DES
Die heU'gen drei Kœniy' mit ihrcm Stem, Sie esien, aie trinken...
(GcETHE, Epiphaniasfest.)
« Ces trois saints rois, avec leur étoile, ils mangent, ils boivent », et, ajoute la chanson, ils n'aiment pas à payer : sie zalen nicht gern. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir de l'or ; la tradition populaire et la plupart des artistes qui l'ont interprétée les en ont richement pourvus. Voyez surtout la splendide Adoration des Mages de Rubens, au Louvre. Mais notre épigraphe ne se rapporte pas aux saints rois de la légende ; elle fait allusion à la parcimonie, souvent excusable d'ailleurs, des rois dits de la fève, auxquels incombent les frais des bacchanales du roi-boit. Cela a ainsi été de tout temps en France, en Allemagne, en Suisse et ailleurs, et Gœthe ne fait que répéter dans les vers susdits un dicton qui a cours dans
plusieurs pays. Avec nombre d'autres proverbes relatifs aux mages (1), ^ notre épigraphe prouve, dans tous les cas, ce que nous tenions à constater dès l'abord, que les personnages qui forment le sujet de cette étude sont toujours vivants et bien vivants. Que le peuple en ait fait en outre, par surcroît, de bons vivants, cela achève de démontrer la grande popularité de leur fête, d'une fête qui trouve son expression la plus haute dans le cri : Le roi boit ! Voyez à ce sujet le tableau de Jordaens qui, lui aussi, fait partie de la magniiique galerie du Louvre.
Ainsi, l'histoire des rois mages vaudrait déjà pour elle-même la peine d'être étudiée, si elle n'en était digne surtout par un autre motif, motif supérieur, il n'y a pas le moindre doute, puisqu'il intéresse l'humanité entière. En effet, cette histoire symbolise, comme nous aurons occasion de l'expliquer, une des trois grandes , phases de l'évolution morale que subit l'humanité pour accomplir une destinée qu'elle s'est elle-même imposée à l'origine de son existence, et dont le mythe de la femme et du serpent, déjà traité 'par nous, indique, avec la légende du Juif^-Errant, le sens et la portée.
Pour le moment, il s'agit d'autre chose. Il nous faut d'abord étudier l'histoire des mages sur le fond des récits
(1) Voir Texcellent ouvrage de Wander, Deutsches Sprichwôrter* Lexikon, II, col. 1484. On compte une douzaine de ces proverbes. Des personnes prudes font à ce grand recueil le reproche d'être trop complet, d'être $chmutzig, sale, ordurier par endroits, mais c'ost là faire preuve d'hypocrisie ou de sottise. Les sciences historiques ne sont pas justiciables du cani, et ceux qui font leur lecture favorite de la Bible devraient le savoir.
(le l'évangile selon saint Matthieu et des apocryphes, étude que Tillemont et d'autres n'ont qu'ébauchée, si même ils ne l'ont engagée dans une voie où l'esprit de la critique historique n'est pour rien. Majis auparavant, il est à propos d'élucider la question de l'origine des mages et celle du culte des astres.
Commençons par établir que les mages, à les consi* dérer dans l'ordre religieux et dans l'ordre historique, se divisent en deux classes foncièrement différentes : qu'ils se divisent en mages bactriens ou pyrolâtres, et en mages chaldéens ou astrolâtres. Les premiers précèdent les autres dans l'ordre chronologique, et leur priorité, sous le rapport nominal, est constatée par le mot mage même, en ce que môghu, d'où notre c mage », est zend, ou, plus correctement, bactrien (1). C'est, en effet, en bact'rien, qui est la souche ou du moins l'aîné des idiomes iraniens, qu'il trouve une étymologie assurée dans le radical maz « être grand >, et cela par l'intermédiaire de maga « grandeur » et de magavan < grand » (2). Le nom de mage, dont la valeur est d'abord sociale plutôt que sacerdotale, mais qui cependant, chez les Parses, a fini par ne plus désigner que le prêtre en chef (3), le nom de mage correspond donc au titre que prennent modestement les t^êques français, U seyait assurément au saint d'Ormazd et son interlocuteur, comme Moïse le fut
(1) Le mot zend, on \e sait assez, ne désigne Isi langue bactneone, l'iranien premier, que p %r un singulier malentendu,^ Cependant on persista à s' au lervir coma a si on ne 1« savait paa*
(2) Cf. le sanskrit maghâvan, doué de grandeur, ^ V. Justi, Hatkdbuch dir Xeniiprael^j s. b. v«
(3) MoM (mogbed en arménien)» du baetrian moghupgUù
— sodé Jahwéy à ce Zoroastre qui, Mède d'origine (1), fut le mage par excellence et mérita, par son assimilation à Abram, le père élevé, Dl 35^, d'être revendiqué aussi par les adorateurs des astres comme le plus grand pro- . phète, et par tous les peuples comme le type des magiciens. Mais c'est sur la terre iranienne, dans l'Airyana Yaeja prolongé par la grâce d'Ormazd, que Zaratbustra institua sa religion et offrit le premier sacrifice au feu, fils d'Ormazd (2). On dit même qu'il fut tué à l'autel.
Mais laissons pour le moment Zoroastre qui, pour Clément d'Alexandrie, est un Perse (3), et pour d'autres un Pamphylien ou même un naturel de la Proconèse (4), petite île de la Propontide (mer de Marmara). Toutes ces indications ne sont pas absolument inexactes, en ce sens, bien entendu, que Zoroastre est devenu, par la suite, la personnalité religieuse la plus éminente, ou peu s'en faut, de presque tous les peuples de l'Orient. Il apparaît du moins pourvu de lettres de grande naturalisation dans six ou sept pays différents, ainsi que l'a établi déjà Th. Stanley, il y a un siècle et demi (5).
Revenons aux mages, et remarquons que, dans toutes les religions où on les trouve établis, ils formaient une société à part, et que cette position était déjà celle des mages mèdes, les premiers en date. En Médie, nous dit
(1) Zoroastri mago medorum principi, (Gephalionis Fragmenta, u, collect. Didot, III, 627.)
(2) V. Bund^e$h, XXXIII ; Ynçna, IX, 43 sq.
(3) Za)/îoàoTjO>îv Se tov Màyov tov Uépavjv, (Glem. Alex., Strom,, 1,357.)
(4) Pline, Hist. wa^, XXX, 1.
(5) Thom. Stanley, Hi8toriaphilosophiœ,\llyi^, 25i,Venetiis,1731,4. Cf. d'Herbelot, Bibliothèque orientale s. v. Zerdascht, III, 604.
Hérodote (i), les mages constituaient une aristocratie sacerdotale, une tribu spéciale dans la nation; et dans TAssyrie, depuis que les Mèdes victorieux avaient pu s'établir dans cet empire, les^mages possédaient les terres les plus fertiles (2). Les conditions de Texistence des mages sont ainsi comparables à celles des Lévites en Israël (3), sauf que les clercs médes ne se recrutaient pas par l'hérédité. Mais, sans les mages, aucun acte de religion ne pouvait se faire valablement (4) ; ils prétendaient que la divinité ne voulait être invoquée que par eux : w? «Otoùç fAovouç àxovofAsvouç (5). Nous voyons Alexandre se conformer à ces prétentions (6).
C'est faussement caractériser la religion des mages et confondre les choses et les temps que de dire avec Philon d'Alexandrie, Ammien Marcellin (7), Jamblique (8) et d'autres, que le magisme mède avait sa source, d'une part dans les mystères des Chaldéens, et de l'autre dans la doctrine transcendante des brahmanes, et que ses prêtres cherchaient la vérité dans l'étude de la nature (9). Sans doute le caractère du zoroastrisme est mystique, et mystique au possible; mais ce mysticisme
(J) Hérodote, I, 101.
(2) Âmmiani Marcellini Rerum gestarum iib. XXIII, 6, 32.
(3) V. mon ouvrage : Le Moise historique, etc., p. 55 sqq.
(4) Hérodote, I, 132. — Âmmiani Marcellini XXIII, 6, 35 : Eratque piaculum aras adiré vel hostiam contrectare, etc.
(5) Diogenii Laertii Vitœ et Placita Philosophorum, Proemium, G.
(6) Arrian., Exped, Alex., III, 6.
(7) Ex Chaldœorum arcanes... prœcelsa Brachmanorum ingénia. (Amm. Marc, XXIil, 6, 32, 33. — Philo, Quod omnis probus liber, V. Opéra, p. 678, Tournèbe, Colon. Agripp., 16i3.
(8) Ap. Porphyr., Vita Pijthag., XIX. - Pline, Hist. N., XXX, 1, 2.
(9) Magi naturœ scrutatores prœ veritatis cognoscendœ studio.
est sut generis et ne rappelle en rien le mysticisme des Upanishats, ni aussi les mystères astrologiques des Babyloniens et de la Kabbale. Quant à Tétude de la nature^ à moins qu'on ne veuille dire que l'esprit de classement qui règne dans TAvestaJet dans le Bundehesh relève spécialement de l'étude de la nature, nous pensons que c'est affaire de convention ou de système, et que la nature n'a pas grand chose à y voir (1). Ce qui est vrai, comme le montrent les textes sacrés et comme l'avait bien vu Philon de Byblos, c'est que le magisme ou zoroastrîsme (car c'est tout un au fond) était un monothéisme nettement caractérisé par la priorité d'Ormazd sur Ahriman, et par un mysticisme qui, pour être spiritualiste (2), ne laisse pas de friser souvent le matérialisme le plus cru. Mais là où l'historien de l'empereur Julien est exact, c'est quand il dit que les mages conservaient en un foyer qui ne s'éteint jamais une émanation du feu céleste : ignem cœlitus lapsum apud se sempiternis foculis cmtodiri. Voilà qui convient parfaitement aux âthravas (les uxipKiBot de Strabon), aux çaoskjaûtas^ aux sacerdotes et adorateurs du feu, dont le centre était celte Raga, non loin de la ville actuelle de Téhéran (3), qui passait pour être le
(1) La nature, TÀyesta la connaît aussi, mais c'est la basse nature. Et il s'y rue parfois, quand il dit, par exemple» que celui qui soigne bien son ventre (l'empiffre de viande) incarne préférablement en soi Tesprit de sainteté. (Vendidâd^ IV, 134.) — V. aussi ce que Xénophon dit du changement en mauvais des mœurs iraniennes après la mort du Louis XIV perse, Cyrus^le-Grand. {Cyri inst.^ VIII, 8.)
(2) Les preuves en sont à toutes les pages du Yaçna et des Gàthâs surtout. V. entre autres le hâ xiii du Yaçna. — Philonis Byblii Fragmentay ix, p. 572, t. III des Fragm. hùL grœc, collect. Didot.
(3) Raga porte répilhête de zarathustrienue (Yaçna, XIX, 51). —
lieu de naissance de Zoroastre, du Zoroastre da Bondehesh. Et Diogèûe Laêrte e$^i bien renseigné quand il rapporte, d'après Hécate d'Abdère (1) San? doute, que les . mages traitaient de la substance et de la génération des dieux (2), au nombre desquels ils mettaient le feu, la terre et l'eau ; qu'ils proscrivaient les représentations sensibles ; qu'ils s'occupaient aussi de divinations et de prédictions, mais que, comme le dit Âristote, ils ne connaissaient point cette espèce de magie qui a recours aux
•prestiges t tîiv Se yoiînxïîv fAfcyeiav rôi* fyvwtfov ^vich kpifrcùtthi^ (3).
li paraît toutefois qu' Aristote n'a jamais dit cela et que le Magicum (4) est un ouvrage dont on le dote comme on prête aux riches. Ce serait plutôt Dino, un auteur qui vivait aussi au temps d'Alexandre, 'qui aurait écrit, dans un livre intitulé Persica, que le magisme repoussait les pratiques de sorcellerie (5). Quoi qu'il en soit de ces témoignages, sur lesquels nous aurons occasion de revenir, le fait est que la prestidigitation des prestiges, qui
Kiepert pense que Raga était située bien plus à l'est, et qu'elle était identique avec les Ragœa, Pdtyaw, que Ptolémée(VI, s., p. 175, Bert.) énumère la dernière parmi les villes de la Parthie.
(1) Hecatcem deos quoque e magorum Èêntentiù genitos esse dicit, {V. Hecalaeus Abderita, Fragmenta^ no 19; II, 396.)
