PREFACE
La meilleure philosophie pour chacun est celle qu'on se fait soi-même; mais celte concession, exigée par les imprescriptibles droits moraux de l'individu, n'empêche pas qu'il n'y ait une œuvre philosophique impersonnelle,^ qui constitue la philosophie par excellence, et cette philosophie, c'est la philosophie idéaliste. L'idéalisme est le seul système qui s'accorde avec les aperceptions ou la connaissance réflexive de la raison générale, qui seconde puissamment les investigations de la science universelle et qui satisfasse les besoins inéluctables du sentiment. Sans la philosophie idéaHste, nous n'acquerrions jamais aucune certitude
juste et vraie sur la causalité et sur la finalité du inonde et de l'homme ; nos afiSrmations à cet égard resteraient dans les limites de l'art de l'escrime des phrases et des mots ; nous ne connaîtrions jamais, à côté des misères d'une existence qui n'est bonne qu'à être méprisée, solo a spregiarla (1), l'ineffable volupté de la réalité per se de notre personne, son équivalence typique avec l'Être pur et simple. Toujours, il est vrai, l'humanité a pressenti cet état et s'est dit en conséquence, autre Euphorion :
Immer hôher muss ich steigen, Immer tceiter muss ich schaun (2) ;
mais cette élévation ne tarde jamais à tomber à plat ou à aboutir à des rêveries vagues et infécondes, si elle ne s'appuie pas sur la doctrine idéaliste et n'est soutenue par elle. Dans tout ce que l'idéalisme inspire et nourrit, le sursum corda retentit et remplit notre âme des salutaires émotions de YU^ 6 noenip (3), et on comprend le sentiment des anciens Égyptiens qui disaient, suivant une prétendue révélation de Hermès,
(1) Giaco. Leopardi, canti 5, Opère 1, p. 24, Fîrenze, 1849.
(2) c Toujours plus haut je dois monter, toiiyours plus haut je dois voir. » (Faust, II, act. m.)
(3) Paulî ad ûalatas episL IV, 6.
que le seul culte digne de Dieu est dans le silence : omoppifiroç ^6yoç (1). C'était du reste aussi l'opinion du fondateur du christianisme (S) et de Lao-Tsè, le plus éminent instituteur religieux 'que la Chine ait eu, bien que ses • sectateurs, les Taosséens, n'aient pas plus marché sur ses traces que les Buddhistes sur ceux de Çâkya (3).
Mais si le silence seul est grand, comme le dit, d'accord avec la sagesse du roi Salomon, la muse d'Alfred de Vigny, c'est apparemment parce quHl frappe l'esprit comme une forme de l'idéalisme. Il est, en effet, la qualité formelle la plus saisissante de l'idéal dans le rapport de celui-ci avec la pensée. Mais < voulez-vous planer, élevés sur les ailes de cette forme ? jetez loin de vous le souci des choses terrestres I fuyez hors de cette vie étroite, étouffée, dans l'empire de l'idéal (4) »
(1) Lactantii liber IV, De vera sapientiû, etc., cap« VU. (3) Tu autem^ quum oraveris, intra in cubiculum iunm, et damo osiio, ora Patrem tuwn in abscondito, (Matth., vi, 6.)
(3) Voyez à ce sujet le Taà të kin, le livre de la Haison et de la Vertu» que nous avons déjà eu occasion de citer dans la prélace du Mythe de la femme et du serpent. M. Paul Perny, dans son excellente Grammaire de la langue chinoise, donne un aperçu substantiel, tout de première main, de la doctrine panthéistique très^élevée et trôsspiritualiste de Lao-Tsè, créé c sublime et profond empereur » mille ans après sa mort. (Vol. II, p. 306, 309 sqq.)
(4) Schiller, das Idéal und das Lehen, sur. 3.
