans les dieux ou demi-dieux des héros réels transfigurés, — soit l'explication astronomique qui ramène le dogme et les pratiques du culte à la vénération des phénomènes sidéraux, — soit la théorie du culte des ancêtres ou de la foi en la survivance des âmes, qui met à la base du développement des religions la piété domestique, — soit l'opposition du principemâle ou créateur et du principe femelle ou passif, dont les différents cultes se proposeraient de rendre l'image et de reproduire le sens profond, — soit la théorie de la personnification des forces de la nature. C'est celle-ci qui a fait la plus brillante fortune ; elle a triomphé en matière de religions indo-européennes. Il est vrai que, si l'on semble s'accorder sur la définition générale, on se divise bientôt sur le point de savoir quelles sont les forces naturelles que le panthéon divin transforme et vivifie. Est-ce l'orage, avec son rideau de nuées sombres que déchire l'éclair, dont le dard arrache aux réservoirs célestes et au profit de la terre altérée les ruisseaux fécondants de la pluie? N'est-ce pas plutôt la succession du jour à la nuit, la renaissance de la nature au matin? Ne serait-ce pas tout aussi bien la succession des saisons et le renouveau de la nalure au printemps? Le champ est vaste ; nous ne nous y engagerons point.
Il est malheureux pour la mythologie météorologique ou céleste, que l'explication « naturaliste », qui avait remporté de si brillants succès en matière de religions de l'Inde, surtout pour l'interprétation de la période védique, ait éprouvé quelque échec en matière
de religions sémitiques. Sans quoi, on pouvait lui prédire un long règne. Mais il n'est que trop vrai que, en dépit de quelques tentatives ingénieuses, les « clés » de l'orage, de l'aurore etdu printemps n'ont pas obtenu ici TefTet désiré et espéré. Seul le soleil a tenu bon ; soleil bienfaisant ou du printemps, soleil malfaisant et dévastateur ou de Tété, ce roi des astres — au moins à notre point de vue sublunaire — doit satisfaire à toutes les exigences, se plier à tous les caprices, parce qu'on ne sait trop quel compagnon de lutte lui donner ici, lune, planètes ou étoiles.
Mais l'auxiliaire le plus précieux, jamais en défaut, de tous les faiseurs de « clés », de tous les patrons d'explications naturaliste, astronomique et autres, c'est le dictionnaire, c'est l'étymologie. Sans le dictionnaire, sans l'étymologie, rien n'est possible ; avec eux, tout est facile. Chaque nom divin livre, avec le secret de sa propre composition, le secret de la religion à laquelle il appartient. Chacun, tour à tour, y trouve la justification des conceptions les plus opposées. Quand je vois des ouvrages estimés reconstruire tel système religieux de l'antiquité à l'aide de quelques noms ou épithètes de divinités échappés au naufrage, je me demande quelles chances aurait un Japonais ou un Hindou de donner une idée exacte de notre propre religion si l'on portait à sa connaissance trois ou quatre mots seulement, tels que ceux de Dieu, Tout-Puissant, Trinité et Jésus-Christ. C'est cependant ce que nous faisons sans hésiter quand il s'agit de telle religion ancienne.
LES Abus de la méthode comparative 93
Il est enfin de bonnes âmes, qui souffrent de voir que les faiseurs d'explication sont rarement d'accord entre eux. Ils proposent alors de les réconcilier en appliquant tour à tour leurs différents systèmes. Au lieu d'un seul système, on en aura cinq ou six ; là où l'un échoue, on emploiera l'autre. A la place du passe-partout du serrurier, le trousseau de clés de la maîtresse de maison, dont l'une ouvre la lingerie et l'autre le fruitier, la troisième l'armoire aux provisions. Cette proposition « part d'un bon naturel » ; je doute qu'elle satisfasse soit les inventeurs, race qui ne veut jamais avoir raison à demi, soit les savants moins ambitieux, qui ne réclament ni clés, ni explications d'ensemble et pensent que l'étude religieuse a le plus grand intérêt à jeter pardessus bord tous les systèmes en particulier et l'esprit de système en général.
J'osais écrire récemment, en repassant en mon esprit la série d'abus qui se fait voir en notre branche d'études et dont je viens de vous indiquer les principaux, que « l'étude de l'histoire des religions ou hiérographie en est encore à la période de l'enfance, qui se caractérise par l'abus des systèmes»*. En vérité, et bien que mes paroles aient paru amères à plusieurs de mes confrères, je ne saurais, dans l'intérêt même des travaux que nous poursuivons en commun, que les reproduire en les entourant cette fois d'éclaircissements assez amples pour qu'aucun malentendu ne puisse se produire. Quelle sera donc la tâche du présent? Après
» Article de la Revue critique, cité plus haut.
avoir interdit à notre science de s'engager dans les voies que j'ai désignées, je ne lui demande qu'unechose, c'est d'appliquer rigoureusement aux faits de son domaine les règles sévères qui ont renouvelé de notre temps l'étude de la linguistique et de certaines parties de l'histoire. Cataloguer les documents, les textes et les faits relatifs aux différentes religions, soumettre chacun d'eux tour à tour à ce que je voudrais appeler un « épluchage » rigoureux, les dater et les classer le mieux qu'il est possible, en un mot amasser des matériaux de bonne qualité scrupuleusement vérifiés, qui pourront servir ultérieurement à des constructions plus ou moins considérables, — voilà le but que je prétends assigner à nos études en l'an 1886 , voilà la méthode de travail que je veux m'imposer à moi-même dans le champ de mes recherches spéciales et que je prends la liberté de recommander à ceux qui cultivent d'autres domaines de l'histoire religieuse. Moins brillant que d'autres, ce procédé me paraît le seul qui mérite le beau nom d' « étude scientifique des religions ».
Les abus de la méthode comparative que nous avons signalés dans l'histoire des religions en général, n'ont pas été épargnés à la branche spéciale que nous avons mission de cultiver, aux religions sémitiques. Peut-être y ont-ils lleuri plus qu'ailleurs. Disons comment nous comprendrons notre tâche à cet égard.