(2) Les mages zoroastriens avaient l'esprit fort systématique et trèsporté aux catégories. De \k le grand nombre de leurs génies, dont chacun était le chef d'une classe d'êtres. Â ce sujet, voyez surtout le Vispered, mot qui signifie précisément tous les chefs, viçpe ratavas, et dans lequel ^es chefs sont spécialement invoqués.
(3) Diogen. Laert., Proemium,
(4) Il y a aussi les magica, ta ^tayi-Ko:^ de Xanthus, dont nous ne possédons que de maigres fragments. — V. Fragm. Hist, grœcorutn, I, 43.
(5) Dinonis Fragmenta e libre V; ibid., II, 90.
aboutit à la sorcellerie et constitue ce qu'on appelle la magie, n'est pas le fait de Zoroastre ni du magisme zoroastrien, quoi .qu'en disent Trogue Pompée, contemporain de notre ère (1), et Plutarque, qui, comme lui, vivait dans' les temps où les livres du magisme n'avaient pas encore été, paraît-il, constitués. Ce qui a pu tromper le bon et véridique Plutarque, c'est que, comme le remarque Anquetil (2), ayant été présent à quelque office des Parses, il aura pris pour une invocation à Ahriman et aux esprits du mal enchanteurs et destructeurs ce qui était une malédiction du méchant et une supplication adressée à Homa de s'opposer à l'envahissement des Drukhs. Loin d'invoquer Pluton et les Ténèbres (3) et d'accomphr des rites, infernaux, les mages n'invoquaient qu'Ahura, le maître saint du monde pur, et n'offraient qu'à lui le sacrifice d'oblation et d'immolation. (Voyez le Yaçna, le livre liturgique de l'Avesta, et surtout les chapitres IX et XXVII.) « Il est certain, dit Anquetil, que les mages, disciples de Zoroastre, n'ont jamais honoré les mauvais génies (4-) ».
Cependant, le zoroastrisme connaît la magie ; seulement
(1) V. son abréviateur Justin, I, 1.
(2) V. Anquetil-Duperron dans VHistoire de VAcadémie royale des inscriptions et belles Aettr es, t. XXXIV, p. 383 sq., 1770.
(3) Plutarchus, De Iside et Osiride, XLVJ sq. : tov aSî^v «voxccXoOvTat xat TOV ffxoTov xtX. Plutarque sait, d'ailleurs, qu'Ormazd est né de la plus pure lumière et Âhriman des ténèbres : 6 pév hpo^^viq sx tov YMQapomarorj ^àouç, o ^^ApstyLocifioç ex toO Ç6fo\» ysyovca^ et qu'ils sont constamment en guerre entre eux : TrokeyLovfrtv oùlrikotç.
(4) Après plus de cent ans, et malgré tous les progrès qu'on a faits dans la connaissance des choses iraniennes, Tautorité d' Anquetil est toujours encore imposante. Il est et demeure le fondateur réel de la science zende. On l'oublie trop.
elle y est d'emprunt et ne s'y est introduite qu'à la sollicitation, pour ainsi dire, de l'astrolâtrie babylonienne. L'origine de la magie est dans le chaldéisme, puis aussi dans la Kabbale juive. Mahomet ne s'y trompa pas ; il
mit les Chaldéens (magiciens) et les Juifs dans le même
sac (1).
Les mages sont longtemps restés inconnus aux Perses, et, tant qu'ont régné les Achéménides, l'institution n'en a pu s'établir dans la Perse. Jamais, dans la suite, elle n'est non plus devenue populaire chez les montagnards du Farsistan. Mais ils l'ont connue de bonne heure ; ils l'ont connue depuis que Phraortès, fils et successeur de Deïokès (2), avait, vers le milieu du Vil® siècle avant notre ère, soumis les Perses aux Mèdes, pour se tourner ensuite, les deux peuples congénères réunis, contre l'Assyrie, leur ancienne ennemie depuis Tiglathpilesar, en 745. Cependant, ce ne fut que lorsque la Perse, conduite parCyrusen 559 avant J.-C, eut pris possession de la Médie, que les mages réussirent à prendre pied chez les Perses, par des raisons politiques d'abord, puis parce qu'une civilisation supérieure ne peut pas ne pas en imposer plus ou moins à des vainqueurs encore barbares. Au reste, la religion des Perses était aryenne, comme celle de leurs congénères mèdes. « Ils
(1) V. Sprenger, Das Leben und die Lehre des Mohammed, 111, 377.
(2) M. Maspéro, dans son Hist- des peuples d'Orient, p. 462 sqq., traite de < fiction poétique » tout le récit d'Hérodote, relativement à Deïokès et Phraortès. Pour un historien, c'est là faire preuve de beaucoup de légèreté, et Gutschmid, un esprit critique s'il en fût, n'a pas eu de la peine à justifier sur ce point aussi la véracité et la crédibilité du père de l'histoire. (V. Gutschmid, Neue Beitràge zur Geschichte des alten Orients.)
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ont coQtume, dit Hérodote (1), de sacrifier à Jupiter sur le sommet des montagnes et donnent le nom de Jupiter îi toute la circonférence du ciel. Ils font encore des sacrifices au soleil, à la lune, à la terre et aux vents ; ce sont des divinités auxquelles leur culte s'adresse depuis des temps immémoriaux : roûToeo-c ith W fxouvoedt Woyo-t àpx^Bt^t. » . C'est justement aussi en substance le personnel divin des Aryens de l'Inde, où on voit Varuna, oO/oovôc, qui a l'empire du ciel et de la terre, le dieu suprême de l'univers (S), presque toujours invoqué en même temps que Mitra, le soleil (3). Ormazd, qui est le Jupiter d'Hérodote, serait ainsi identiquement le même dieu que Varuna, et l'éminent indianiste Roth est le premier qui l'a vu et constaté {&),
D'ailleurs, les renseignements d'Hérodote sont corroborés par l'Avesta et le Bundehesh, livres dont la forme ou la rédaction générale est sans doute, quant au dernier surtout, assez moderne, mais qui, pour le fond, sont d'une antiquité fort respectable. Toutes les créatures pures sont invoquées dans le Yaçna à l'égal les unes des autres, et le culte des étoiles, remarquons bien ce point, n'occupe pas dans le magisme bactrien une place privilégiée. Le Bundehesh, il est vrai, présente les étoiles comme les génies tuté-
(1) Herod., T, 131. — Cf. Xenophon, Cyri Institutio, 1. VIII, chap. VII, p. 178, éd. Didot, où Fauteur dit que Gyrus, sur le point de mourir, sacrifia, selon le rite perse, sur les montagnes à Ormazd, à Mithra et aux autres dieux.
(2) Rig-Véda, 1, 6, 2.
(3) Cf. Strabonis Geographica, XV, chap. m, ^ 13, U, 15, éd. Mûller et Dûbner.
(4) V. Roth, Die hoehsten Arischen QôHer, dans ZeUsch* der D. M* G., VI, p. 67 sqq.
laires de rhomme, qui prennent même, pour protéger leurs pupilles, la forme d'anges gardiens ou fravashis. Mais c'est là une conception qui, comme on peut le voir par le Mînôkhired, livre de date très-récente, est due à l'influence du ssabiisme, le magisme chaldéen moderne. Les Ssabiens, à cause de leur prétendu prophète Abraham, étaient tolérés même par l'islamisme naissant qui, d'ailleurs, avait besoin d'exercer la tolérance envers lui-même (1), et les adorateurs du feu, les Parsis, pour être tolérés, eux aussi, cherchaient à se confondre le plus possible avec les Ssabiens ou astrolâtres, en adoptant, en apparence du moins, quelques-unes de leurs croyances (2). •
Il faut le redire : d'origine, le culte des étoiles est, dans la religion bactrienne ou mède, un culte secondaire. Le culte dominant resta celui d'Ormazd, sous la forme du culte du feu, symbole du jour, sans doule, mais aussi de la vie sociale. On le voit suffisamment déjà, parce que le feu, âtar, est nommé le fils d'Ahuramazda : âtars Ahurahe mazdâo puthra ; il est un des sept Ameshaçpentas ou saints immortels, et il en est le plus actif. L'invocation au feu, si elle n'est pas exprimée dans les inscriptions perses, est visible du moins, comme nous le montrerons tout à l'heure, sur les monuments, et on la lit à presque toutes les pages du livre liturgique. En voici une de ses formes : « J'annonce et j'accomplis ce sacrifice à ton (intention), ô feu, fils d'Ahuramazda (et) à tous les feux ensemble : nivaedhyemi
(1) On sait que dès l'abord l'Islam se divisa en cinq grandes sectes: io les ismaélites; 2» les imamites; 3® les keïranites; 4o les zeîdites; 5o les ghoulat ou zélotes, (V. Joum, asiatique^ 1874, t. IV, 163.)
(2) Cf. Chwolsohn, Die Ssabier und der Ssabismus, I, 19 sqq.
hankâryemi tava âthro ahurahe mazdâo puihra mat viçpaeibyo âtarehyo (1). Aussi, ce que Darius reprocha surtout à Gaumatà, au mage mède usurpateur et un des faux Bardiyas (Smerdis) (2), c'est d'avoir, abstracteur religieux (3), détruit les âyadanâs, les lieux consacrés au culte du feu matériel (4), et dont on peut voir la forme, non ancienne sans doute, aux tombes royales de Nakch-i- Roustâm (5). L'assyrien les appelle bit sa ilui, les maisons de dieux. En un sens, l'expression est juste et ne contredit qu'en apparence Hérodote et Strabon (6), qui disent que les Perses n'avaient ni images plastiques, àyakiuxra, ni autcls, pwfAovç ; Hérodotc ajoulc même : ni temples, fA^v xai wîouç. Mais il est évident que le père de l'histoire entendait par temples des bâtiments clos, murés et généralement couverts, comme en avaient alors les Grrecs et depuis longtemps déjà, mais qu'il ne songeait pas aux temples dans le sens premier du mot, où le lieu sacré n'avait d'autre couverture que la libre voûte du ciel, ainsi que le dit le nom d'hypéthre {xjTTKiQpov à ciel ouvert), qui est demeuré à quelquesuns, à celui de Jupiter, à Olympie, par exemple, et au Panthéon. La voûte du Panthéon, dit Pline, fut construite
(1) Yaçnay I, 38. Gomme les Indiens, les Iraniens connaissaient et distinguaient cinq espèces de feux, mais autrement classés.
(2) Un autre, qui était Perse, s'appelait Vahyazdàta.
(3) Aurait-il été des premiers disciples du prophète d'Ormazd ^ Le patriarche Eutychius, qui écrivit au X® siècle, dans ses Annales, Oxoniae, 1658, p. 262, place Zorodascht au temps de ce Smerdis.
(4) V. Inscription de Behistân on Bisitoun, ligne 63. — Cf. Menant, Leçons d'épigraphie assyrienne, p. 89.
(5) V. la planche 88 du Voyage en Perse, par Flandiu.
(6) Hérodote, I, 131. - Strabon, XV, m, 13.
. convexe pour représenter la voûte céleste, véritable demeure des dieux (1). Les anciens Perses, Hérodote et Strabon le disent d'ailleurs, les Iraniens sacrifiaient donc aux dieux sur les lieux élevés et découverts, sur la cime des montagnes, et Xénophon et Dino sont plus explicites encore. C'est sur les sommets en plein air, ev ûTrcçéô/jw sub divo (2), qu'était placé le foyer, le pyrée. Mais plus tard ce pyrée devint un édifice où, pour célébrer le service religieux, on entrait comme dans le vxô; grec, dans la cella romaine et dans nos chapelles, et les mages y entraient tous les jours, oc Moyot xaô' Àps/aav U sidtovciç (3). L'Avcsta parle de ces temples sous le nom de daityogâtus (4), et les Parsis les appellent de là dédgâhy et aussi atesh-gâh.
Ainsi Horace pouvait parler des temples des Parthes comme d'un lieu où l'on conservait les étendards de Crassus et qu'Auguste en arracha (5). Il est vrai que Parthes, Perses, Mèdes et Parsis ne sont pas tout à fait le même peuple, ni n'ont jamais eu exactement la même religion ;
(1) Remarquons que selon Eustathius (Comment., 1154, 23), le père d'Uranus, le dieu du ciel, était Âkmon, qui revient au sanscrit açman, qui veut dire pierre, et en zend pierre et cieL Le ciel était ainsi une pierre voûtée, et c'est justement en réminiscence de cette idée qu'on voûtait le temple de Jupiter et'de tous les dieux^ quant on tenait à en faire des monuments de premier ordre.