Et c'est ce qu'ont &it de tout temps tous les philosopheSy parce qu'aucune philosophie ne peut se passer d'idéalisme. Il est des critiques qui dénient l'idéalisme aux systèmes, par eiemple, de Kant, de Çàkya et de Spinoza. C'est une grande erreur.
n est vrai, le criticLsme de Kant fiivorise le dualisme, le dualisme catégorique des sens et de la raison, et ce dualisme-là produit le scepticisme. On peut bien d'abord réussir à mettre deux tètes sous un même chapeau, mais à la longue, il devient malaisé de les y retenir. Cependant, l'éminent penseur de Kœnigsberg, toute subjective qu'est sa méthode en ce qu'elle réduit toute certitude à l'expérience, ne laisse pas d'ouvrir largement la porte à l'idéalisme, non seulement par son impératif cat^orique, le TuxTipOf^iia des anciens (1), qui suppose la réalité du monde moral et impose, en conséquence, la pratique du devoir, mais aussi en instituant comme point de départ de toute investigation philosophique une théorie uniquement fondée sur le sentiment (oM^viç) ou l'idée morale du beau, l'esthétique transcendante. Ainsi, il établit que la forme de tout phénomène est préparée a priori dans notre esprit, et
(1) Gicero, De offieiUy \,\,
peut être considérée indépendamment de toute sensation. S'il en est ainsi, je ne m'inquiète plus du grand rôle que notre philosophe attribue à la sensibilité, sinnlichkeitj quand il la dote exclusivement de la faculté de nous fournir ce moyen de connaissance immédiate qu'on appelle intuition, anschauung. Il me suffit de savoir que la sensibilité, si forte de sa réceptivité, n'est pas aussi grossière que le fait entendre son nom allemand de sinnlichkeitj puisque l'auteur, par une heureuse inconséquence, accorde qu'elle peut, sans passer par la sensation, empfindung, sans être mise en branle par l'expérience, avoir lieu a priori dans notre esprit et nous fournir des intuitions pures^ des intuitions où les sens et, partant, la réalité phénoménique ne sont, directement, en rien intéressés. Qu'après cela les intuitions soient toujours sensibles, la chose va de soi, puisque l'élément animal est en nous si intimement associé à l'élément spirituel que cette association nous constitue en individus, en êtres indivis. Ce qui nous satisfait, c'est d'apprendre que les intuitions ne sont pas toujours empiriques, car cela nous donne la conviction que pour Kant, la sensibilité est douée d'une capacité de transcendance telle, qu'elle nous pousse à postuler le principe de toute perfection, l'idéal lui-même.
Mais siy pour qui sait suivre le criticisme de Kant^ cette doctrine est loin d'être exclusive d'idéalisme, le sujet paraît offrir de grosses difficultés dans la doctrine du nirvana. Voyons cependant»
Il est bien sûr que le nirvana est Tannihilation finale de la personnalité humaine, le néant de toute forme, physique ou métaphysique, dans la substance cosmique universelle, l'état élémentaire simple et amorphe qu'on appelle nirvâtiadhâtu et aussi lokadhâtUy l'atome du monde. Mais pour avoir le droit, en l'absence de tout sûtra authentique de Çâkya (1), de voir dans cette annihilation le nifiilisme proprement dit (2), c'est-à-dire la négation absolue de tout idéal, il faudrait ne tenir aucun compte des moyens par lesquels on obtient le nirvana complet et définitif : anupadhiçesha nirvana. Or, ces moyens ne sont rien moins que les actes de la vertu portée au suprême degré de l'héroïsme. Ce n'est que par le détachement radical et entier des choses du monde et de soi-même, détachement qui réalise la perfection morale suprême,
(1) Le Dhammapadam contient certainement des Xô^ia de Çâkya, mais la difficulté sera toujours de mettre le doigt dessus.
(2) Déjà le vieux voyageur Bemier, observateur très-exact, avait vu que les Indiens ne connaissent pas ce néant-là. (Voyages, II, 138, éd. 1880.)
qu'on obtient le droit d'entrer dans le nirvana. Dès lors je ne puis voir dans le nirvana qu'un état idéal^ l'état idéal de l'affranchissement absolu de l'être contingent. Et voilà certes une grande et originale conception. Je ne lui trouve de comparable que celle du Télémaque mystique qui, affranchi, lui aussi, de tout désir par le pur amour de la perfection suprême, n'aspire à aucune récompense et consent même à être éternellement privé de Dieu (1). Si ce n'est pas là de l'idéalisme transcendant au premier chef, je ne sais ce que c'est.