La désignation, d'abord, de religions « sémitiques n doit nous arrêter quelques instants. C'est un reste, une épave de la division traditionnelle des races empruntée au x° chapitre de la C^enèse ; seulement cette division vise aujourd'hui une famille de langues, et par extension de religions. Nous avons dit quelles réserves méritait cette application indifférente d'un même terme à trois catégories, qui sont loin de se recouvrir nécessairement dans tous les cas. La Bible donne cinq descendants à Sem, fils de Noé, à savoir Elam, Assur, Arphaxad, Lud et Aram. Nous sommes obligés, tant au point de vue de la langue qu'à celui de la religion, d'en écarter deux, sur lesquels règne une grande obscurité et que nous ne sommes, en tout cas, point en mesure de reconstituer, Elam et Lud. Restent donc Assur, représentant des populations, des langues et des cultes assyro-babyloniens ou mésopotamiens ; Aram, représentant de l'Aramée ou Syrie ; Arphaxad, ancêtre de Tharé et d'Abraham et, par eux, représentant des Hébreux ou Israélites, d'une part, ainsi que des peuplades des Iduméens ou Edomites, Moabites et Ammonites, — de l'autre, des Ismaélites ou Arabes. A le bien prendre, ce terme de « sémitiques », consacré par rusage,ne peut pas passer pour autre chose que pour une désignation et un cadre empiriques, servant à exprimer, faute de mieux, un groupe de « civilisations » voisines les unes des autres. Et non seulement ce terme de sémitiques, ici fondé non sur la race, — car à cet égard nous ne savons positivement rien, — mais sur le rapprochement des langues assyrienne, araméenne, arabe
et hébraïque entre elles, ne s'appliquera pour nous qu'à une partie des populations que l'on rattache à un père commun, dénommé Sera ; nous sommes, par-dessus le marché, obligés d'y faire rentrer des nations que la Bible place dans un groupe tout différent, dans la descendance de Cham, à savoir les Phéniciens et les Chananéens. La parenté des langues nous y contraint, puisque le groupe sémitique, fondé sur les mêmes principes que le groupe aryen, doit comprendre toutes les langues voisines de l'hébreu; le phénicien est précisément dans ce cas. Il résulte de ces observations sommaires que le groupe sémitique, particulièrement en matière rehgieuse, reste une appellation des plus sujettes à caution et dont on doit user avec une grande réserve. C'est ce dont plusieurs historiens des religions n'ont pas tenu suffisamment compte. Si l'on jette un coup d'oeil sur l'histoire des études de religions sémitiques, on est étonné de voir comment, — faute d'une sage hésitation dans l'emploi de termes dont la nature réclame la prudenceetj'iraijusqu'à dire la méfiance, — on aproposé et soutenu des combinaisons d'un caractère purement artificiel, qui sont à mille lieues des faits, qui, loin de donner l'image et la physionomie des documents authentiques, sont avant toutuneœuvrede théorie et d'imagination. Que l'on recherche les traits communs aux diverses religions que l'ont croit pouvoir appeler sémitiques, qu'on rapproche les idées et les doctrines, d'une part, les pratiques du culte, de l'autre, cela est licite, cela est utile. Ce qui n'est ni licite, ni utile, c'est de chercher, par exemple, dans les religions
LES ABUS DE LA MÉtEODE COMPARATIVE 91
de la Phénicie ou de l'Assyrie, l'explication de la religion des Israélites. La religion des Israélites nous est connue, somme toute, d'une façon exceptionnellement satisfaisante. Quelque opinion que l'on professe sur l'âge et l'origine des documents dont la réunion forme la Bible, il est incontestable que la collection des livres sacrés du judaïsme constitue une source d'une singulière abondance comme elle est, en employant ici ce mot dans son sens général, d'une remarquable authenticité. Voilà cependant, qu'au lieu d'établir patiemment, par la minutieuse discussion des livres hébreux, ce qu'on peut savoir de la religion des Israélites, pratiques et idées, soit sous l'ancienne royauté indigène, soit aux temps du second temple, on se jette avidement sur les très maigres et très contestables documents que l'on possède touchant les cultes delà Phénicie ou de la Syrie et qu'on prétend expliquer et caractériser par les renseignements qu'on en extrait les origines religieuses des contemporains de David ou d'Ézéchias. L'on a constitué ainsi tout un polythéisme primitif des Israélites, riche en divinités mâles comme en divinités femelles et qui n'a qu'un défaut, celui d'être le fruit de la fantaisie et de l'arbitraire. Aux données relativement sûres des documents hébreux, on a préféré, en effet, procédant par voie constante de supposition, d'analogie et de probabilité, les renseignements suspects et mal datés qui concernent les peuples voisins ; on a substitué les seconds aux premiers ; on a, contrairement à tous les principes d'une méthode sévère, expliqué le peu connu par le point connu.
Pour ma part, je suis encore revenu tout dernière ment, au cours de mes études propres, à cette question des caractères de la religion chez les anciens Israélites et, bien que je ne demandasse pas mieux que de me laisser convaincre, je dois déclarer que je n'ai pas su y trouver ce polythéisme touffu, apanage commun, prétend-on, des différents peuples sémitiques, mais quelque chose que je désignerai plutôt du nom de monothéisme national.
Que dirai-je maintenant de ceux qui ont prétendu reconstituer l'étage sous-jacent de la religion antique des Israélites? Car il est entendu, en matière d'hiérographie, comme en géologie, que tout terrain reconnu en suppose un autre, dont la formation fournira le secret de l'existence de celui-là même qu'on étudie. C'est un régressas usque ad infinitwn, qui peut paraître inquiétant aux esprits timides, mais qui n'en a que plus de charmes pour les aventureux. On nous a donc proposé dans les derniers temps, sous le polythéisme que j'ai dit et où tous les honneurs sont pour le soleil, une mythologie hébraïque, où les nuages et l'éclair trouveront leur place et leurs aises. Il faut s'opposer résolument à ces fantaisies avant qu'elles aient fait leur propagande; elle répondent, en effet, si exactement aux tendances du jour que beaucoup, en en entendant parler pour la première fois, ne manquent pas de s'écrier. Je m'en doutais '.
» Voilà déjà i\J. Huxley, qui, au dire d'une Revue bieu iuformée, affirme au public anglais que l'état religieux des Israélites, au temps de Samuel et des Juges , correspond exactement au culte
Mais, de même qu'il fut de mode en un temps d'expliquer les mythologles de la Grèce ou des Germains par les Védas, c'està l'Assyrie que l'on demande de préférence le secret des origines religieuses Israélites. Ici, Messieurs, j'ai besoin de toute votre indulgence, je veux dire de l'indulgence des assyriologues, qui, d'habitude fort peu tendres entre eux, le sont moins encore pour l'imprudent assez risqué pour s'aventurer sur leur domaine. Eh bien ! plusieurs hébraïssants ayant manifesté le désir de découvrir dans les inscriptions cunéiformes de la Mésopotamie l'explication de l'ancienne théologie des Hébreux, particulièrement des noms divins, les assyriologues n'ont pu qu'être très tlattés de cette recherche et l'encourager de toutes leurs forces. Ils y prennent part eux-mêmes de plus en plus, et ainsi s'est construite une « histoire comparée des religions sémitiques » , sur la valeur et la portée vraies de laquelle j'ai dit nettement mon sentiment.
