‹ L'histoire des religionsChapitre 9 sur 18 · AUX DIFFÉRENTS DEGRÉS DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC · texte numérisé non relu

AUX DIFFÉRENTS DEGRÉS DE L'ENSEIGNEMENT PUBLIC

question que nous nous sommes proposé de traiter : Quelle place convient-il de faire dans l'enseignement supérieur à la branche importante des études histori ques qui traite de la marche des idées religieuses, de leur origine, de leur évolution, des rites et des usages qui s'y rattachent ?

En tant que branche de l'histoire, l'Histoire des religions revient de droit à la Faculté des lettres. Sa place y est marquée à côté de l'enseignement de l'histoire, de la littérature, de la philosophie, dont elle ne saurait se passer elle-même et dont celles-ci ne se sont passées jusqu ici, de leur côté, qu'à leur détriment. Comment, en effet, enseigner avec précision l'histoire d'un peuple ancien ou d'un peuple moderne, de l'Egypte, de la Grèce, de l'Angleterre, de la France, sans une connaissance quelque peu sûre de l'histoire rehgieuse? Comment exposer l'histoire des littératures en gardant le silence sur celles de leurs parties qui ont reçu une consécration particulière et forment des livres dits sacrés? Comment faire comprendre l'évolution philosophique sans rappeler perpétuellement ses rapports avec la religion et la théologie du temps?

Ce n'est, d'ailleurs, ni aux professeurs d'histoire, ni à ceux de littérature ou de philosophie, qu'il conviendrait d'imposer la charge de ces matières nouvelles. Chacun de ces enseignements suppose les autres et s'y réfère constamment ; il n'a jamais la prétention de les suppléer. L'Histoire des religions, elle aussi, demande à être traitée à part, tant par la préparation spéciale qu'elle exige que par la nature de son objet, qui se

prête admirablement à un exposé suivi et continu, et dont certaines parties ont d'ailleurs une trop grande importance pour pouvoir se contenter d'une place faite en passant.

La loi hollandaise nous donne, sur ce point encore, la formule vraie : Une chaire d'histoire générale des religions,— une chaire de religion Israélite, — une chaire de religion chrétienne. — Cette division n'est sans doute pas la seule qu'on puisse imaginer ; on pourrait, par exemple, attribuer à une première chaire l'histoire des religions du groupe indo-européen (Inde, Perse ancienne, Grèce, Italie, Germains, Slaves, Gaulois) ; à une seconde, l'exposé des religions du groupe égyptosémitique (Egypte, Assyrie-Babylonie, Syrie-Phénicie, Judaïsme) ; à une troisième, le Christianisme et l'Islamisme. Il n'est peut-être pas inutile de montrer comment cette répartition, qui est séduisante au premier abord et semble respecter l'évolution philosophique et historique des différentes religions, soulèverait de très graves critiques. On ne trouvera nulle part l'homme également compétent sur l'Inde, la Perse, la Grèce, la Germanie et la Gaule ; on ne trouvera point davantage le savant également maître des religions égyptienne, assyrienne et juive, dont les deux premières supposent des connaissances philologiques de l'acquisition la plus difficile, qui cantonnent leurs possesseurs dans des districts spéciaux. Ce serait s'arrêter à mi-chemin dans la voie de la logique rigoureuse, qui réclamerait une chaire de religion égyptienne, une chaire d'assyriologie comme des chaires spéciales pour l'Inde et la Perse,

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— la Grèce et l'Italie, — les Germano-Scandinaves — et les Celtes. Nous n'avons point de telles ambitions pour l'Histoire des religions. Nous demandons qu'on lui fasse sa place, sans lui donner la prépondérance sur les autres objets de l'enseignement. Des chaires de philologie et d'archéologie, où la religion trouvera aussi sa place, se multiplieront dans des foyers spéciaux tels que le Collège de France et l'École des Hautes-Etudes, ou encore à l'École des langues orientales pour ce qui touche les religions encore vivantes et envisagées dans leur état actuel ; mais, en dehors de l'enseignement du sanscrit et des éléments des langues orientales (hébreu, syriaque, arabe) dont chaque Faculté de lettres devra être munie un jour ou l'autre, — on est entré dans cette voie et l'on ne saura manquer d'y avancer, — nous ne songeons point à réclamer d'aussi multiples créations pour l'Histoire des religions.

La chaire d'Histoire générale des religions sera donc, d'après nous, une chaire de vulgarisation scientifique ; le professeur sera à la hauteur de sa tâche, si, muni de quelque teinture des langues orientales venant s'ajouter à ses connaissances classiques, il sait s'informer de tous les progrès accomplis sur le vaste domaine dont il doit présenter à ses élèves le tableau constamment mis à jour. En revanche, il faut un spécialiste à la chaire du judaïsme comme à celle du christianisme. Est-ce trop d'une chaire pour chacune de ces deux branches, pour le judaïsme dont la littérature admirarable est aussi dédaignée qu'ignorée, pour ce peuple

Israélite, au sein duquel plongent, par le christianisme, les racines mêmes de la société actuelle, — pour le christianisme, dont la formation, l'organisation et le développement sont un élément essentiel, et je puis dire sans risque d'être contredit, l'élément le plus essentiel de la civilisation européenne? — La chaire consacrée au judaïsme sera à la fois une chaire d'histoire au sens ordinaire du mot (histoire des Juifs), une chaire de littérature (la Bible), et une chaire d'histoire des religions. Elle sera la bienvenue, particulièrement de tous ceux qu'intéresse l'histoire ancienne.

Quant à la philosophie religieuse, dont nous n'avons point parlé jusqu'à présent, nous pensons qu'il esta propos de la faire rentrer dans l'enseignement de la philosophie, qui la côtoie constamment et qui pourra désormais s'y engager sans crainte, sûre d'être soutenue par de soUdes connaissances historiques distribuées dans les chaires voisines.