Pour ce qui est du panthéisme de Spinoza, on peut dire que, au rebours des grandes doctrines panthéistes asiatiques, chinoises {% indiennes et égyptiennes, que
(1) Fénelon, Explication des maximes des saints, passim, Paris, 1697. • (â) Pour le panthéisme chinois, voyess le Taé tè kîn de Lao-Tsè. Le panthéisme brahmanique est connu, et quant à celui de TÉgypte, il ressort clairement du Rituel funéraire, al. Livre des morts, totenbuch. Tout est Osiris, le monde et l'homme. Osiris, le soleU, Ra, tissâ tout de sa propre substance, et tout se renouvelle d'une période de phénix à l'autre, c*est-à-dire tous les 36,000 ans, d'après les Égyptiens, qui font 26,000 ans suivant les calculs astronomiques modernes. Les Indiens y mettent plus de temps. Le jour de Brahmâ (ahah), où l'univers existe, est de 4,320,600,000 années, et sa nuit (râtrih), où tout est absorbé dans l'âme suprême ou universelle, Atmanyantar, a une durée égale. Puis, le monde apparaît de nouveau, et ainsi de suite, jusqu'à la dissolution finale, mahâpralaya^ où Brahmâ lui-même cessera d'exister.
résument les noms de Tao, de Nàràyana et d'Osiris, il part, en principe, d'un dieu conforme au trait saillant du caractère européen, en ce que ce dieu est essentiellement libre. Il est libre comme cause, et cela par la nécessité même de sa nature. Où trouverait-il des entraves à sa liberté avec cette nécessité de son être? Dans cette nécessité même ? Oui, en tant que volonté, parce qu'un acte de volonté est déterminé par une cause indéfiniment contingente; mais non entant que cause, parce qu'étant absolument infinie, cette cause est par soi et non par accident. C'est elle précisément qui est la nécessité de Dieu, et comme riôn ne peut être sans Dieu, Dieu est réellement l'être unique. Mais ainsi il est inexplicable dans son essence, ce qui en fait un type idéal, l'idéal en soi (1). Mais voilà l'idéalisme des doctrines de Kant, de Çâkya et de Spinoza sufiBsamment indiqué, et notre but est atteint. Nous voulions montrer, par quelques exemples difficiles, que l'idéalisme s'impose aux esprits les plus fermés, on le jurerait, à ses influences, et que, par conséquent, la nature humaine le réclame comme une nécessité (2). Oui, l'idéal est nécessaire ; tout
(1) Voyez V Éthique, I'® partie.
(2) Même les Chinois qui, comme le remarque Abel Rémusat, sont ]es moins curieux de savoir si quelque chose leur survit à la dissolu-
homme, n'importe comment, y aspire. Le nom par lequel on le désigne peut différer, mais au fond c'est
toujours l'idéal : l'idéal, à le bien considérer, est la nécessité même.
Nous avions d'ailleurs besoin de constater le règne universel de l'idée transcendante, parce que la clef de la trilogie, dont le présent ouvrage est la troisième et la dernière partie, ne se trouve que dans le postulatum de l'idéal.
C'est une vérité d'observation, que toute évolution de l'humanité est un mouvement vers un état plus perfectionné et plus parfait, et que ce mouvement se développe par trois phases, indéfiniment continuées. Dans l'espèce, ces trois phases se résument, initialement, dans les personnes mythiques, mais très-historiques au grand point de vue qui est le nôtre, d'Adam, l'homme (1) qui cherche sa voie; de Gain qui la manque brutalement et dont, à cause de de cela, le visage tomba (2) ; et d'Abram, le père
tion de leur corps, sont sensibles au plus haut point à l'honneur posthume d'être inscrits dans le temple des lettres sur la tablette des Ancêtres.
(1) Le mot, on le sait, désigne l'^omm^ en général. — V. Genèse, I, 26 : € Faisons Thomrae, Adam : VTW!^ Hï^Va. > .