Ces tentatives et ces essais si contestables ont, du reste, été punis d'une façon bien cruelle. On a cru s'a- ' percevoir que la civilisation assyro-babylonienne ellemême avait emprunté ses principales données linguistiques et religieuses à un peuple mystérieux, celui des a Sumirs et Accads, » ou vulgairement le peuple accadien, qui, pour sa part, n'aurait pas appartenu à la branche des Sémites et pas même à la nôtre, à celle des Aryens, mais, horesco referens, auxTouraniens, àla race dont font partie les Turcs et les Mongols! Avec
des esprits que uous rencontrons chez les non-civilisés. 0 vulgarisation, voilà de tes coups !
iOO l'histoire des religions
une intrépidité, digne d'un meilleur sort, quelques-uns n'ont pas hésité à en faire le pénible aveu : La religion des Assyro-babyloniens, en niême temps qu'elle est la souche commune des diverses religions de la Phénicie, des Syriens et des Israélites, a son origine chez les Accadiens, c'est-à-dire plonge dans lenon-sémitisme. Voilà les Sémites dépossédés par ceux-là mêmes qui prétendaient fonder à jamais leurs titres de gloire. L'arme qui devait servir à assurer leur suprématie n'a consacré que leur éviction et leur défaite.
Cependant vous n'ignorez pas que cette conclusion affligeante soulève, depuis quelques années, une vive opposition. Des linguistes très distingués, et dont l'indépendance ne saurait être mise en doute, soutiennent que ces deux civilisations et ces deux langues, l'assyrienne et l'accadienne, n'en font pas deux, l'une sémitique, l'autre non sémitique, mais seulement une ; que le prétendu a accadisme » est, au fond, un trompel'œil, — et que le sémitisme reste intact.
Qui a tort, qui a raison ; je n'en sais rien. Je prétends seulement que cette querelle, — j'entends la chose tout particulièrement au point de vue des religions, qui seules m'intéressent ici, — ou ne serait pas née, ou, tout au moins, n'aurait pas pris les proportions qu'elle a aujourd'hui, si l'on n'avait pas cédé, ici comme ailleurs, à cette obsession, à cette hantise de la recherche des origines, qui est décidément la pierre d'achoppement de nos études. Je veux qu'on prenne à part les diverses religions que l'on croit pouvoir dénommer sémitiques, — l'israélite, la phénicienne, l'assyrienne, l'arabe ; je con-
sens, qu'après avoir dressé le tableau de chacune par le dépouillement méthodique des documents, on compare les traits de doctrine ou de rites qu'elles peuvent avoir en commun; mais je proscris, comme funeste cette poursuite de la religion-mère et du substratum primitif, capable de faire tourner en méfiance d'abord, puis enfin en discrédit la curiosité bienveillante dont nos études sont actuellement l'objet.
Nous ne chercherons, pour notre part, à expliquerla religion d'Israël, qui fera la matière particulière de nos études, niparla Phénicie, ni par l'Assyrie, mais par ellemême. A l'engouement pour l'Egypte qui florissait il y a cinquante ans, quand on faisait de Mo'ise le propagateur de la science des hiéroglyphes et qu'on prétendait expliquerainsila loi juive, nous ne substitueronspas l'engouement des cunéiformes. Si nous nous refusons à noyer le Jourdain dans le Nil, ce n'est pas pour le faire perdre dans les eaux du Tigre et de l'Euphrate.
Voici comment nous comprenons l'étude, qui devra se faire ici, des religions dites sémitiques.
L'objet premier et spécial de nos études sera la religion des Hébreux ou Israélites, telle que nous la font connaître les livres de la Bible ou Ancien Testament. A côté des IsraéUtes, nous placerons quelques peuplades, qui n'ont jamais pris une grande importance, mais que le peu de données venues à notre connaissance nous montre avoir présenté avec ceux-ci, dont ils étaient les voisins les plus immédiats, une étroite analogie, je veux dire les Moabiles, les Ammonites et les Edomites ou Iduméens.
En second lieu, nous faisons figurer parmi les religions sémitiques celles des Phéniciens, Syriens etChananéens. C'est là un domaine où nous entreprendrons de temps à autre quelques excursions, cherchant à l'occasion les points de contact avec la religion des Israélites. Peut-être nous risquerons-nous quelque jour à l'aborder de front.
Quant aux Assyriens-Babyloniens, notre ignorance de la langue ne nous permettra pas de nous engager directement sur le terrain de leurs rites et de leurs idées religieuses. Nous indiquerons seulement, en puisant nos renseignements aux sources les plus autorisées, les points de correspondance qu'on a cru pouvoir marquer entre les cultes de la Mésopotamie et ceux de la région qu'au point de vue occidental, on peut appeler cis-euphratique. Ces rapprochements ne seront faits, — quand ils seront faits, — qu'à titre de supplément d'information, j'allais presque dire de curiosit*^, tant nous voulons nous garder de tomber dans le défaut de la recherche des origines et de la restauration d'une religion sémitique prétendue primitive, que nous avons signalé plus haut.
En quatrième lieu, le titre de notre chaire pris au sens étendu pourrait sembler comprendre les religions des Arabes avant l'Islam et l'Islam lui-même. Mais ces matières font l'objet d'un enseignement à part et nous n'aurons point à nous en occuper.
Sans doute l'histoire des religions, telle que nous l'avons définie, n'offrira point la majestueuse ordonnance, ne présentera pas l'apparente symétrie quifrap-
pent dès l'abord les yeux dans les tableaux qu'on en dresse le plus souvent. Nous prétendons viser moins haut pour atteindre plus sûrement le but. Il est aisé de tracer un cadre d'ensemble, sauf à remplir par l'hypothèse ou l'invention telle place sur laquelle les documents sont muets. Pour notre part, nous sommes convaincu de servir plus utilement une branche d'études de récente date encore, en présentant ses résultats sous le jour le plus conforme à la réalité. Telle case pour laquelle les matériaux de bonne qualité abondent, sera remplie ; telle autre, à moitié vide ; sur telle autre nous nous résoudrons à inscrire jusqu'à nouvel ordre le mot désagréable de néant. Mais l'addition de tous ces chapitres, où il ne sera rien entré de factice, où les dates ni les faits ne seront point intervertis ou transposés pour les besoins de la régularité, donnera un résidu solide et inattaquable.
Sur le terrain des religions sémitiques comme sur celui de l'histoire des religions en général, nous opposerons donc une digue au débordement des hypothèses ; cette digue consistera dans l'application d'une sévère méthode. En ce qui touche plus particulièrement la religion des Israélites, notre tâche consistera à mettre en lumière avec toute la précision possible le contenu des livres bibliques et à en tirer tout ce qu'ils nous apprennent sur les idées et les pratiques religieuses propres aux Hébreux. Quand toutes les données que la Bible renferme sur le développement de la religion Israélite, auront été rigoureusement extraites et groupées d'une façon critique, il sera temps d'entre-
prendre, toutefois avec prudence, des rapprochements avec les cultes des peuples voisins où l'on a des raisons de croire que le développement de la civilisation générale a suivi une marche analogue et présente des phénomènes correspondants.