(2) Xénophon, Cyri institutio, VllI, i, p. 178, coll. Did. — Dino, Persica, n® 9, dans Fragm. hist. grœc., II, p. 91, coll. Did.
(3) Strabo, Geogr., XV, 3, 15.
(4) Vendidad, VIII, 251. — En zend ou bactrien, daithyogathus veut dire : lieu consacré à la loi.
(5) Sub duce qui templis Parthonim signa refixit. (Horat., Epist., I, 18.) — Les Seieucides gardèrent, après Alexandre, l'empire perse pendant soixante-seize ans, mais en 2i8 avant J.-G. ils furent troublés dans cette possession par Tavènement des Arsacides.
mais les Romains ni les Grées non plus n'y regardaient de très-près, et d'ailleurs les Perses et les Mèdes étaient congé* nères et iiiôyïwtw, de même langue, dit Strabon» d'accord en cela avec les monuments scripturaux, et quant aux Parthes, ils continuaient les Médo^Perses comme un peuple barbare peut continuer un peuple civilisé, c'est-à-dire à la diable, ce qui mécontenta fort les descendante assez directs des Médo-Perses, que nous appelons Parsis ou Parses, et les poussa à s'insurger contre les Arsacides pour rétablir la loi mâzdayaçnéenne dans toute sa pureté. Ils la codiiièrent par suite dans l'Avesta,
Dans l'Âvesta, comme Moïse dans le Pentateuque^ comme Jésus dans l'Évangile, Zoroastre règne et gouverne en prophète chéri du dieu suprême, tandis que les inscriptions des Achéménides, monuments de la Perse proprement dits, si pleines de la gloire d'Auramazda et des autres dieux, les dieux des clans ou tribus, passent sous le plus complet silenee le çpitâma ou saint du grand Dieu. On doit en conclure que les vrais et véritables Perses ne connurent pas la religion bactrienne sous la forme que l'infaillible représentant d'Ormazd, parmi les Mèdes d'abord, puis parmi les Médo-Perses et en dernier heu parmi les Parsis, est censé lui avoir donnée, raille ans avant notre ère, s'il fallait en croire les supputations de Windischmann (1). Les Perses de la Perside étaient les vieux catholiques de leur temps ; ils étaient non Mazdayaçnéens, mais simplement Mazdéens ; ils s'en tenaient au vieux culte aryen des fonctions cosmiques, symboles de la vie morale, socialejet même politique, où c'est le feu qui aecompagnejet^annonce
(1) Zoroastrische Siudien, p. 16â.
les dieux par l'intermédiaire d'un chef, mais ce chef n'est encore ni Yima ni Zarathustra^ chefs symboliques ; c'est le roi qui règne. Sur les monuments perses, on voit souvent le roi qui procède à l'acte liturgique du feu; il l'allume, et où qu'il aille, le feu le précède, ainsi que nous le disent d'ailleurs Hérodote, Ëpicbarme, Strabon et d'autres (1). «c Quel que soit le dieu auquel sacrifient les Perses, dit notamment Strabon, c'est toujours au feu qne s'adressent d'abord leurs supplications : otw y& ôû<rû>^» $fû, np^ji^ rç wjpi su^ovroK (2) n. De même le premier mot du Véda est une invocation à Âgni (3), et ces invocations se trouvent, plus ou moins étendues, dans 193 hymnes du Rik. Le mazdéisme des Perses n'a pas dû rester sur ce point en arrière du védisme des Indiens ; au contraire, car le feu chez eux avait un caractère tout à fait divin et non pas seulement sacré, comme chez les Indiens (4) ; à défaut de leurs hymnes,
{{) Absolument comme il est dît dans le Véda, relativement au maître du sacrifice : € Prâsmâ agnim bharata, porter le feu devant lui. > Nous auront occasion d'y revenir. Cependant, j'ai traité avec quelque détail la question du culte du {^u dans mes Rechercher sur la reixQion ^réméré de la race indo-irânienne, chap. iii, p. 50 sqq,, et ce que j'y dis du culte commun du feu dans la religion indo-irâ^ nienne primitive le trouve confirmé dan» la religion des autres races aryennes. Platarque, p(ir exemple, noui montre, dens la Vie d'^m-< iiàe (XX), le feu «euillé par les barbares, et l'oracle de Delphes invitant les Grecs à prendre sur l'autel un feu entièrement pur, le feu S4cré,
(2) Strab., Geogr., XV, m, i6, p. 733, Casaufeoa.
(3) c Je célèbre Âgni, le sacerdote domestique ou familial ; Agnim Me pwrùhitam, Agni est célébré ps^r les anciens sages; il est célébré par ceux d'aujourd'hui : Agnih. purvebhir rishibir idyo nutanair uta^ Il précède les dieux et les amène : Sa devâti ehd VQk$hai%, Dieu, il est le messager (dûia) des dieux. {Rig-Véda, h, i, 1, 2; b. xii, st. 8
et al. pi.)
(4) Le culte du feu dans le brahmanisme, le successeur et héritier
qui ne nous sont pas parvenus, les Achéménides Taffirment par les monuments qu'ils ont laissés sur le sol perse et par la bouche des historiens grecs.
Une chose est certaine, c'est que le mazdéisme et le mazdayaçnéisme, le naturisme aryaque et la doctrine avestéenne, la forme rehgleuse perse et la forme religieuse mède, reliées entre elles par Ormazd dans une tendance monothéiste très-prononcée (1), analogue à la voûte du ciel qui embrasse tout, étaient de toutes autres reUgions (2) que Tastrolâtrie, le culte chaldéen de Tétoile qui caractérise visiblement les mages de l'Évangile. Ce culte ne s'affirme pas d'ailleurs dans le nom du prophète de l'avestéisme. On ne saurait admettre que le sens du nom Zarathustra revienne à « brillant comme l'or » ou à « étoile d'or ». Les savants qui ont voulu l'interpréter ainsi y ont perdu non seulement leur latin, mais aussi leur baclrien. Les anciens, grâce à la manière dont ils
du védisme, le prouve. Le deux fois né, le dvija, doit entretenir le feu sacré, gârhapatya, et faire des oblations dans le feu (Mânaradh,, II, 186, 231), mais il ne Tadore pas comme font les Parsis à Tégard de leur feu à eux.
(1) Auramazda est le seul créateur suprême dans le naturisme perse. (V. Inscriptions perses de Darius et Xerxès, 0. 2V. R» D., etc., chez Spiegel), et il Test aussi dans leVendidâd (V. Farg., II étal.). Âhriman n'apparaît pas du tout chez les Achéménides et dans TAvesta; il n'est qu'un créateur secondaire, un faiseur, à vrai dire, et il disparaît en cette qualité.
(2) Entre elles, et quoique branches d'un même tronc, elles étaient toutefois profondément différentes, et nous ne comprenons pas comment M. de Harlez a pu dire que c la religion à laquelle le Zend-Avesta servait de base était celle de la Perse antique. » (V. Avesta, I, p. il.) C'est le contraire plutôt. C'est le naturisme social et politique perse qui est la base du zoroastrisme.
avaient façonné le mot^ en faisant de Zarathustra ZoipwKtnpoç ou Zû)/)0(wrrpç,, étaient peut-être excusables en répétant ce qu'avaient dit Hermodon et Dino, que ce nom signifie àarpMmit (1), « qui sacrifie aux astres >, c'est-à-dire adorateur des astres (2), parce que le second membre du composé est identique au mot € astre ». Mais comme le grec àarhp ne correspond nullement au mot ihustra qui, d'ailleurs, n'existe pas en zend, où astre se dit çlare (3), l'étymologie sidérale de Zarathustra s'évanouit, d'autant qu'on ne sait pas davantage le sens du mot zara. Il est certain qu'il ne veut dire « ni jaune » ni « or (4) », quoique assurément il se rattache à un radical zar. Mais auquel? il y en a trois (5). Tout est incertitude ici.
Il en est cependant qui coupent le nom ainsi : Zarathustra et transforment, en conséquence, Zbroastre en propriétaire de chameaux, ustra voulant dire c chameau ». Mais Zarath? L'expUcalion laisse à désirer. En tout cas, un prophète riche en chameaux ne manque pas de couleur locale en Bactriane pas plus qu'en Arabie, où Mahomet aussi fut un grand chamelier. Mais le nom de Yalter ego de l'amshaspand d'Ormazd pourrait être une
(1) AtvGAv xaè |X6 fite66jO|xy]vev6|xevov (fVKTt rov Zoipoàcrrpriit àoTjOoOvTT^v elvoce. (Dinonis Fragmenta, p. ii, e libro quinto.)
(2) On est allé même jusqu'à lui attribuer l'institution de la religion sidérale chaldaîque, et de le substituer à Bel. (V. Fabricius, Bibliotheca grœca, IV, p. 163.)
(3) La plus belle étoile, le Sirius, s'appelle Tistrya, mais l'identification de ce mot avec thustra ne paraît pas possible.
(4) 11 faudrait le correspondant du sanskrit hiram^ savoir zarana.
(5) V. Justi, Handb, der Zendsp., p. 121. — Vergleichendes Wôrterbuch der indo-germanischen Sprache, par Fick, 1, p. 465, 3« éd. explique zara par alliance^ bund,
forme dialectale corrompue d'Aburamazda, car on lit chez Suidas : T^potiiMfpnç, xo^Baioç m^ (1). Cela donne à réfléchir. • Les Perses, par suite de leur mélange avec des Scythes (2), , que ces mêmes Perses, et avant eux leurs cousins, les Mèdes, ont appelés Parthava ; comme par l'intrusion dans leur langue d'un élément linguistique étranger (3) ou, en toute hypothèse, barbare alors même qu'il aurait été aryen (4) ; les Perses étaient devenus dans leurs descendants les Parsis, les plus grands corrupteurs de noms et, en conséquence aussi, les plus. grands faiseurs de mythes (5)
(i) Ce qui est curieux encor^ c'est qu'il est noté par le même Suidas comme auteur mathématicien et physicien : ^poci^i yuoiBnitaxvxà xœi fo^vxâ. {Lexicon, I, col. 741, Bemhardy.)
(2) Que les Parthes furent des Scythes, cela semble résulter d« chap. IX du Xle livre de Strabon. — Cf. Pline, VI, 25.
(3) C'est ce qu'a vu très-bien Justin, ou plutôt Trogue-Pompée, quand il définit la langue des Parthes, alors que ce peuple était depuis longtemps maître de la Perse, un c milieu entre celle des Scythes et celle des Mèdes. Leur langue est un mélange de l'une et de l'autre : Sermo his inter Scythicum Medkumque médius, et ex utriusque mixtus. » (XLI, 2.)
(4) V. à ce sujet Olshausen, Parthava und Pahlaio, dans Manaisberichte der Akad. zu Berlin, 1876, p. 762 sqq.
(5) Les Parses, ou mieux les Parsis, ont été induits par le pehlevi à faire des quijproquos qui rappellent la divinité Sanbat des Falachas, issue du mot sabbat, ou bien la c grammaire > devenant pour Martine une c grand'mère. » C'est toujours le c Korinther macht er zu Korinthen, il change les Corinthiens en corinthes (raisin de Corinthe). » En effet, constamment les Parsis prennenr le change sur les mots, de manière à transmuter les choses en personnages et les personnages en choses. Rappelons seulement que Zarvan, le temps, devient un roi en chair et en os (Moïse de Khoren, I, 6) ; que Vohumano, le bon sentiment, se transforme en homme vertueux par excellence ; que Haurvatât, l'eau, est invoqué comme le génie dé l'eau, et q\x*Ameretâtj la plante, devient un ameshaçpeata,- protecteur des
qu'il y eut jamais, sans même excepter les Grecs, mythologues par esprit poétique surtout (1), ni les Romains sur lesquels chevauchait, depuis le règne de Numa, la superstition étrusque.