(2) V3S 1*^2^1 {Gen., IV, 5). — Cf. l'expression chinoise chê Uèn,
élevé (1), qui la retrouve dans les astres. Nommez ces personnages Meshia, Ahriman et Zarathustra, Epiméthée, Pandore et Héraclès, ou renfermez-les, comme Eschyle, dans la triple personnalité de Prométhée, cela ne change rien au fond de notre thèse. Chaque peuple a, dans ses légendes primordiales, les équivalents de nos trois personnages, parce que tous, représentants de Thumanité,ont passé par les trois phases évolutives que notre trilogie donne sous les formes du Mythe de la femme et du serpent, de la Légende du Juif-Errant et de VHistoire des rois mages. A un acte d'orgueil immodéré que suscite on ne sait quel sentiment obscur et confus d'une origine ou d'une fin privilégiée, divine, et qui vise à placer la créature ex œquo avec le créateur, succède un état de discorde et de guerrre, un état de cuisantes et de stériles inquiétudes. Tout alors semble perdu, mais rien en vérité ne l'est, car il reste à l'homme l'espérance, et avec l'espérance la quasi-certitude que le but manqué pourra être ressaisi sous une forme supérieure à toute autre. Guidé par cette lumière,
perdre la face, n'avoir plus de face, qui s'emploie exactement comme en hébreu pour désigner ceux qui ont commis un acte déshonorant^ (V. Perny, Grammaire de la langue chinoise , I, p. 211.) (i) a« père m élevé. {Gen., XVII, 5.)
la grande et véritable étoile de rhumanité, Tètre errant et fugitif sans trêve ni repos, fixé désormais sur sa vraie nature, s'élance à la poursuite de l'idéal entrevu, le Christ. C'est le Christ qu'il s'agit d'atteindre, parce que c'est dans le Christ seul que se réalisera l'identification aussi misérablement échouée jadis qu'orgueilleusement tentée de la personne humaine avec son type, la personne divine. Oui, l'homme aspire invinciblement à la forme et à la nature de Dieu et, reprenant la place qui lui appartient d'ailleurs en principe, il ne croit point que sa fin, d'être égal à Dieu, soit une usurpation (1). C'est Paul, si justement surnommé l'Âpôtre des nations, c'est-à-dire de l'humanité, qui l'a dit, comme il avait dit déjà que nous connaîtrons Dieu comme nous sommes nous-mêmes connus de lui :
cognoscam sicut et cognitus sum (2). Paroles vraiment nouvelles (indicttmi ore alio)^ et qui révèlent une telle profondeur d'intuition philosophique, que les termes nous manquent pour exprimer notre admiration.
Mais c'est assez m'être inspiré devant les ruines d'Athènes, je veux dire de la grande et cependant si imparfaite humanité; que le lecteur achève, s'il veut,
. (1) Ad Fh%iw.,n\, 6.
(2) 1. Ad Corinth,, xiii, 12.
— Iode justifier l'économie de mon travail tripartite. Qu'il m'épargne seulement, si l'ouvrage ne lui plaît pas, des critiques dans le genre de celle d'un certain A. D. des G. G. A. Il lui en arriverait comme au loup de la forêt Sabine, dans Ylnteger vitœ.
Maintenant j'ai hâte de déposer ma plume et de fermer un livre qui m'a occupé plus longtemps que je ne pensais, mais dont le sujet vaut bien qu'un plus habile que moi en reprenne l'étude sous l'une ou l'autre des formes où il se présente, au complet ou à Fétat fragmentaire, dans les traditions ou dans les mythologies (1).
(1) Dans la légende de sainte Thècle, par exemple.. Ne cessant de se sentir attirée vers celui dont le Christ avait pris pour elle la forme (vidit Dominum in forma Pauli), sainte Thécle va enfin de Séleude rejoindre à Rome celui qu'elle aimait (^erum Thecla desiderio Pauli flagrabat)y non par la voie aérienne comme l'étoile, mais parallèlement, par la voie souterraine. — On ne sait siu* quoi est fondée cette légende; peut-être sur l'assurance d'un hagiographe, Basile de Séleucie, que sainte Thécle entra vivante dans le sépulcre (viva in terram est ingressa), où on crut qu'elle avait été ensevelie après sa mort. Cette légende se répète sous'une autre forme dans la vie de la même sainte quand, pour échapper à un amour profane, sainte Thécle entre dans un rocher, qui se referme sur elle : beata Thecla vidit petram apertam eo usque, ut hominem introeuntem capere posset.,*. petram ingressa ut, quœ subito clausa coiit, adeo ut neque compages appareret. (V. J. Ernest. Grabius, SpicUegium SS, Patrum, I, p. U9; cf. 127, 104, 114, Oxoniœ, 1698, in-8o.)