J'ai indiqué comme sujet du cours que je donnerai cette année la Religion des Israélites au temps des Juges et sou» les premiers Bois. Joignant l'exemple au précepte, je veux vous y mettre immédiatement en présence des textes, qui seront dépouillés, non suivant un ordre convenu à l'avance, mais dans l'état où ils nous sont parvenus et devront livrer, en quelque sorte d'euxmêmes, leur contenu à notre solUcitation méthodique.
Il me reste à vous entretenir de deux points : de la phase que traversent à l'heure présente les études bibliques ; de la position que nous aurons à prendre à l'égard des différentes confessions religieuses.
Je distingue trois phases dans l'histoire des études bibliques: la phase que j'appellerai traditionnelle, la phase rationaliste et la phase proprement historique.
Le point de vue traditionnel est celui que l'Eglise chrétienne a reçu de la synagogue juive. Etudiant spécialement la Bible pour en faire l'application aux besoins de la piété ou aux exigences du dogme, ses représentants n'accordent qu'une importance secondaire aux questions qui intéressent l'origine et la composi-
tion des livres, aux renseignements qu'on peut tirer de ceux-ci pour la restitution du passé. Les théologiens qui maintiennent le point de vue traditionnel, s'attachent à la doctrine et à l'édification et ne considèrent les circonstances historiques que comme un c^dre nécessaire, mais dont le rôle est subordonné aux matières formant son contenu. Ainsi s'explique que l'Eglise n'ait pas songé à soumettre à une révision les vues générales sur la Bible, qui étaient courantes chez les Juifs à l'époque de la naissance du christianisme. Du moment que les solutions proposées par la synagogue laissaient au dogme toute latitude, à la piété son plein exercice, elles pouvaient être acceptées sans scrupules.
Cependant, quand le progrès des études historiques a fait voir que la Bible, en même temps que source pour la doctrine et aliment pour la piété, pouvait être considérée comme une mine de renseignements pour d'antiques civilisations, pour leur littérature, leur législation, leurs rites et leurs conceptions religieuses, un nouveau point de vue a commencé de prévaloir, celui que nous appelons rationaliste. Ce mot toutefois est souvent employé dans un sens passablement différent de celui où nous l'entendons, et nous voulons prévenir ici contre une confusion. D'après une acception devenue usuelle, point de vue « rationaliste » est synonyme de point de vue « rationnel » et signifie que l'on n'admet comme réels que les faits qui correspondent à ce que la raison accepte, que les événements n'appartenant pas à l'ordre miraculeux ou surnaturel. Par phase
rationaliste des études bibliques nous voulons indiquer autre chose.
Nous désignons comme rationalistes ceux qui, admettant ou non l'ordre surnaturel, soit défendant la réalité ou la simple possibilité des miracles, soit les rejetant l'une comme l'autre, cèdent à la préoccupation visible d'harmoniser le contenu des livres de la Bible avec leur propre manière de sentir et de voir. Ainsi Moïse apparaît tour à tour à leurs yeux comme un puissant thaumaturge ou un politique subtil, selon qu'on se sent de l'inclination pour la politique autoritaire ou pour les procédés insinuants de la diplomatie. David est un pieux monarque, avant tout préoccupé d'organiser les services variés du culte, ou un chef de bandes à moitié sauvages qui assure le premier l'existence indépendante d'une peuplade tout imprégnée de la rudesse du désert et de la montagne, selon que celui qui tient la plume est un écrivain désireux de mettre la monarchie au service de la religion ou de rendre le charme delà couleur locale à un tableau devenu fade à force d'être reproduit. Les solutions queprésente l'école rationaliste, loin d'être les mêmes, loin de se présenter avec le défaut de l'uniformité, sont, tout au contraire, d'une rare variété, d'une diversité inquiétante. Elles ont, en cdet, un trait commun dans leur multiplicité ; c'est que, sous prétexte de reproduire le passé, l'écrivain s'est avant tout proposé de trouver dans les faits qu'il étudie la justification de ses théories particulières, la satisfaction des goûts qui lui sont propres, et c'est pour convenir à tant de per-
sonnes d'instinct différent qu'elles sont obligées de se diversifier à l'infini. De ces divergences entre interprètes résulte fatalement un certain discrédit, dont l'école •traditionnelle aurait tort de s'emparer pour condamner la recherche historique ^
Les abus de la méthode rationaliste doivent, en effet, nous indiquer la véritable voie à suivre, qui est la méthode strictement historique. Le mouvement de réaction contre les inconvénients d'une méthode où les convenances personnelles entrent perpétuellement en ligne de compte et décident de l'adoption dételle ou telle solution, se prononce de plus en plus. Il imporbe de lui assurer une direction sage, pour qu'il ne passe ni à cùté du but, ni par-dessus. Nous n'avons point à flatter le goût de personne, nous n'avons pointa mettre d'acco d le passé avec l'idéal de l'un ou l'autre de nos contemporains; nous avons à replacerdes faits antique» dans le milieu qui les a produits, à restituer pour leur explication l'état d'esprit qui leur a donné naissance ou les a accueillis comme réels. J'en donnerai immédiatement un exemple, destiné à « illustrer » la thèse qui vient d'être énoncée.
' La critique, rationaliste, écrivions-nous dès 1880, est celle qui, dans la reconstruction du passé, fait constamment intervenir ses préférences et ses répugnances propres. Telle ligne sera accusée parce qu'elle rentre dans la manière de voir chère à l'écrivain ; telle autre sera atténuée, sinon supprimée... La critique rationaliste, mise en présence d'un fait ou d'ifn texte religieux, ne se demande point: que s'est-il passé? quelle est la pensée qui est à la base de la rédaction"? mais : comment justifier cette pensée et ce fait au point de vue de ma propre façon de voir?» {Revue de P histoire des religions, t. I, p. 10.)
Un des faits de l'histoire juive ancienpe qui ont soulevé les plus ardentes polémiques, est le massacre que Josué aurait fait des populations indigènes du pays de Chanaan lors de la prise de possession de cette région parles Israélites. Opposons sur ce point le triple point de vue, traditionnel, rationaliste et historique. — Au point de vue traditionnel, les faits sont exacts tels que les rapporte le livre de Josué ; mais ces faits ne sont que secondaires. Ils ont la valeur et la signification d'une haute leçon morale ; ils enseignent que le peuple de Dieu doit se préserver sévèrement de l'atteinte que sa piété et sa pureté recevraient de toute compromission avec les cultes et les pratiques de l'étranger. C'est un exemple suprême et terrible de la nécessité de purger l'âme fidèle de tout élément de souillure. Gomme nous le disions plus haut, le fait est ici, avant tout, le vêtement de l'idée.