Il devient ainsi passablement douteux qu'un fondateur religieux du nom de Zoroastre ait jamais existé, et il serait intéressant de discuter la question. Peut-être que, Babylonien ou Chaldéen autant que Bactrien ou Méde dans sa légende quasi-messianique, le législateur Zoroastre n'a pas plus de valeur, au fond, que le législateur Xisuthre, qui non seulement est, comme son collègue iranien, identifié avec Abraham, mais comme lui aussi avec
plantes, et Je feu, Atar, le propre fils d'Ormazd. Gela ya ainsi tout le long de TAvesta, du Bundehesh, du Minokhiréd et des autres écrits zoroastriens. Les Indiens ne sont certes pas exempts de cette infirmité, et nous l'avons fait voir jadis par un exemple bien frappant, par le superlatif vasishta, dont les brahmanes ont fait le meilleur des rishis. (V. mes Recherches sur la reUgion première, etc., p. 45.) Seulement, la méthode indienne présente une différence ; elle ne procède pas par corruption linguistique ; les noms des choses deviennent des noms personnels d'êtres supérieurs, par méprise ou par abus du sens propre des termes. Mais Tune et l'autre manière de prendre le change sur les mots-a eu les plus funestes résultats en histoire, et, par exemple, dans Fhistoire des Romains, les premiers siècles sont restés^ à cause d'une aussi mauvaise habitude, dans de tels brouillards mythiques, qu'il a fallu tout l'esprit critique des Niebuhr et des Mommsen pour les restituer quelque peu au jour historique. On peut se figurer l'excès d'abus qu'il y a eu à ce sujet, quand on saura que le pieux Énée est sorti fils de Vénus de i'épithète d'aivsca;, attribuée à cette déesse.
0) Citons comme exemples la foudre de Zeus, qui sort, incarnée dans Athéné, de la tète fendue de son père, et la massue d'Hercule, rhapalon, qui se démine si bien contre l'hydre de Lerne, qu'on la transforme en héros (Rhopalos), père d'une lignée royale (deSicyone). (V. à ce sujet l'intéressant article de M. Glermont-Ganneau dans la Revue crit., 29 déc. 1877.)
Noé(l). Zoroastre, à ce que rapporte Goerres, aurait élevé son premier pyrée sur la montagne où s'arrêta Farche de Noé, sur le Robandhad, dans le Cashmire. Ajoutons, toujours suivant la légende, que Zoroastre et Xisuthre auraient régné, l'un et l'autre, le même nombre de sares, à savoir dix-huit (2). De plus, Zoroastre, trouvant son double dans Yima, s'identifie, en sa qualité de premier homme et rouge d'après une étymologie toute récente, avec l'Adam biblique, rouge du meilleur teint (3). Puis on dit qu'il a ri le jour même de sa naissance, qu'une marque lumineuse s'est trouvée imprimée sur son corps, et que son cerveau avait de tels battements, qu'il repoussait la main posée dessus (4). Il était donc venu au monde dans des conditions d'électricité comme d'autres en sont partis, dans l'éclair et la foudre. Des légendes chrétiennes et guèbres le mettent en effet en rapport de filiation avec le prophète Elie.
On le voit, la non-réalité historique de Zoroastre peut se défendre, sans même qu'on argue du merveilleux que les Parses ont accumulé sur la vie de leur législateur dans le Zerdusht-Nameh. Le fait de cette non-historicité était
(1) C'est la croyance des Persans, et d'Herbelot la rapporte dans sa Bibliothèque orientale, II, p. 508.
(2) V. Eusebii Chronicon., 1, p. U, 91, Aucher. —Suivant les supputations de M. Oppert, ce ]aps de temps reviendrait à 64,800 années chaldéennes. (La Chronologie de la Genèse.)
(3) D^t^^Dli^* Le rapprochement étymologique de zarathustra,
d'un primitif zaratvat (= haritvat, qui a la couleur rouge), incombe à M. J. Darmestetter.
(4) Risisse eodem die, quo genitus esset, etc. (PUnii Nat. Historiœ lib. Yil, 15.) — Cf. d'Herbelot, Bibl. orient,, s. v. Zerdascht.
déjà hors de doute pour Moïse de Khorène, si crédule d'ailleurs ; il le traite carrément de fable (1), et cette valeur mythique achève de se justifier quand on voit le personnage aux noms multiples d'ailleurs (2)^ placé par les uns . à 5,000 ans avant la guerre de Troie (3), et, par les autres, beaucoup plus en arrière encore, dans un passé fantastique (4). Je pense donc, comme du reste je l'ai fait entrevoir déjà, il y a plus de seize ans (5), que Zoroastre est une fiction par laquelle l'école des mages a voulu exprimer, à une époque qui ne remonte pas bien haut, l'ensemble d'un système religieux spéculatif destiné, dans sa pensée, à prendre la place de la vieille religion naturiste que pratiquaient les premiers adorateurs d'Ormazd, à l'instar du culte rendu à Varuna par leurs congénères, dans l'Inde. Ainsi s'explique comment, création d'une corporation fermée au peuple et aux étrangers, les Grecs et ceux-là même d'entre eux qui se sont informés des choses religieuses du mazdéisme sur les lieux, comme Xanthus de Lydie (6), Hérodote, Platon, Xénophon, Ctésias et autres, ont complètement ignoré l'inspirateur supposé de
(i) Moïse de Khorène, HisU d'Arméniey I, chap. vi. — Cf. Fragm. hisL grcBC., II, 502.
(2) Windischmann, Zoroast, Stud., p. 44, en donne un petit aperçu. Il y aurait encore bien des noms à y ajouter.
(3) Zoroaster magus, quem narrant quinquies mille annisantiquiO' rem bello Trojano exstitisse. (Pluiarchi De Iside et Osiride, XLVI.) — Plinii Hist, naturalisa XXI, 1.
(4) V. Berosi Fragmenta, dans Hi$t. grœc, fragm. <, II, p. 503. — Abyden., Fragm,i ibid.y IV, p. 280.
(5) V. mes Recherches sur la relig.y etc., p. 63 sq.
(6) Le nom de Zoroastre est dans les Fragmenta XanlM^ mais il est clair que c'est Diogène Laêrte qui Ty a mis.
l'Âvesta (i)y sans parler de la doctrine qu'on lui attribue.
Hérodote et Xénophon auraient certainement parlé de Tauguste et saint personnage qui, suivant le Véndidâd (3), fut le premier interlocuteur d'Ormazd, si à Babylone ou ailleurs dans TOrient le public l'eût connu. Mais rien à son sujet dans les renseignements d'Hérodote sur les religioqs perse et babylonienne que nous avons déjà rapportés ; rien non plus dans la Cyropédie, où Xénophon nous dit le culte qu'on rendait au dieu suprême (3), acc pwTàsïf c'est-à-dire à Ormazd, à Mithra, à Vesta, c'està-dire au feUy à la terre (rîi), aux autres dieux, xoi roîç S>loiç ôsoeç, et enfin aux héros ou génies tutélaires indigènes, xat YipoMç oixirro/wç x<w xiîSepjvaç (4?). Xéuophou parle aussi des mages que le politique Cyrus, qui les trouva déjà établis à Babylon^, établit parmi les Perses, en apparence pour célébrer les dieux dès la naissance de l'aurorç par des hymnes et par des sacrifices (5). C'était donc le moment, surtout lorsqu'il parle de rites ordonnés
(1) Nous ne parlons pas de Nicolas de Damas, qui vivait au l^f siècle avant J.-C, ni de Philon de Byblos, du I^ siècle après notre ère. Alors le nom de Zoroastre n'était plus un mystère pour personne.
(2) Véndidâd, II, 3, 6.
(3) Le dualisme n'existe pas au fond dans la religion bactrienne ; Ormazd n'a pas d'égal, et c'est ce qu'ont très-bien vu Xénophon et Plutarque. Ce dernier dit (De animœprocreatione, XXVII) que Zoroastre enseigna le dieu (Oeov) Oromasd et le génie (8aé/xovoc) Âriman. — Cf. De Iside et Osiride, XLVI.
(4) Xenophontis Cyri institutio^Vlly 5, p. 149; VIII, 3, p. 165 et ai.
(5) Cyri institutio, YIII, 1, p. 155 : x«i tôts npôkw xocrsoràOvffoey oî fAo^oe, u^vst Te àâi ai:\M. Tij ^/xs/sa roù; Oeoùç xai xrX. — Cf. WÀà^y chap. UI, p. 163.
par les mages, wç eÇ>?7T^<ravTo ol fuScyot ijuoivurm (4), de nommer Zoroastre le mage par excellence ; mais point. Quanv à Platon, il cite Zoroastre, fils d'Horomadz, dans la pre^ mière Alcibiade, mais on sait que l'authenticité de cet ouvrage est plus que suspecte, et cela déjà par cette seule raison que Zoroastre y est présenté comme l'auteur de la magie (2). La magie proprement dite était si peu le fait du zoroastrisme doctrinal, que le magicien est considéré par TAvesta comme le mithradruj par excellence, le menteur à Mithra qui voit tout. Aussi la loi le frappe-t-elle de trois cents peines, thris çatâis hadha cithamm (3), peines qui retombent sur les parents du coupable, si celui-ci meurt avant l'expiation. La magie est bien l'art des mages, mais l'invention en revient aux mages astrolâtres, car c'est chez les Chaldéens, nous l'avons dit déjà, qu'elle prit naissance. En effet, elle a sa source dans la lecture, c'est-à-dire dans l'interprétation des astres et s'appelle à son degré initial : astrologie (4). En son origine, elle est ainsi, au sens propre du mot, céleste (5),
(1) Cyri instUutio, VIII, m, p. 165.
(S) V. Akibiades primm, XVII ; Platonis Opéra, l, p. 480, éd. Didot. — Apulée cite le passage comme authentique dans son Apoloffie, mais Fauteur de l*Ane d'or, qui vivait dans le second siècle de notre ère, n'est pas une autorité qui puisse nous garantir un écrit de Platon. Plutarque, mieux avisé, dit simplement (Quœstionem Convivalium. 1. IV, 2) que les mages descendent de Zoroastre : roùc S'âtto Zùipoàarpw
(3) Vendidâd, IV, 24 sq.
(4) Et sorcellerie à son degré le plus inférieur.
(5) Cette origine élevée explique aussi, me semble-t-il, pourquoi les magiciens j c'est-à-dire les devins de bas étage, les enchanteurs, les nécromanciens ountégf-omantiens, les chimistes (égyptiens), les sorciers et les jongleurs (bouddhistes) ont tenu à se parer du nom des mages.
cœlitum antistitam, comme dit Apulée, cette fois bien renseigné et, de plus, compétent.
Or, comme Tastrolâtrie était, avant l'intrusion de l'islamisme, souverainement bien vue dans tout l'Orient sémitique et couschite ; qu'elle y était même la seule religion populaire ; que, de plus, les astrolâtres avaient, au témoignage de Clément d'Alexandrie, de Porphyre (4) et d'autres, un prophète Zaratus, Zabratus ou Zaras, il est fort possible que les Sassanides, voulant profiter des avantages des astrolâtres, aient introduit dans la loi
^ Magus, chez les anciens, désigne, on le sait, autant le magicien réputé maleficus et nommé de même, que le mage. Nous voyons dans les Actes des Apôtres que Simon le mage Tétait dans le sens de maleficus. Ce Simon passe, dans l'opinion de quelques eiégétes, pour être identique avec saint Paul. J'ignore ce qui en est ; ce qui est vrai, c'est que l'Apôtre passait pour faiseur de maléfices, par le titre de mage que lui attribuaient les gens d'Iconium. Us demandaient même sa mort au tribunal de leur ville, criant à tue-tête : Magus Me est, e médium eum tollif Son amante mystique, sainte Thécle, était traitée, en conséquence, de maga. (Y. Grabius, Spicit. SS. Patrum, 1, 103, 126). — Il est possible que les Grecs confondirent la sorcellerie avec la magie, par suite de l'erreur où ils étaient que Médée, leur grande sorcière nationale, s'était établie dans la Médie, et lui avait même imposé son nom avec sa progéniture Médus. (V.-Hérod., Vil, 62; Gephalion, chez Ëusèbe, Chronic.y I, p. 95.) — Xénophon (Cyri exp., III, 4) nous parle d'une M-hhta, avant que la Médie ne fût conquise par les Perses. Il y a là un mythe qui couvre peut-être le fait d'une invasion de barbares, par suite de quoi une partie de l'Iran aurait pris le nom de ses vainqueurs, comme la Gaule l'a fait en s'appelant la France. C'est une thèse que, appuyé sur Justin (V. Justin, III, 3), ou plutôt sur Trogue-Pompée, on peut soutenir, pourvu qu'on n'en tire pas pour l'assyriologie des conséquences excessives. Jérémie (Y, 15) et Daniel (II, 4) combinés s'y opposent.