Ainsi une union, fondée cette fois-ci sur l'estime et la reconnaissance mutuelles, rassemblera sous le même toit deux époux longtemps séparés. La théologie, après avoir donné son cadre à l'ensemble des disciplines du haut enseignement, et avoir vu les sciences ses subordonnées se venger d'une longue sujétion par une rupture complète, reprendra dans la Faculté des lettres, sous le nom d'Histoire des rehgions, une place honorable, dont la science, dans son état actuel, affirme à la fois la nécessité et les limites.

Nous ne pensons pas que trois chaires soient de trop pour l'Histoire des religions, là où la philosophie en a

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deux ou trois. Ces trois chaires devront être fondées, à notre sens, dans les principaux centres universitaires. Ailleurs l'on pourra, au moins provisoirement, se contenter de deux, en réunissant le judaïsme et le christianisme, qui se trouveront ainsi un peu à l'étroit. On trouvera sans trop de difficulté des hommes, que les écoles théologiques de l'Étranger auront préparés en une mesure suffisante à ce double enseignement qui, là-bas, est toujours traité concurremment. Ailleurs enfin, un seul professeur pourra tracer à grandes lignes les principaux faits de l'histoire religieuse : mieux vaudra un enseignement unique, s'il est donné en conscience et avec une compétence suffisante, que la continuation du silence gardé jusqu'à présent sur la plus belle, la plus riche, la plus vaste et la plus attachante des études historiques*.

1 Nous aboutissons, après deux ans, idenliquemeut aux conclusions que nous soutenions dans la Revue scientifique (La Théologie considérée comme science positive, etc., numéro du jor février 1879, article reproduit dans nos Mélanges de critique religieuse, p. 301 et suiv.) Ce travail reçut alors l'approbation complète de M. Littré, qui, dans larticle cité plus haut, voulut bien conclure ainsi : « C'est pour combattre les préjugés en conflit (ceux des croyants étroits et ceux des libres-penseurs radicaux) qu'il importe de créer les chaires demandées par M. Maurice Vernes. » Ajoutons, comme détail d'exécution, que, là où ne se trouverait point un enseignement des langues orientales (hébreu, syriaque, arabe) le professeur de judaïsme devra enseigner l'hébreu. — Les matières de l'Histoire des religions seraient facultatives à l'examen oral de la licence ès-lettres (nouveau programme); elles pourront tenter aussi bien le licencié de lettres pures que celui d'histoire ou de philosophie. Elles s'introduiraient par quelque voie analogue danalea agrégations de

* Nous prévoyons une objection, d'une nature pédagogique, dont notre proposition pourra être l'objet de la part de quelques savants. On a reproché à la chaire récemment créée au Collège de France, son caractère trop compréhensif, trop illimité. La critique eût été valable si le Collège de France n'admettait — ce qui n'est pas — que des enseignements de pure érudition, reposant sur une base philologiijue, comme c'est le cas pour l'École des Hautes-Études. Nous pensons donc qu'on pouvait y opposer de très sérieux arguments. Si on la reproduisait contre la création de chaires d'Histoire générale des religions dans les Facultés des lettres, on se méprendrait complètement, croyons-nous, sur le caractère que ces établissements doivent conserver et prendre de plus en plus. Tout en faisant avancer la science par les travaux personnels de leurs professeurs, il est essentiel, en effet, que ces écoles ne manquent pas à la double tâche qui leur incombe, de contribuer à la diffusion générale des connaissances, et de former par la préparation aux différents examens les professeurs de l'enseignement secondaire et supérieur. H n'y a en France qu'un Collège de France et qu'une École des Hautes-Études, où l'on est en droit d'exiger le travail en profondeur ; quant à nos quinze Facultés de lettres, elles sont chargées de la tâche infiniment délicate de choisir dans les immenses trésors de l'érudition — celle des autres comme celle de leurs propres

lettres, d'histoire, de philosophie, de prùféreuce, pensons-nous, dans cette dernière : nous eu reparlerons ù propos de renseignement secondaire.

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professeurs — les parties solides et éprouvées qui entretiennent la vie de l'esprit dans l'élite de la nation. Sans celte sage réserve, nous courrions à un émiettement, aussi contraire aux habitudes de notre haut enseignement que fatal au développement harmonieux des intelligences*.

Faut-il enfin écarter un dernier scrupule, en assurant que les professeurs, soit d'Histoire générale des religions, soit de Judaïsme, soit de Christianisme, s'ils aiment et goûtent sincèrement l'objet de leur enseignement, ne seront nullement tentés d'introduire dans leurs leçons les allures d'une polémique, qui y serait tout à fait déplacée ? Quel est donc l'homme assez sot ou assez fantasque pour se charger de déprécier et de décrier l'objet de son propre enseignement, surtout quand il a le bonheur d'avoir choisi une matière neuve, attachante, féconde en péripéties, infiniment variée en ce qui touche les idées et les formes, constamment mêlée aux plus sublimes épanouissements de l'art et de la littérature? Je ne conçois pas le professeur d'Histoire de la philosophie, sans l'amour de la philosophie ; je n'imagine pas le professeur d'Histoire des religions autrement que pénétré d'une profonde sympathie pour l'évolution de l'idée religieuse, dont il retrace les divers et multiples aspects^.

1 Si telle partie de l'Histoire des religions paraît mériter d'être l'objet d'une étude spéciale et détaillée, on créera la chaire correspondante soit au Collège de France soit à l'Ecole des Hautes-Études. On pourrait ainsi instituer une chaire de Critique biblique ou telle autre.

* Nous n'avons point à rechercher ici quel sera le rôle des

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