Pour le rationaliste, les massacres prêtés à Josué sont une grosse pierre de scandale; si les incrédules s'en raillent, les croyants qui se posent la question de de leur réalité, n'en sont pas beaucoup plus satisfaits. Partant de préjugés opposés, ils arrivent à se rencontrer pour les atténuer. Les premiers disent : Jamais ce misérable petit peu pie n'a été capable d'exterminer tant d'hommes. Les seconds pensent: C'était tout de même pousser la cruauté au-delà du nécessaire; voilà des choses où l'on sent que le narrateur s'est laissé aller à quelque exagération. Et l'on taille, et l'on rogne dans les récits ; on diminue les chifl'res, on réduits les effectifs des combattants et des victimes. Au lieu de cin-
quante mille tués, on lit cinq mille ; au lieu de cent villes prises, on lit vingt ; au lieu de cinquante rois massacrés, on lit dix. Que résulte-t-il de ce procédé de diminution, d'atténuation? C'est d'abord, qu'on ne retrouve plus l'horreur du récit primitif, cette haine de l'étranger, cette furie de séparatisme et d'exclusivisme, en d'autres termes que l'idée est émasculée, de terrible et rigide, devenue pauvre et banale ; c'est, en second lieu, que le fait historique a été, en quelque sorte, suspendu en l'air. Il n'est ni nié positivement, ni affirmé pour de bon ; il est devenu suspect, parce que désagréable. Entre l'inconvénient d'admettre et celui de rejeter franchement, on a choisi le pire, qui est de ne se décider ni pour l'un ni pour l'autre.
Si l'on aborde au point de vue franchement historique l'examen des récits relatifs à la conquête de la Palestine, on ne devra point se préoccuper de savoir si les faits sont ou non à l'avantage de Josué et de ses compagnons et chercher sous quel angle il convient de les présenter pour les accommoder aux mœurs du présent, à notre propre manière de sentir. La première question à résoudre est celle-ci : Quelle a été l'intention de l'écrivain, quel objet s'est-il proposé en écrivant? — Je ne saurais entrer ici dans le détail d'une démonstration, qui sera faite à son heure. Qu'il me suffise de mettre sous vos yeux le résultat de mes recherches à cet égard. Je suis arrivé à la conviction que l'auteur du livre de Josué s'est proposé, en écrivant pour ses contemporains qui étaient les Juifs de l'époque du second temple, des gens vivant à Jérusalem et aux
HO l'histoire des religions
environs après la captivité ou exil de Babylone, de les prémunir contre le mélange avec les populations étrangères qui était, en effet, une des grosses questions du temps ; qu'à cette fin il a, en partant de la donnée traditionnelle de la conquête du pays de Ghanaan par un chef du nom de Josué, tracé d'une manière absolument libre un tableau destiné à appuyer la théorie du séparatisme le plus rigoureux. Les exemples d'un pareil procédé abondent dans la littérature de l'Ancien Testament. Je ne crois donc pas à la réalité des massacres de Josué ; j'estime que la thèse de l'exclusivisme religieux a été matérialisée, « cristallisée » suivant une expression à la mode, sous une forme très violente, très pénible, mais toutefois non dépourvue d'une grandiose énergie.
Je pourrais faire valoir ici comment, en cherchant à replacer les écrits et les faits dans le milieu et dans l'état d'esprit où ils ont vu le jour, nous arrivons à rendre pleine justice à l'idée dont ils sont Texpression et, à certains égards, sommes moins hostiles au point de vue traditionnel que quelques-uns se l'imaginent. Nous dirons dans un moment que nous sommes toutefois résolus à séparer absolument l'un de l'autre, la tâche de l'historien étant, à nos yeux, absolument diflèrente, complètemenlindépendante de celle du dogmatiste ou de l'écrivain qui vise à l'édification.
Nous croyons que l'application d'une méthode plus strictement historique, plus sévèrement débarrassée du préjugé, aux questions que soulève l'étude des livres bibliques, donnera d'heureux résultats. Bien des pro-
blêmes relatifs à l'origine des livres, à la réalité et à la succession des faits qu'ils rapportent, restent en suspens. Des solutions, qui avaient semblé généralement adoptées, sont de nouveau contestées. C'est un moment bien choisi pour inaugurer des recherches telles que les nôtres puisque, comme je l'indiquais en commençant, on peut nourrir l'espoir de tirer au clair plusieurs points qui sont restés jusqu'à cette heure — ou qui redeviennent— obscurs. Il est deux questions dont, je l'avoue, la solution me préoccupeet où j'aurais l'ambition de marquer un progrès ; l'une, c'est la question des écrits législatifs, parce que je crains qu'à côté de très réels mérites, l'école moderne n'ait fait fausse route en rattachant soit àJosias, soit à Esdras la rédaction et la promulgation des deux principales éditions du code dit mosaïque, — du Deutét^onome, et du Pentateuque en son entier ou simplement du Gode sacerdotal contenu à V Exode, au Lévitique, aux Nombres, comme d'autres préfèrent dire.
La seconde question, dont je voudrais aborder le plus tôt possible avec vous l'examen, est celle des conditions d'origine de la collection prophétique. On admet couramment avec l'école allemande que l'ensemble des écrits dits d'Isaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel et des douze petits prophètes peuvent être rapportés authentiquement à des circonstances historiques qui courent de 800 à 500 avant notre ère ; j'éprouve à l'égard de cette solution, devenue banale, et dont on tire des déductions capitales pour l'histoire religieuse des Israélites, des hésitations et des doutes, qui croissent à chaque occa-
sion que je rencontre de retourner à ces textes. Je crois que sur cet article, comme en ce qui concerne les textes législatifs, la substitution du point de vue historique au point de vue rationaliste favorisera dans une grande mesure une meilleure intelligence et une plus juste appréciation des choses. J'insiste d'autant plus sur la nécessité d'employer une méthode sévère, que la condition spéciale de nos études, vous ne l'ignorez pas, nous en fait une obligation plus stricte peut-être qu'en aucun autre domaine. Remarquablement riches en sources offrant la forme du livre — car la Bible est une collection incomparable, une sorte d'anthologie dont aucun peuple ancien n'offre le pendant — nous sommes presque entièrement dépourvus de documents épigraphiques. Or les monuments épigraphiques sont les documents par excellence, les seuls qui, provenant de l'époque même, en restent à jamais les témoins autorisés, tandis que les ouvrages tracés sur le papyrus ou le parchemin se renouvellent, se transcrivent et se modifient à l'infini. Le contrôle de l'épigraphie nous faisant à peu prés défaut, nous sommes d'autant plus tenus d'user d'une méthode sévère, qui restreigne la part, toujours trop grande, de la conjecture individuelle.