(1) Clément. Alex., Stromat., I, p. 131. — Porphyr., VUa Pythagorcdy XII. — Cf. Philosophumena, p. 8, éd. Miller.
mazdayaçnéenne , daêna mâzdayaçnis, appelée ensuite Âvesta (1), le nom de Zoroastre comme un symbole doctrinal propre à donner, par séduction d'assonance, le change aux adorateurs des astres. Le zèle religieux, on le sait du reste, par les procédés des jésuites en Chine et dans l'Inde, est capable de ruses onomastiques comme de toutes autres ; et d'ailleurs aux Parses, nous le savons déjà, les quiproquos étaient familiers. Toutefois, il est possible aussi que ce soient les pyrolâtres ou Guèbres, qui, en possession ab antiquo du nom de Zoroastre^ aient su faire passer leur prophète, sous un nom légèrement changé, aux astrolâtres ou Ssabiens, leurs maîtres politiques. En toute hypothèse, la pyrolâtrie a dû entrer dans le giron de l'astrolâtrie, sa payse par la terre assyrienne (2), et on conçoit que le mazdayaçnéisme ait pu s'accommoder d'une position que, plus tard, le chaldéisme a dû, à son tour, se décider à prendre|vis- à-vis des sectateurs de l'islam. Les astrolâtres furent redevables de leur situation, respectée par les Musulmans, au nom vénéré d'Abraham. Sous les auspices de ce nom sacré, il
(1) Et non pas Zend-Âvesta, ce qui est confondre deux choses distinctes. L'erreur est d'Anqfuetil, ou plutôt de son ignorant destour. D'Herbelot ne l'a pas commise ; il distingue parfaitement le Zend de l'ÂYesta, qu'il nomme Vostha, suivant la prononciation persane. (V. Biblioth, orient, s. y. magittë.) Seulement, si on sait que Avesta veut dire loi, c'est encore une question en litige que la signification du mot zend. L'explication de M. de Harlez, qui répète sans le dire les explications de Spieget, de Dorn et de Haug {Mélanges asiatiques de Saint-Pétersbourg y III, p. 519), n'est évidemment pas admissible. (V. Joum. asiat,, déc. 1876.) M. Oppert en donne une autre.
(2) Rappelons, pour mémoire, que la Bible mentionne un Sereth, fils d'Âssour (I, ParaUp.y IV, 7), et que Clément d'Alexandrie dit que Zaras, le prophète des astrolâtres, était Assyrien.
y eut ainsi, extérieurement du moins, une confusion de trois religions foncièrement distinctes, confusion qu'Herbelot a entrevue (1), mais qui, de nos jours seulement, a été savamment constatée Bt débrouillée par Chwolsohn. Les Ssabiens, pour autoriser leur doctrine, surent démontrer à leurs farouches vainqueurs que leur prophète Zaratus était de la descendance de Nahor et la même personne qu'Abram, le Chaldéen, comme l'appelle, au dire de Josèphe, Bérose, Chaldéen lui-même (2). Abraham, cela est sûr, a dû être astrolâtre pendant la pre^ mière moitié de sa vie, et, s'il fallait en croire Eupolème, ce serait lui qui aurait inventé l'astrologie (3). Dans tous les cas, il naquit en Chaldée, h t^ xi^P^ ^"* x«>8aé«v, dans cette ville d'Ur, qui est mentionnée comme une ville royale, 1® dans une inscription assyrienne, lue d'abord par Rawlinson, 2» dans l'inscription de la stèle de Larnaka (4), du temps de Sargon, roi d'Assyrie et de Babylone, de 722 à 705 avant J.-C. Ur paraît avoir été situé sur le cours inférieur et sur la rive droite de l'Euphrate, non loin d'Orchoé, l'antique Erech, aujourd'hui Mugheir (5).
(1) Notamment à la page 607, vol. III de sa Bibl. orienU, il distingue nettement les sabiens ou astrolâtres des adorateurs du feu ou zoroastriens.
(2) V. Bérose, Chaldœorum Hist^ auct. Richter, p. S9, 58. — Josèphe, Ant. Jud,y l, vu, 2.
(3) V. Fragmenta hist. grœc, III, 212, coll. Didot.
(4) Menant, Leçons d'éfdgrapMe assyrienne, p. 45. C'est peut-être la même inscription.
(5) Eb. Schrader, dans l'appendice de son ouvrage, Die KeUinschriften und das il. -T., p. 382 sq. L^auteur démontre l'identité de Mugheir et d'Ur par les inscriptions des briques qu'on a trouvées à Mugheir. — Selon Winer {BibL Reallexic, s. v. ITr, cf. Edessa), il faudrait chercher Ur dans le nord de la' Mésopotamie^ mais cela ue>
Quand il en émigra pour. Harran (Carrae), sur la gauche de l'Euphrate, dans la Haute-Mésopotamie, Abratn avait* déjà l'âge de soixante-quinze ans (1). S'il faut en croire M. Menant, le roi de Ur se nommait alors Urkham. Il dit avoir lu cela dans une inscription archaïque d'un cylindre assyrien (2).
On ne peut pas savoir si, du temps d'Âbram, le père élevé, l'institution mède des mages avait déjà passé dans la religion babylonienne. S'il fallait en croire les dits fhagada) rabbiniques, Tarah, le père d'Abraham, aurait été un parfait pyrolâtre, et il aurait voulu faire adorer le feu à son fils (3). Or Tarah demeurait dans la Babylonie au moins vingt-trois siècles avant notre ère, à l'époque où commença en Egypte le règne de Hycsos (4). Mais n'insistons pas ; trop de choses, malgré l'assyrio- Logie, sont encore profondément ensevelies pour nous dans cet Orient du fiât lux traditionnel, dès qu'on dépasse le milieu du XI® siècle avant notre ère (5), pour ne pas douter des faits et gestes de Tarah, d'Abraham, etc.
peut plus se soutenir. Du reste, ce lexique a étonnamment vieilli sur une foule d'autres articles*
(1) Genesis, XI, 28 sqq.; XII, 4. — La Haute-Mésopotamie est encore une terre chaldéenne. (V. Nicolas de Damas, Fragm,^ n« 30; Fragm. hist. grœc., 111, 373.)
(2) V. CompteM'endus de V Académie des imcriptiom^ du 26 octobre 1877.
(3) Targum Jonath in Gen,, XI, 29. — Ëisenmenger, Entdecktes Judenth.j I, 490. — Voyez la légende traduite dans Polyglotte der Orientalischen Poésie, p. 289, par Jolowicz.
(4) V. ma Démonstration de Vauthenticité de la Genèse, 11, p. 17 sq.
(5) Un peu de clarté ne commence à se faire, chronologiquement, sur l'Orient, que lorsque Israël entra, depuis Tavènement de Salomon, en 1017, en relations politiques avec l'Assyrie et la Ghaldée)
Toutefois, il doit y avoir du vrai dans la légende précitée ; le fait de la présence d'un chef des mages, rab mag (mogbed en arménien), d'un pyrolâtre (nx^pouBoç) par conséquent, fait qui suppose celle de beaucoup d'autres de ses coreligionnaires parmi les conseillers de Nabuchodonosor (Nabu-kudwr-ussw) , alors que ce roi assiégea, six siècles avant notre ère (de 588 à 587), la ville de Jérusalem (1) ; puis, cet autre fait que le dernier roi de Babylone, Nabunita, de son nom indigène (babylonien ou perse), le AaSuwïToç grec, ou Balthasar (2), comme l'appelle la Bible, était fils de Tun de ces chefs mages (3) ; voilà, ce me semble, des indices qui permettent de dire que l'établissement du collège des mages remonte en Babylonie à une époque reculée. Cyrus, quand il prit Babylone (539), l'y trouva établi comme une institution nationale (4). Dans tous les cas, les mages n'ont apporté rien d'essentiel à la religionsidérale. Il est certain que les Gbaldéens seuls excellaient ab antiquo dans l'observation et dans la connaissance des astres (5). La Bible qui, chose à remarquer, distingue les mages des Gbaldéens (Daniel, V, 11), nous montre le
(V. m Reg.y IV, ix, x; II Parai,, vm, ix.) Ces relations avaient été préparées par les guerres de David. (V. I Parai., xx; II Reg., wm.)
(1) Jérémie, xxxix, 3, 13. — Cf. Daniel, i, 20. — Rappelons aussi que le même Nabuchodonosor fît ensuite de Daniel un chef des mages. (Dan., V. 11.)
(2) Les deux noms désignent le même personnage. (V. Bérose, ap. Euseb., Chronicon, I, p. 72 sq.)
(3) Cf. Gutschmid., Neue Beitràge zur Gesch. des alten Orients, p. 114. — M. de Saulcy pense que ce nom de Beltschatsar contient comme dernier membre le mot feu, atsar. {Chronologie biblique, p. 56.)
(4) Xenophon. Cyri institution VII, v, p. 146.
(5) Cicero, De Divinatimey I, 41 : In Syria Chaldœi cognitione astrorvm antecelletU.
Ghaldéen Abram occupé à lire dans les étoiles Tavenir de sa race, et même, s'il faut en croire saint Paul, la venue du Messie.
Mais le critérium chaldéen s'applique on ne peut mieux aux mages du récit évangélique, et ainsi l'Orient qu'il désigne était, au commencement de notre ère, sinon la Chaldée proprement dite, c'est-à-dire la Babylonie (aujourd'hui Irak-Ârabi), du moins cette Mésopotamie où Haran, dans l'opinion de toute l'antiquité, était réputée être le centre du culte astral (1). Cela suffirait pour nous autoriser à voir dans nos pèlerins des mages chaldéens, alors même qu'un certain Ântognius, comme le dit Barhebraeus (2), aurait écrit au sujet des mages de l'Évangile à l'empereur Auguste : « Des Perses de l'Orient sont venus dans ton empire et ont apporté des présents à un enfant qui est né en Judée j. Pour les Romains, tout l'Orient était la Perse.
Nous y reviendrons ; pour le moment, reprenons la question de l'étoile, déjà incidemment traitée.
(1) V. Eusèbe, Prépar. évang., IX, 17. — Asseman, Biblioth, orient., l,^0\.
(2) Hist. des dynasties, I, p. 101, trad. Bauer.
Le rôle que l'étoile occupe dans l'histoire des mages est, au point de vue de la légende, tout aussi important que celui qu'y jouent les mages mêmes. Le livre de Seth lui est consacré en entier (1). Seulement, ce que l'auteur gnostique de cet ouvrage dit de notre étoile, ainsi que de l'origine des mages, n'a aucune valeur pour l'appréciation critique du sujet.
Nous venons d'établir que nos mages étaient Chaldéens, parce qu'ils professaient le culte des étoiles. S'ils n'avaient pas professé ce culte, ils n'auraient pas suivi une étoile avec tant de zèle et de dévotion. Les mages du zoroastrisme, nous l'avons déjà vu, portaient sans doute aux astres un respect religieux; il y a même tels passages dans le Vendidâd et dans le Yaçna qui pourraient faire penser que, sur ce sujet, les pyrolâtres ne le cédaient en rien aux astrolâtres. Ainsi on lit dans le Yaçna : a Levezvous, étoiles cachées, et éclairez les créatures. Levez*vous, vous qui êtes dignes de vénération, dans la route qu'a créée Ahuramazda, dans l'air qu'ont créé les baghas (2).
(1) V. Liber Sethi de Stella in ortu MesHœ apparUura, dans Fabricias, Codex pseudepigraphus, 1, p. 153.
(?) Vendidâd, XXi, 33 sq. — Bagka, dieu en tant que lard, brotherr^ est un mot rare dans TÂvesta, mais fréquent dans les inscriptions perses : baga. — - Cf. bhaga (sansc), bog (slave), etc. — Y. Fick sur le phrygien ^oitoçy dans Beitràge zur vergl. Sprachfonchung, VU, p. 369.