Les études d'exégèse biblique, si elles sont une nouveauté dans le cercle de l'enseignement érudit non confessionnel, ont conquis, vous le savez, depuis longtemps leur place, et non la moindre, dans les universités étrangères. Ce sont les Facultés de théologie allemandes qui, depuis cent ans, les ont fait briller du
plus vif éclat. Nous sommes redevables, à cet égard, à la science protestante de l'étranger d'un ensemble d'informations et de recherches, qui constituent une mine en quelque sorte inépuisable. Nous nous acquittons d'une dette en déclarant que, sans le travail patient de plusieurs générations acharnées à dépouiller et à expliquer les textes bibliques, les principaux problèmes de la littérature religieuse des Israélites ne seraient pas même posés. Si, par conséquent, nous avons l'espoir de voir sur plusieurs points plus clair que nos devanciers, ce sera grâce à ce que nous avons appris d'eux ; ce sera également en laissant de côté un mélange de préoccupations dogmatiques, dont lesmeilleurs d'entre les théologiens n'ont jamais réussi à s'affranchir complètement et qui, en mainte question, les laisse souvent comme empêchés et arrêtés entre la solution rationaliste, qu'il leur serait plus agréable de soutenir, et la solution franchement historique que recommandent les textes, quand on s'en tient à eux seuls. Le travail véritablement énorme, accompli au cours de ce siècle par l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre se trouve résumé avec une très grande hauteur de vues dans un ouvrage récemment paru en notre langue, dans la Bible, traduite et commentée par M. Ed. Reuss.
Les Juifs ont ainsi laissé — et ils ne disputent pas — au protestantisme l'honneur d'avoir fondé la critique biblique. Il n'y a pas fort longtemps que les nations chrétiennes ont concédé aux descendants des auteurs de la Bible des conditions de sécurité matérielle leur permettant d'étudier de sang-froid leurs
propres origines sacrées. Mais, depuis quelques années, le mouvement se prononce, et les études d'histoire et de critique religieuses qui sortent des cercles Israélites gagnent de jour en jour en importance, en même temps que la méthode se dégage et que le point de vue historique prend le pas sur le point de vue du dogmatisme traditionnel ou sur le rationalisme.
L'Eglise catholique n'est pas entrée aussi volontiers dans la voie de l'investigation purement littéraire et historique des livres bibliques ; elle a même envisagé d'abord avec quelque méfiance les recherches de cet ordre. Cependant il devient visible qu'elle est disposée à se réconcilier avec elles, à proclamer non seulement leur légitimité, mais leur utilité. Le nom d'un homme prématurément enlevé à nos études, de feu François Lenormant, doit être ici mentionné avec une estime particulière et avec un pieux regret. Croyant convaincu, il se proposa d'obtenir droit de cité dans les cercles catholiques pour les principaux résultats delà critique biblique, qu'il voyait à la fois défigurés et ignorés. Il a mené à bien sa tâche par la publication des Origines de Ihistoire, ouvrage auquel la mort ne ne lui a pas permis de mettre la dernière main, et d'une traduction de la Genèse, distribuée selon les éléments constitutifs entrés dans la composition du livre. Dans la première de ces œuvres, il prétendait faire voir que l'originalité de la Bible et de ses récits relatifs aux commencements de l'humanité, ne consiste pas dans la propriété exclusive de traditions, dont elle a dû au contraire emprynter le fond à la Babylonie,
LES ABUS DE LA MÉTHODE COMPARATIVE liS
mais dans le point de vue monothéiste par lequel elle a transformé et comme transfiguré le bagage commun aux peuples sémitiques; dans le second, il soutenait et faisait, en quelque sorte, toucher du doigt que le texte traditionnel de la Genèse, ainsi que l'ont démontré les critiques protestants, résulte de la combinaison d'un certain nombre d'écrits primitifs de date et d'auteurs divers. Dans ces deux ouvrages, M. Lenormant établissait avec autant de force que de courage que le domaine de la foi et celui de la critique historique ne s'excluaient et ne s'interdisaient en aucune façon, que le second pouvait être cultivé sans préjudice pour le premier, qu'il était grand temps enfin de faire pénétrer dans la science catholique des résultats, qui, sans être dommageables à la croyance, constituaient un progrès considérable dans l'intelligence des livres sacrés.
Accueillie d'abord avec quelque froideur, soit du côté de l'Église, soit dans les rangs des savants indépendants, la tentative de M. Lenormant n'a cependant pas tardé à porter ses fruits. Les voix les plus autorisées durent déclarer que le dogme laissait à la recherche historique son entière liberté. En ce qui me concerne, j'avais, dès le premier moment et dans un recueil dont la rédaction était exclusivement scientifique, félicité vivement l'auteur des Origines de sa courageuse initiative '. Je n'oublierai pas avec quelle chaleur il me
1 Compte rendu du livre intitulé : tes Origines de l'hh'oire d'après la Bible, dans la Revue de l'histoire des religions, t. II (I88O;, p. 123.
remercia d'avoir rendu pleine justice à ses intentions. Avant de mourir, François Lenormant a pu voir que les études de critique biblique cesseraient bientôt de passer dans les cercles catholiques pour une dangereuse nouveauté. Pour notre part, tant en pratiquant ici dans l'examen des textes ia plus entière liberté, la méthode d'investigation la plus rigoureuse, nous sommes résolue nous abstenir de tout ce qui serait une atteinte à la croyance. Nous ne toucherons pas à la foi, nous ne l'inquiéterons pas; j'y donnerai tous mes soins. Entre l'Église et nous, du moment qu'elle concède que le terrain de la croyance doit être séparé de celui de la recherche historique, je ne vois pas la raison d'un désaccord. Tout au plus, pourrions-nous parfois différer sur l'appréciation d'une question de limites et de frontières. Mais, là même où s'élèverait de ce fait quelque dissidence, nous ne désespérons pas d'un accord final. Nous ferons, pour notre part, tout ce qui dépendra de nous pour le faciliter.
Messieurs,
Veuillez m'excuser si je termine ces considérations par une réflexion d'un caractère personnel. Cet établissement-ci, l'École pratique des Hautes-Études, n'a aucun caractère confessionnel. C'est la première fois que la religion de la Bible est directement enseignée en France dans une grande école, autre que celles qui se réclament d'une communion ecclésiastique déterminée.
Eh bien I j'ai appartenu pendant quelques années à un de ces établissements confessionnels, à la Faculté de théologie protestante de Paris. Or, on m'y trouvait un défaut; on me reprochait de trop regarder du côté du monde et du mouvement des idées dans la société contemporaine. Dans celui-ci, je tomberai peut-être dans le défaut opposé. Là-bas, on m'accusait d'être trop laïque. Ici, dût-on me faire le reproche contraire, je sens que, au milieu même des recherches de textes les plus abstruses, je ne pourrai jamais perdre de vue la place que la Bible continue de garder dan? l'affection, dans le respect, dans la croyance de mes contemporains. Seul chargé en Sorbonne d'exposer la grande tradition religieuse des Israélites, qui est devenue celle de la civilisation européenne et sans la connaissance de laquelle celle-ci est incompréhensible, j'éprouverai le besoin, et je me donnerai fréquemment la satisfaction, de rendre un public hommage à cet incomparable foyer d'idées et d'émotions religieuses, qui, après avoir brillé en Palestine, réchauffe encore le monde moderne, et dont la flamme, permettez-moi d'exprimer ma conviction à cet égard, n'est pas près de s'éteindre en dépit de tant de pronostics fâcheux venus de côtés divers. Prononcée dans l'enceinte d'une école, dont le principe est d'appliquer aux documents les procédés les plus rigoureux de l'investigation critique, une pareille déclaration ne pourra passer auprès de personne pour une formule obligatoire et banale, mais pour l'expression sincère d'une admiration aussi raisonnée qu'elle est vive, d'un attachement aussi ré-
fléchi qu'il est profond. Ce public hommage à la Bible, qui reviendra souvent sur mes lèvres, je tenais à le rendre dès aujourd'hui et de façon que nul ne pût s'y méprendre, dans cette leçon d'ouverture du cours des religions sémitiques.
l'distoire des religions aux différents degrés de l'enseignement public *.
En un moment où sont agitées, avec une ardeur particulière, la plupart des questions qui intéressent l'enseignement public, il nous paraît qu'il y a lieu de soumettre aux personnes compétentes quelques considérations sur la place qu'il convient de faire à une branche trop longtemps méconnue des études historiques.
Nous indiquerons successivement comment on pourrait assurer une représentation suffisante de l'Histoire des religions aux trois degrés, supérieur, secondaire et primaire de notre enseignement public.
1 Cette étude a paru pour la première fois dans la Revue de l'histoire des religions, numéro de janvier-février 1881. Nous avons supprimé quelques-unes des considérations du début.
enseignement supérieur
L'Histoire des religions a été introduite, il y a un an, dans le haut enseignement parisien, par la fondation d'une chaire au Collège de France. Quelques personnes, insuffisamment informées de ce qui se passe à l'Étranger, s'imaginèrent à tort qu'il s'agissait d'instituer une polémique régulière, munie de la consécration officielle, contre les dogmes de l'Église chrétienne. Les faits leur ont donné un prompt démenti. Un publiciste éminent, rompu aux méthodes de la recherche historique, M. Albert Réville, appelé à inaugurer le nouvel enseignement, a vu ses leçons suivies d'un bout à l'autre par un nombreux auditoire, sans qu'aucune protestation ait surgi du milieu de ce public recruté au sein de toutes les opinions. Ce succès est d'autant plus digne de remarque que le professeur avait abordé, sans hésitation l'étude d'un certain nombre d'à priori philosophiques et religieux dont il tenait à débarra!;ser tout de suite le terrain de ses recherches ' : sa parole franche et grave a été écoutée avec une respectueuse sympathie, parce que le sentiment de l'indépendance des études historiques est aujourd'hui accepté sans
1 Voyez Prolégomènes de VH/atoirc des l'cligions (résumé des leçons faites au Collège de France pendant le printemps et l'été de 1880), par A. Réville (Fischbacher, 1881).
AUX DIFFÉRENTS DEGRÉS DE l'ENSEIGNEMENT PITBIIC 121
réserve par tout homme éclairé. Nous prenions acte nous-même de ce progrès considérable de l'esprit public quand nous demandions, il y a un an, qu'on cessât d'isoler les recherches relatives à l'histoire du judaïsme et du christianisme, des recherches consacrées aux autres religions de l'antiquité et des temps modernes. « Le fleuve profane et le fleuve sacré, écrivions-nous, mêlent leurs eaux par tant de bras, que force est de ne plus les traiter comme appartenant à deux régimes différents. Aussi bien est-ce aujourd'hui une cause gagnée. Prétendre soustraire à l'examen critique le développement intellectuel et religieux du peuple juif, sous le prétexte que les livres qui nous renseignent à cet égard sont encore employés à l'édification d'un grand nombre de nos contemporains, ne serait-ce pas précisément confondre deux choses qu'il importe de séparer absolument : l'usage que telle Église contemporaine fait des livres qu'il lui plaît dans une intention pieuse, — la rigueur de l'étude scientifique, invariable dans l'emploi des procédés de reconstruction exacte à l'aide desquels elle reproduit, de la façon approximativement la plus vraie, l'image du passé? Cette règle, "nous l'appliquerons à l'antiquité juive, nous l'appliquerons également à l'antiquité chrétienne. Et ce faisant, nous n'avons point la prétention de devancer la marche générale de la science historique, mais de nous conformer simplement aux principes qu'elle cherche à faire prévaloir dans l'étude des difl"érents produits de l'activité humaine *. »
' Revue de l'Histoire (les religions, tome I, p. i, l'issu).
A d'autres préventions M. Littré opposait, de son côté, une réponse décisive. « L'État, écrivait-il avec l'autorité d'une haute raison, du moins l'État français, n'a point de dogme; mais, à l'égard de l'enseignement, sa fonction et son devoir sont de donner accès aux disciplines qui prennent pied dans le savoir et aux méthodes qui sont jugées les plus sûres. — Dans le temps, ajoutait-il, où je publiai la traduction delà Vie de Jésus par M. le docteur Strauss, on m'objecta, au point de vue libre-penseur et révolutionnaire, que j'entreprenais là une œuvre parfaitement inutile et depuis longtemps dépassée, et que notre xviii* siècle avait mieux fait que tous les Strauss du monde, l'œuvre de démolition qui importait. L'œuvre négative, oui, mais non l'œuvre positive. Et ceci n'est point une distinction subtile qui n'aille pas au fond des choses. Qu'on se représente les aberrations qui hantèrent l'esprit du XYiii® siècle au sujet des religions. Il lui fut impossible de rien comprendre à leur naissance, à leur rôle, à leur durée. C'étaient, selon les uns, l'invention d'hommes rusés et habiles qui se firent de la crédulité populaire un moyen d'exploitation, et par là obtinrent puissance et richesse ; selon les autres, il ne fallait y voir que des périodes d'ignorance et de superstition, qu'on ne pouvait assez ni mépriser, ni exécrer ; selon d'autres encore, il y avait peut-être quelque grâce à octroyer à Jupiter et à l'Olympe, pour qui on avait érigé des temples si magnifiques et de si belles statues, mais il fallait déverser tout le flot de l'indignation historique sur cette honte des hontes, le christianisme et le moyen âge.