J'invite avec louaoge Ahura et Hithra... et les étoiles, la lune, le soleil... Nous célébrons toutes les étoiles (1), ;» Et dans le Vendidâd : < Je célèbre l'astre Tistrya, le brillant, l'éclatant, qui a le corps d'un taureau et des ongles d'or (2) >. Mais ces passages et d'autres semblables ne prouvent rien contre ceux qui disent clairement que ce n'était pas aux astres, mais plutôt au feu que le devoir attachait le mage, nommé d'après son emploi principal âtharvan, mtpouBoç, prêtre du feu. C'est le feu et non les étoiles qui, personnifié, est censé solliciter le mazdayaçnéen de sacrifier à son culte une partie de ses veilles, un tiers de la nuit, et c'est le feu qui réveille le yazata Çraosha, pour qu'il fasse son devoir comme gardien du monde et protège l'homme qui dort contre le démon, qiKBrens quem devoret (3).
Après cela, il est certain que l'instituteur du mâzdayaçnéisme a greffé une religion sur une autre, une religion passablement métaphysique sur uû vieux fonds naturiste, composition hétéroclite à laquelle, sous une forme ou sous une autre, tout instituteur de religion doit d'ailleurs se soumettre, s'il ne veut pas voir promptement périr son œuvre (4). Dans l'espèce, il s'est produit un double courant si prononcé, qu'on le sent à presque toutes les pages de l'Avesta. Et cela constaté, rien n'empêche de convenir que le zoroastrisme, complexe déjà en son
(i) Yaçna, II, 44 sq.; cf. III, 49; LXX, 44.
(2) Vefididâd, XIX, 126. — Yaçna, I, 35; cf. XVII, 24, et le TesLt spécial consacré à Tistrya. C'est le huitième. Il n'y a de louanges ni d'honneurs qu'on ne lui prodigue dans ce chant.
(3) V. Vendidâd, XVlll, 33 sqq.
(4) Le mot de Gœthe : Auf Mischung kommt es an c c'est le mélange quLimporte, » est d'une vérité générale.
origine, n'ait facilement éprouvé, en ce qui concerne le culte des astres, les influences de son puissant voisin, le chaldéisffle. Mais le chaldéisme était cette religion si particulièrement sidérale, qu'on désignait ses adeptes par l'expression de nSTOT DOD1D HSIV, adorateurs des planètes et des étoiles (1). Les Chaldéens, rien n'est plus connu, Hérodote, Strabon, Diodore, Josèphe, Ptoléraée, Porphyre, Simplicius et d'autres l'attestent, les Chaldéens ne s'occupaient, au fond, que de l'étude du firmament étoile, et même l'astronomie passait pour avoir été inventée par eux (2). Diodore est surtout très-explicite à ce sujet (3). Je ne sais ce qu'il faut penser de l'assertion de Bérose et de Critodème, rapportée par Pline (4), que chez les Babyloniens les observations astronomiques remontaient à 490,000 ans (ccccxc m annorum; à 473,000 ans selon Diodore), et qu'elles étaient inscrites sur des briques cuites (5) ; Porphyre est sans doute plus croyable quand il dit (6) que, suivant Callisthène, ces observations embrassaient, à l'époque d'Alexandre, un espace de temps de 31,000 ans. Hipparque, dit-on, a pu en utiliser quelques données.
(1) Ghwolsohn, Die Ssabier und der Ssahismus, I, p. 182. Si les Grecs appliquaient indistinctement le nom de itxxyoç aux sacerdotes de la Perse et de la Ghaldée, aux pyrolâtres et aux astrolâtres, la Bible et le Qoran distinguent nettement les Ssabiens ou Chaldéens des mages ou Perses (Parses).
(2) Inventor hic (Belus) fuit sideralis scientiœ. (Plinii HisL mundi 1. VI, 30.)
(3) V. Diod. Sic, II, 29, 30, 31.
(4) Plinii, VII, 57.
(5) ObserfxUiones Hderum eoetiUbus laUrcuUs inscriptoi. (Plinii Vil, 57.)
(6) Ap. Simplicium. Comment.
jQuoi qu'il en soit de ces rapports (1), une chose est certaine, c'est que les Chaldéens furent de grands astronomes empiriques (2), et par suite de leur empirisme, de grands astrologues. Par l'observation des étoiles, ils cherchaient à pénétrer l'avenir et à l'interpréter (3). De là à l'astrolàtrie, à la croyance qu'il n'y a pas d'autres dieux que les étoiles, ce que n'enseignaient pas encore les Chaldéens, s'il faut en croire Diodore (4), mais ce que dit Maïmonide, le passage est tout tracé. Sans doute que chez les Chasdim, les astres, c dont la demeure n'est pas parmi les mortels, n'étaient pas non plus loin d'être considérés comme des dieux (5). j» Et il faut que la superstition qui s'attache aux corps célestes soit aussi tenace que contagieuse, puisque, comme nous le voyons par un passage du livre d'Amos (6), les descendants du Çhaldéen Abram, très-expert dans les choses célestes, dit Bérose (7), adorèrent encore plus de quatre siècles après la mort de leur patriarche,^ et alors qu'ils avaient déjà reçu les enseigne-
(1) Supposé qu'ils soient exacts, ce que, faute de manuscrits authentiques, on ne saura jamais, il faut sans doute les soumettre à une computation analogue à celle dont M. Oppert a fait usage en dernier lieu pour la chronologie des Babyloniens, relativement à celle de la Genèse mosaïque. (V. Annales de phil. chrét,, mars 1877.) — Néanmoins, songeons au conseil du poète qui était aussi un fin critique : nec Bahylonios tentaris numéros. KBordii, y I, od. 11.)
(2) Nominativement, on ne connaît de ces observateurs que deux, à savoir : Kedenus et Naborianus.
(3) V. Isaïe, XLvm, 9, 12. — Ézéch., xxi, 21. — Daniel, i, 20, 22. — Diodore, II, 30 sq.
(4) Selon Diodore, les astres, chez les Chaldéens, étaient seulement les interprètes des dieux.
(5) Daniel, ii, 11.
(6) Amos, V, 26.
(7) Âp. Josephe, Antiq.jud., I, 7.
ments jéhovistes de Moïse, cette étoile chijoun qu'on croit, par son influence (1), être Saturne, c'est-à-dire la planète que les Chaldéens considéraient comme la plus importante. c Gardez soigneusement, leur avait dit le grand législateur, vos âmes, de peur que, levant les yeux au ciel et voyant le soleil, la lune et tous les astres, vous ne tombiez dans Terreur et ne les adoriez (2) ». De même Job avait reconnu que c'est renier le dieu suprême, vVDD 7^7, que d'adorer les luminaires du ciel (3). Rien n'y fit; l'antiquité en général subit et accepta l'influence du chaldéisme et considérait les étoiles comme des êtres supérieurs. On ne peut guère doater que cette croyance n'ai) fortement déteint sur le zoroaslrisme, quand on lit dans une gâthâ (II, 6) : Nous célébrons les étoiles sans commencement : anaghra raocâo yazamaide.
S'il fallait en croire Movers, le culte même de Mithra serait en son origine un culte chaldéen, s'identifiant avec celui de Bel (4). L'assertion est plus que douteuse quant au fond ; le culte de Mithra, nous le savons par le Yéda^ par les monuments persesjet par les historiens grecs (5), est foncièrement aryen ; mais en fait, l'identification du soleil
(1) Ils l'appelaient, à caase de cela, 6 ^ocvuv, l'astre qui se manifeste, et aussi xa>ov<rev :«>eov, soleil. (V. Diod., II, 30. — Letronne, Joum. des Savants, 1839, p. 581 sq.)
(2) Detttéronome, IV, 19.
(3) Job, XXXI, 26 sqq.
(A) Movers, Die Phonizier, ï, p. 180 sq.
(5) On lit dans Xénophon qu'un seigneur mède atteste Mithra devant Gyrus comme une divinité nationale (Cyri institut., VII, v, p. 148, éd. Didot), et ailleurs (VIII, m, p. 163) que Gyrus sacrifie à Ormazd et à Mithra (Hélios) des taureaux et des chevaux, et l'entrée de sa tente regarde toujours le soleil levant. {Ib., v, p. 172.)-
aryen et du soleil babylonien a réellement eu lieu (1), et on le voit quand on lit le yesht de Mithra. Cet hymne de louange est le produit d'un syncrétisme d'éléments solaires parses et chaldéens, syncrétisme qui, dans sa généralité, a commencé à la conquête de Babylone par Cyrus et qui, depuis, ne s'est plus arrêté. N'avait-il pas déjà, à l'époque de Bérose, quatre siècles avant notre ère, créé le temps sans bornes, zervana akarana^ que Zradasht disait € être principe et père des dieux (2)? » Quoi d'étonnant que ces spéculations séduisissent les philosophes d'Alexandrie, et que Mithra, principalement, leur montrât dans les astres des médiateurs entre la divinité et les hommes? Le précurseur du néoplatonisme, le Juif Philon, parle pour tous ses successeurs à peu près, quand il dit que les étoiles sont des intelligences pures, des êtres bons : cqoîk^uxxfx, ©lia, Çtwa voe/)a (3), et Cette croyance fut partagée par le monde juif, et aussi par des chrétiens, parmi lesquels on remarque surtput Origène {4*). On lit sur un vase judéo-babylonien, conservé au British Musmm, une invocation en hébreu qui se termine ainsi : « étoile, qui l'emportes sur toutes les étoiles de l'univers,
(1) Postérieur aux Achéménides, cela est évident, puisque Xerxés avait renversé le temple de Bel (Arrian, Exped. Alex., III, 6), lui qui rendait un culte à Mithra comme tous les Perses.
(2) Moïse de Khorène, Hist. de l'Arménie, 1. 1, chap. vi.
(3) Philonis Judœi Onera, Colonise Allobrogum, p. 455, 1613, in-fol. — De Somniis. — Cf. Baudissin, Studien zur semitischen Religionsgeschichte, p. 116. .
(4) y. Origenis Dialogus contra Mardoniias, éd. Wetsten, Basileœ, J674, 4«. Notes, col. 113 sq. : Astra si colenda essent...pr opter illam veram et intelHgibilem lucem: siquidem etiam eœlestes stellœ animalia sunt rationalia, etc.
source de guérisons, toi qui enseignes la magie aux magiciens, toi dont le nom est propice à ceux qui le prononcent, nom sublime et ineffable. Amen, amen. Paix (sela) (4). »
Bien que, grâce à l'étonnant appareil inventé par Kircbhoff et Bunsen, nous sachions aujourd'hui à quoi nous en tenir sur les étoiles, nombre d'individus partagent encore à leur égard les superstitions transcendantes des Chaldéens qui, parce qu'elles s'attachent aux espaces célestes, leur paraissent des croyances grandes et sublimes. Rêveurs, qui se nourrissent non pas même de viandes creuses, mais de gaz. Pour nous, qui disons avec le vieux Caton, bien inspiré du simple bon sens : Chcddœos ne consulito, nous aimons encore mieux la naïve croyance du peuple qui, dans certains pays allemands, suspend le simulacre d'une étoile au-dessus de la porte principale des maisons, pour écarter du foyer, nous dit Wuttcke, les mauvaises influences, ou celle des Esthoniens, qui personnifie, sous la figure d'un beau garçon, l'étoile polaire, tàhte, le fait boire et manger, et lui donne en mariage la vierge Salmé (2), la nymphe des eaux.
Mais quant au chaldéisme, le Qorân (3) est allé même jusqu'à reconnaître à cette religion, qu'il nomme Ssabisme (4), le privilège d'une religion révélée. Il a accepté l'attache abramique que les astrolâtres de la Syrie, en
(1) J. Halévy, dans Comptes^endus de V Académie des inscriptions et belleS'lettreSy da 5 octobre 1877.
(2) V. Ehstnische VolksUeder, par H. Neus, p. 10 sqq., Reval, 1850. ' (3) Sur. u, 59; v, 73; xxu, 17.
(4) Au temps du khalife Ël-MàmûD, en 830. -- \. Le Fihrist^ ap. Chwolsohn, l c, II, p. 17. — Cf. I, 140.
appelant leur religion la religion d'Abraham- (Ibrahim) Zaraduscht (1), ont eu Thabileté de créer à leur profit, nous l'avons indiqué déjà plus haut, avec la tradition de rémigrant d'Ur en Chaldée, auquel il fut dit : c Lève les yeux au ciel, et compte tes étoiles si tu peux (2). » Et les prophètes, les inspirés de Jéhovah, qui font parler les étoiles et les apostrophent, ne les personnalisent-ils pas (3)? Et l'Apocalypse ne met-elle pas dans la bouche du Christ ces paroles : Ego sum Stella (4) ?
Comment s'étonner dès lors que le livre de Seth nous montre, dans les mages, un collège d'adorateurs du vrai Dieu, institué par le fils d'Adam, à qui un ange aurait enseigné la connaissance des astres (5) ? Ibn-Hazim avait raison : la religion sidérale était, dans l'Orient, le culte le plus ancien et le plus répandu. Selon le même auteur. Dieu envoya son ami, son bien-aimé Abraham, pour qu'il réformât les abus par lesquels les Ssabiens, c'est-à-dire les Chaldéens, avaient altéré la religion primordiale, au contact, il parait, des pyrolâtres. Aussi, il faut voir comme le doux patriarche se courrouce contre les guèbres. Ayant un jour reçu à sa table, dit Saadi (6), un étranger voyageur, qui ne commençait pas comme lui par réciter le bismillahy Abraham s'informa auprès de son hôte de la raison de cette omission, et apprit de lui avec stupéfaction qu'il était adorateur du feu. Puis, la colère fit taire
(i) Chwolsohn, L c, I, 646.
(2) Gen., XV, 5.
(3) V. Psalm. cxlvïii, 3. — Daniel, m, 63, et al.
(4) Eyw ei^u o âtrchp o XajXTTjOoç xat o ttjOwïvoç. (ApOC»t XXII, 16.)
(5) Âp. Fabricius, Codex pseudep. Vet.-Test.y I, p. 152 sq.
(6) V. le Bostân (jardin de fleurs), II, 37 sqq.
toute générosité en lui, et il chassa l'infidèle avec mépris. Mais voyez la tolérance de Saadi. Dieu, ajoute-t-il, envoya aussitôt l'ange Gabriel à Abraham, lequel lui reproche son aversion en lui disant : e mon ami, j'ai donné une vieillesse de cent ans à cet homme et, pendant tout ce temps, le pain quotidien. Et parce qu'il adore le feu, tu retirerais de lui la main du bienfait ? » Excellente leçon de tolérance, adressée à cet islamisme, si tolérant encore au X® siècle, mais qui, à l'époque du grand poète persan, au Xlll® siècle, avait depuis longtemps changé d'intentions et d'allures à cet égard.
Les documents nous manquent pour dire au juste quelle était la constitution du chaldéisme. Nous n'avons pas le livre sacré, le code religieux du chaldéisme, comme nous avons celui du védisme et du zoroastrisme, et ce dernier, grâce aux Sassanides, brûlant d'un beau zèle pour l'antique religion nationale, si négligée par les Ârsacides, leurs prédécesseurs. Ce livre sacré, ce code religieux du chaldéisme a dû exister ; mais, entourés de Musulmans, les Ssabiens, successeurs des Chaldéens, au témoignage d'Hamzah Issfahâni (ï), ont sans doute eu soin de le si bien cacher à leurs maîtres soupçonneux et violents que, moins heureux que jadis les juifs, par rapport au Pentateuque, ils n'ont pas pu le retrouver.
Cependant, quelle a pu être la raison religieuse du culte astral ? Adorait-on les astres pour eux-mêmes ? Cela n'est guère probable ; mais il est certain, comme le dit Pline, que tout homme est avide de connaître l'avenir et pens'e que cette connaissance se tire du ciel avec le plus
(1) Ap. Chwolsoho, ouv. c, I, 142.
de certitude (1). D'ailleurs Fesprit astronomique, qui est naturellement le générateur pratique du culte sidéral, se porte volontiers aux abstractions, car c'est un esprit mathématique (â). Qu'au fond de l'astrolâtrie il y ait eu pas mal d'abstractions, comme celle, par exemple, qui, suivant Shahrastâni et Mohammed-ben-Ishâq en-Nedim (3), donnait aux astres le rôle de médiateurs dans le gouvernement du monde, c'est ce qui ressort des paroles du Mésopotamien Balaam (4), quand il prophétise qu'une étoile sortira de Jacob : 3pV ^)3 3313 (5). Eh bien, cette étoile, passablement abstraite, on en conviendra, peut être considérée comme le représentant en principe des espérances dites messianiques, et dont la source est dans les promesses faites à Abraham. C'est du moins l'opinion de saint Paul (6), quand il assure que les aspirations célestes du patriarche regardaient le Christ, le médiateur (7), et Jésus affirma même qu'Abraham l'avait vu
(!) Pline, Bist. nat., XXX, 1.
(2) C'est un fait que les abstracteurs de quintessence les plus déterminés se trouvent parmi les mathématiciens, témoins Kepler, Newton, Euler, Leibnitz, Gauchy, etc., etc. Aussi faut- il être sur ses gardes à rencontre des systèmes philosophiques des mathématiciens; presque tous donnent en plein dans la chimère de l'absolu.
(3) Chwolsohn, ouv. c, I, 725; II, 7.
(4) Balaam était de Pethor, en Mésopotamie (Num,y XXII, 5; XXIII, 7), du pays, par conséquent, de la ville de Harran, siège central du Ssabisme.
(5) Num.y XXIV, 17.
(6) Gai., III, 16.
(7) Les Perses s'étaient fait un médiateur de Mithra et l'appelaient ainsi : Sco xoct MiBpnv n.ép<TM rov iisdimv ovo/iàÇoiio'e. (Plutarch., De Itide et Osiride, XLVI.) L'étymologie vient en confirmation du dire de Plutarque. Mithra vient en effet de mit, relier, rapprocher (Justi, L c, p. 232). Mithra est ainsi le dieu intermédiaire entre Ormazd et Ahriman.
xftè (ISfv... (1), ce qtti parut un peu fort' aux Juifs, si enclins qu'ils fussent d'ailleurs à tout accorder à Abraham. Quoi qu'il en soit des prophéties sidérales d'Abraham et de Balaam, il est certain que l'apparition d'une étoile spéciale est devenue de bonne heure l'attente de tout l'Orient, et particulièrement celle des Hébreux, depuis leurs deux captivités, depuis la captivité de Babylone surtout. C'est dans cette longue et douloureuse captivité que l'espoir de la venue d'un sauveur leur est apparu à l'instar d'une étoile, et leur a, de plus, montré dans l'avenir des destinées dignes de l'â^e d'or, le dernier âge prédit ensuite par la Sibylle :
Magnus ah intégra seclorum nascitur ordo.
redeunt Satumia régna (2).
C'est en vain que le mage avait ajouté : < Qui vivra quand Dieu accomplira sa promesse? » Le branle était donné aux imaginations, et une fois l'attente d'un médiateur ou sauveur répandue, les esprits impatients créèrent avec le dieu Mithra un médiateur anticipé. Mithra eut chez les mages un culte certainement antérieur et en tous cas indépendant au zoroastrisme avestéen (3), puisqu'on le retrouve dans le védisme (4). On le voit fleurir de bonne
(1) Joan., vni, 56.
(2) Virgile, Églogue IV.
(3) Windischmann, Mithra, dans Ahhandlungen, fàr die Kunde des Morgenlandes, I, p. 54.
(4) Mithra est en effet le même dieu que le védique Mitra, tant pour le fond que pour la forme, et cela» quand même il ne serait pas nommé dans les inscriptions perses, nous le garantirait d'un âge fort reculé. L'Âvesta lui attribue dix mille regards (V. Yesht X, 7), et le Véda (VI, 51, 1) dit que rien n'aveugle son regard. Le parallélisme
heure en Assyrie et en Babylonie. L'espérance messianique est ainsi dans ses origines et dans son symbolisme autant chaldéenne qu'hébraïque, et les mages en sont, sur la foi d'un livre (1), les porteurs dans la Babylonie, comme les prophètes, • sur leur propre inspiration, le sont dans la Palestine. Mais les prophètes cessent de se produire parmi les Juifs à dater du V« siècle, depuis Malachie ; et l'attente de l'étoile promise, du médiateur ou du sauveur, ne vit plus dès lors parmi eux que d'une manière vague et obscure (2). En Orient, au contraire, la continuité des mages astrolâtres assure à l'étoile à venir une attention toujours éveillée et soutenue, de sorte que lorsqu'enfin elle parait, ils sont les premiers à l'apercevoir et à la suivre dans la direction où ils la voient.
Nous avons dû nous arrêter un moment à l'examen des deux questions préliminaires que nous posait le récit évangélique de l'adoration des mages ; entrons maintenant dans l'étude même de cette histoire.
peut d'ailleurs se poursuivre jusque dans la jurisprudence des deux peuples congénères. Le mithrodrtij zoroastrien est le mitradruh brahmanique, l'un et l'autre menteurs à Mithra, sont considérés criminels au premier chef et punis comme tels. {Vendidâd, IV, 24 sq. —Manu, VIII. 89.)
(1) G*est, du moins, ce que rapporte Barhebrœus ou Aboulfaradj dans son Histoire universelle, p. 101, trad. Bauer.
(2) Il faut entendre cela de la masse des juifs, car les commentaires des rabbins vont toujours leur petit train. Le docteur E.-B. Pusey, ou plutôt M. Neubauer, a publié de ces commentaires sur un seul chapitre messianique, le une du prophète Isaïe, un volume de 1,200 pages environ. — V. The fifly-third chapler of Isaiah according to theJewish interpreierSy 1877, Oxford and London.
Rappelons d'abord le récit qui forme le pivot de notre tiavail.
L'évangile selon saint Matthieu contient au deuxième chapitra la relation que voici ;
c Jésus étant né dans Bethlehem, de Juda, au tànps du roi Hérode, des magas vinrent de l'Orient à Jérusalem. Et ils demandèrent : c Où est celui qui est né roi des a Juifs ? Car nous avons vu son étoile en Orient, et nous € sommes venus T^orer >. Ce que le roi Hérode ayant appris^ il en fut troublé, et toute la ville de Jérusalem avec lui' Et ayant assemblé tous les princes des prêtres et les docteurs du peuple, il s'enquit d'eux où devait naître le Christ. Ils lui dirent que c'était dans Bethlehem, de Juda, selon qu'il a été écrit par le prophète : < Et toi, € Bethlehem, de Juda, tu n'es pas la dernière parmi les
< principales villes de Juda, car de toi sortira le chef
< qui conduira mon peuple d'Israël ». Alors Hérode, ayant fait venir les mages en particulier, s'enquit d'eux avec grand soin du temps que rétoite leur était apparue, et leA envoyant à BethleJbem, il leur dit : ^ Allez, informe mez-vous exartemrat de cet enfant, et lorsque vous c Taurez trouvé, faîtes-le-moî savoir, afin que faille aussi « l'adorer ». Alors ils partirent* Et en niéme temps l'étoile qu'ils avaient vue en Orient allait devant eux (1),
(1) Par là, U n'est pas dit qu'ils virent l'étoile en plein jour, comme
jusqu'à ce qu'étant arrivés sur le lieu où était Tenfant, elle s'y arrêta. Lorsqu'ils virent l'étoile, ils furent transportés d'une extrême- joie. Et entrant dans la maison (^iç rÎTv o^xèov), ils trouvèrent l'enfant avec Marie, sa mère ; et se prosternant, ils l'adorèrent; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et ayant reçu, pendant qu'ils dormaient, un avertissement de ne point aller retrouver Hérode, ils s'en retournèrent en leur pays par un autre chemin ».
La première pensée qui vient au critique, après qu'il a lu ce charmant récit, est un doute général, le doute de l'authenticité contemporaine de l'événement. Je m'explique. Si l'évangéliste Matthieu avait connu cette histoire, ses confrères, les autres biographes sacrés de Jésus, n'auraient pas pu l'ignorer. Or, quoiqtfon représente saint Matthieu regardant, comme un autre Janus, de tous les côtés à la fois (2), il l'a ignorée, et les autres évangélistes aussi, puisqu'ils n'en disent mot et que même ils n'y font pas la moindre allusion. Ici^ le silence est une preuve, et la preuve est invincible, surtout par rapport à saint Luc. En sa qualité de Grec, Luc était fort épris de mythes, de légendes et d'histoires; il avait d'ailleurs promis à son cher Théophile de n'omettre sur la vie de Jésus aucune particularité digne d'être nptée. Or, voilà qu'il ne men-
Gésar vit la sienne lorsque, se sentant devenir dieu (ou tyran), il passa le Rubicon : stellœque in médium venere dtem. (Lucanî Pharsalia, I, 532.) Il est probable que les mages ne voTagère&t que pendant ta nuit.