AUX DIFFÉRENTS DEGRÉS DE l'ENSEIGNEMENT PUBLIC 123
Ces aberrations et toutes leurs variétés forment un vaste lacis de préjugés, qui est loin d'être suffisamment rompu... La philosophie positive, par l'organe de M. Comte, est la première qui ait réagi vigoureusement contre les doctrines révolutionnaires et anti-historiques relatives au domaine religieux de l'humanité. Tout à fait indépendamment, mais dans le même sens, la critique protestante a rendu leur véritable caractère au judaïsme et au christianisme, et justement parce qu'elle s'est tenue en dehors de la conception surnaturelle, elle leur a restitué leur grandeur et leur influence irremplaçable, comme partie de l'évolution des sociétés '. »
On sait que les Universités des pays étrangers ont fait à l'Histoire des religions une place des plus honorables ; mais la Hollande mérite à cet égard une mention particuUère. L'Histoire des religions y occupe, à elle seule, une Faculté tout entière, dont l'enseignement comprend les matières suivantes : i° L'Encyclopédie de la théologie ou science des religions ; 2* L'Histoire des doctrines concernant la divinité ; 3° L'Histoire des religions en général ; 4° L'Histoire de la religion israélite ; 5° L'Histoire du christianisme ; 6° La littérature des Israélites (Bible) et la littérature chrétienne ancienne (Nouveau Testament) ; 7° L'exégèse de l'Ancien et du Nouveau Testament ; 8° L'Histoire des dogmes de la religion chrétienne ; 9° La philosophie de la religion; 10° La morale. Ces différents objets peuvent
* Philosophie positive (numéro de mai-juiu 1879), p. 365 etsuiv. — Travail reproduit dans nos Mélanges de critique religieuse fFischbacher, 1880J.
aisément se ramener à quatre, qui sont l'Histoire des religions en général (en dehors des religions Israélite et chrétienne), l'Histoire de la religion Israélite, l'Histoire de la religion chrétienne et la Philosophie de la religion.
Cette disposition n'est pas le legs d'un passé, dont le prestige l'aurait seul conservée ; elle est le fruit d'une discussion récente et approfondie, où l'économie générale des Universités néerlandaises a été mise au niveau des exigences contemporaines, après avoir été soumise à une complète refonte. Ecoutons, à cet égard, le commentaire d'un savant hollandais, d'un homme qui cultive, lui aussi, avec distinction le champ de l'histoire niligieuse. « Une réorganisation de l'enseignement supérieur, écrivait il y a quelques mois M. van Hamel (de Rotterdam) dans la Revue de l'Histoire des religions, devait amener nécessairement, d'une façon ou d'une autre, la suppression des anciennes Facultés de théologie réformées (calvinistes), suppression que réclamait depuis longtemps le douhle principe de la séparation de l'Eglise et de l'État et de la laïcité de l'enseignement public, — L'État avait le choix entre deux moyens : ou bien il pouvait supprimer purement et simplement les Facultés réformées et rayer la théologie de son enseignement ; ou bien, tout en abandonnant à l'Eglise le soin de faire élever ses ministres comme elle l'entendrait, il pouvait remplacer les anciennes Facultés hybrides par des Facultés de sciences religieuses d'un caractère franchement laïque et indépendant. Ce fut à ce dernier parti que s'arrêta le législateur. 11 est vrai que, contrairement à l'avis de plusieurs, il donna aux
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nouvelles institutions le vieux nom de « Facultés de Théologie », au lieu de les appeler « Facultés des Sciences religieuses » ; mais ce n'était là qu'une question d'étiquette. Le caractère des Facultés de théologie fut complètement modifié ; au lieu d'institutions afîeclées à l'usage d'une Église quelconque, elles devinrent des foyers d'études religieuses indépendantes, dont les différentes Églises étaient libres de profiter pour leurs futurs ministres, si elles le voulaient, mais qui n'avaient absolument d'autre mission que celle de représenter, dans l'enseignement universitaire, une branche importante et indispensable, l'étude complète et consciencieuse des phénomènes religieux. — Parmi les modifications apportées par la nouvelle loi à l'ancien programme scolaire, deux surtout marqueront très bien cette transformation. D'un côté, la dogmatique et la théologie pratique, qui jusque-là avaient occupé une place d'honneur parmi les branches de l'enseignement théologique, en furent complètement bannies: l'État n'avait pas à se préoccuper de ce qui regardait exclusivement les Églises. De l'autre côté, l'étude de toutes ces religions, que l'Église confondait sous le nom de paganisme, mais qui, au point de vue de la science indépendante, méritaient d'être associées aux religions juive et chrétienne, fut mise en tète du nouveau programme sous le double titre de « Cours d'histoire de l'idée de Dieu » et de « Cours d'histoire comparée des religions en dehors de celle d'Israël et du christianisme ». — Qu'on ne se trompe pas, ajoute M. van Hamel, sur la pl^ce spéciale que le programme réservait
à ces deux dernières. Il n'y avait pas là une concession faite à l'ancien préjugé, qui admet une différence spécifique entre la religion d'Israël et la religion chrétienne d'un côté, et les religions païennes de l'autre, mais simplement la reconnaissance très légilime du fait que, le judaïsme et le christianisme ayant joué un rôle prépondérant dans l'histoire des peuples d'Europe, il y avait lieu de leur consacrer une attention spéciale, une analyse plus détaillée et, par conséquent, des cours spéciaux ^ »
Une expérience récente et concluante faite dans notre propre pays, l'opinion d'hommes éminents placés au-dessus des partis, l'exemple mémorable d'une nation voisine, qui a donné une solution d'une ampleur extraordinaire au problème qui nous occupe, les dispositions de l'esprit public passé du sentiment d'une hostilité étroite à celui d'une vive et sympathique curiosité, les tendances enfin qui prédominent dans le corps enseignant, également opposées à des innovations non réfléchies et au maintien d'une fiction qui éterniserait dans notre haute instruction une lacune ressentie au même titre par les historiens, les littérateurs et les philosophes, — voilà, il faut l'avouer, un ensemble de conditions qui facilitent singulièrement la réponse à la
1 Venseig7iement de VBistnire des religions en Hollande, par van Hamel dans la Revue de l'Histoire des religions (1880), travail que l'on trouvera reproduit un peu plus loin. — Consultez également notre étude sur La réorganisation de l'enseignement supérieur aux Pays-Bas, dans le volume d'Études publié en 1878 par la Société pour l'étude des questions d'enseignement supérieur (Hachette).