(2) Dana la cathédrale de Salerne. (V. Seume, Spaziergang nach Syrakus, p. 201, éd. 1868.)
lionne pas même du plus petit mot un événement qui, selon Matthieu, fit une telle sensation, qu'un puissant roi et toute une grande ville en furent troublés et qui, de plus, eut la suite souverainement tragique du massacre des Innocents.
Mais laissons pour le moment cette question, à laquelle nous aurons occasion de revenir, et, avant de retracer les histoires parallèles, remarquons qu'il est insoutenable de faire de nos mages des Juifs, comme Font essayé quelques critiques. S'ils étaient Juifs, ils ne pourraient pas demander: « Ou est le roi des Juifs qui est né? M est qui natu^ est rex Judœorum ? » Leur 'caractère de non- Juifs est également affirmé de cette manière par les apocryphes et par une légende rédigée dans la forme ou nous l'avons par Jules Africain, à ce qu'on croit, et où
les mages disent aux Juifs : « Il est né, celui que vous appelez le Messie : ôv leye-rs Me^atav ère/j^. ) Une seule
exception se présente pour l'apocryphe qui porte le titre : L'histoire de l'enfance du Sauveur. Là les mages demandent: < Où est le roi qui nous est né? qui ruUus est nobis ? » Mais nous savons déjà, par l'étude qui précède, à quoi nous en tenir sur la nationaUté de nos mages, et nous aurons sûrement occasion d'y revenir encore.
Le sujet sur lequel la curiosité demanderait préférablement d'être satisfaite est l'étoile qui guide les mages. Les agissements de cet astre sont si étonnants ! On savait bien par Ovide que des étoiles s'élancent comme une volée de courriers pour annoncer au monde que l'Aurore se lève et sort de son palais de roses (1). On avait appris aussi
(1) Diffugiunt stellœ, (Ovid., Metam., ii, 114 )
que Vénus fit luire son étoile sur le pieux Enée pour lui montrer le chemin du Latium, sa nouvelle pairie (4). Mais on voyait en cela des images poétiques et rien de plus. Saint Matthieu, au contraire, est censé nous donner les faits et gestes de son étoile pour une chose réellement historique. Qu'était-ce donc que cette étoile? Et d*où venait-elle ?
Les esprits portés au merveilleux ou au mysticisme, et c'est la grande majorité, ne sont pas embarrassés de ces questions. Avec les poètes, qui cependant ne sont pas toujours sincères, le peuple, le nombre considérable de proverbes à ce sujet en témoigne (2), le peuple, d'un bout du monde à l'autre, croit aux étoiles mystérieuses ou miraculeuses, aux étoiles inconnues, ignota sidéra (3), aux merveilleux accords des astres avec les destinées de l'homme (4-), et il dit de tout homme favorisé d'un constant succès qu'il a une étoile (5).
{{) Ex quo de Troia est egressus Mneas, Veneris eum per diem cotidie stellam vidisse, donec ad agrum Laurentem veniret. (Servii Commentant in Virgilium, i^neid., I, 382.)
(2) V. Wander, Deutsches Spnchivârter-Lexilconi IV, col. 841, et même les codes. On lit dans le Code domestique indien d'Açvalâyana, liv. I, ch. IV, art. 1, que c'est sous une étoile heureuse qu'il faut se faire couper les cheveux, s'introduire auprès de son précepteur spirituel, le quitter enfin et se marier.
(3) Lucan., Pharsal, 1, 529.
(4) Incredibili modo consentit astrum. (Horat., II, 17; cf. I, 12.)
(5) Horace dit de celle de César : < Elle brille entre tous les astres, l'étoile de Jules : micat inter omnes Julium sidus. > (I, ode t2.) — 11 est étonnant, d'après cela, qu'il n'y ait jamais eu qu'un seul État chrétien qui ait adopté l'étoile comme emblème politique, et lui ait assigné la place -prépondérante dans ses armoiries. Cet État est l'ancien royaume de Slavonie.
A l'entendre, l'étoile des mages aurait été analogue à celle qui brilla, à la mort de César, durant sept jours de suite, et dans laquelle on vit l'âme du père d'Auguste reçue dans le ciel (1) ; elle serait une apparition surnaturelle, prœier naturœ ordinem (2). Est-ce que la sibylle (car ils croient aux sibylles) n'emploie pas à son égard l'expression de Lucain, en disant : Magi stellam ignotam coluere, recentem ornatum cœli (3) ? Est-ce que le livre de Seth, est-ce que saint Chrysostôme, Theophylacte et d'autres ne disent pas que les mages virent au milieu de l'astre de Betbléhem un jeune enfant avec une croix audessus de lui, ou un ange revêtu d'un corps lumineux (donnée qui a été utilisée par saint Luc), ou la brillante figure d'une vierge (4) ? On n'a que l'embarras du choix, et il nous y faudra revenir.
Car c'est toujours encore ainsi que les théologiens regardent notre étoile. Quand, un jour, nous avons voulu exposer devant un personnage aussi songeur que vénérable le calcul auquel l'étoile évangélique a été soumis par l'immortel Kepler, calcul vérifié par Encke et Ideler, et que nous ferons connaître plus [loin, le digne personnage nous a brusquement interrompu en s' écriant : <: Oh ! c'est trop fort ! j
Ce qui nous a paru trop fort, c'est la crédulité du
(1) SaetOD., CcBsar, LXXXVIII.
{^) Osorio, De relms Emmanuelis regù Lusitaniœ gestis^ 1. 1, in fine.
(3) Sibyllarum lib. VIII, 476, cur. Alexandre. — On sait que les oracles sibyllins, ont été en grande partie fabriqués par la primitive Église.
(4) V. Fabricius^ Cod.pseud., I, p. 154. — Tbilo, Codex apocryphus, p. 139.
personnage oublieux de l'antique maxime que rien ne se fait contrairement à la nature, nihil fit prœter naturam (1) ; il voyait dans Tétoile un miracle, un fait hors nature, au-dessus d'elle et contre elle, comme le définit l'école, et pour peu que nous l'eussions voulu, il aurait, autre Eusèbe d'Emèse, fait parler cette étoile (2). Volontiers, nous aussi, nous acceptons le miracle, mais c'est seulement comme signe du temps et des personnes, et sous le bénéfice de l'illusion d'une perspective lointaine. Ainsi, il nous charme comme un conte des frères Grimm. Mais dans l'espèce, et cela est visible déjà par le texte, nous n'avons pas affaire à une étoile miraculeuse. En effet, les mages parlent de l'étoile comme d'un phénomène attendu et calculé. <r Nous avons vu son étoile en Orient, > disentils. Et quand, pour prouver qu'il y a eu miracle, on s'appuie sur ce que l'étoile s'arrête sur la maison de l'enfant ou que même elle y entre, on ne réfléchit pas que c'est là une manière de parler analogue à celle d'un cantique qui dit qu'elle s'arrêta dans leur cœur (3). Le vrai en ceci, c'est que les mages ayant appris à Jérusalem que le roi des Juifs devait naître à Bethléhem, profitent, pour se guider au sud, de la direction où se montre l'étoile, et arrivent ainsi dans la bourgade indiquée, non par l'étoile, mais par les docteurs de Jérusalem, et une
(1) oOôsv ^ivsTcci 7ra/)à ^uaiv. (Âristoteles, De animalium gêneratione, IV, 4; vol. III, p. 402, coll. Dîdot.)
(2) Sic illa Stella loquebatur magis, sunt istœ literœ loquuntur nobis, (Euseb. Emiss., In Epiphania Domini, col. 29; Antverp., 1568.)
(3) ôehen mit den Weisen, bis der Morgenstern aufgeht und im Herzen stille steht. (Flitner, Epiphanie^ st. 2, dans un Gesangbuch wurtembergeois.)
fois à Bethléhem, où tout le monde sait, comme on sait ces choses dans les petits endroits, qu'un enfant vient de naître dans telle maison, la fonction de l'étoile cesse aux yeux des voyageurs, ce qui permet de dire, par figure, que rétoile s'arrêta sur la maison, à moins qu'on ne veuille prendre siôwv ebrâôvî iTranw (II, 9), avec H. Olshausen, als naive Auffassxmg des kindlichen Sinns (1). D'ailleurs, toute étoile semble marcher devant vous dés que vous marchez dans sa direction, et s'arrêter dès que vous vous arrêtez. Gœlhe l'a si bien dit : f Parcourons quelques rues; vous verrez comment sont situées les étoiles. Elles pronostiquent ici, elles pronostiquent là-bas (2). » Puisque donc les mages s'arrêtaient à Bethléhem et à la maison qu'on leur avait indiquée, l'étoile s'arrêta aux mêmes endroits. Elle se serait, dans la direction donnée, arrêtée sur tout autre endroit ; la chose ne tenait qu'à un fil, au fil des renseignements préalables. Car, encore une fois, notre étoile était une étoile naturelle et non une lumière miraculeuse ; l'auteur le dit en la nommant par le mot qui désigne toute autre étoile, ocTrhp. Le tout est de savoir ce que parler veut dire.
Mais avant d'approfondir plus en détail le phénomène sidéral dont il s'agit, revenons au récit qui sert, de base à notre dissertation, en faisant connaître les narrations
(i) Gf. B. Weiss, dos Matthdusevangelium, etc., p. 91. — V. aussi D. Strauss, das Leben Jesu, l, p. 273, et, dans le sens orthodoxe, Hermann Olshausen, Biblischer Commentar, h 67. (2) Doch Idsst uns ein par gassen gehen,
da seht ir wi di sterne stehen, si deuten hir, si deuten dort.
{Paraboles, 13.)
— esparallèles que nous en donnent les évangiles dits apocryphes, et dont le nombre devait être considérable, saint Luc le dit (1), et on en compte en effet jusqu'à cinquante. Quand on a lu ceux qui subsistent en entier, on ne peut se défendre de la pensée que le récit de Matthieu n'est entré dans le texte de l'évangile reçu comme authentique que par la porte dérobée de la créance populaire, acquise aux évangiles apocryphes longtemps avant qu'il ne fût question d'évangiles canoniques (2).
Parmi les écrits apocryphes qui nous intéressent spécialement ici, notons^seulement les trois que voici : 1° l'évangile de l'enfance ; 2® le protévangile de Jacques ; 3° l'histoire de la nativité de Marie et de l'enfance du Sauveur (3).
Le premier nous est parvenu dans une traduction arabe. Il jouissait d'une autorité si considérable qu'on le regardait comme le cinquième évangile. La légende des mages s'y trouve aux chapitres vii et viii, et la voici :
« Et il arriva que lorsque le Seigneur Jésus était né à Bethléhem, de Juda, au temps du roi Hérode, des mages vinrent de l'Orient à Jérusalem, ainsi que l'avait prédit Zoradascht (4). » Ouvrons ici une parenthèse pour rap-
(1) Multi conali sunt ordinare narrationetn. (Luc, I» 1.)
(2) Les dissidents, quelque paradoxal que cela paraisse, les chrétiens dissidents, les hérétiques au sens usuel du mot, sont antérieurs aux orthodoxes ou catholiques. Les preuves en sont nombreuses dans les textes évangéliques ou autres. Le christianisme, comme catholicisme, est une œuvre essentiellement politique ou mondaine.
(3) V. Thilo, Codex apocryphus Novi Testamenti, p. 71, 255, 388.
(4) C'est sans doute sur la foi de cet évang^ile arabe que l'éyêque arabe Aboulfaradj rapporte, lui aussi, que Zoroastre, un des disciples du prophète Élie, avait prédit la venue du Messie. (HisL univ., p. 77, Bauer.)
peler que Zoradascht ou Zaraduscht, c'est-à-dire Zoroastre, eàt dans la croyance des Arabes mahométans et aussi, par une prudente accommodation, dans celle des Parsis ou Ghébres^ la même personne qu'Abraham, et que les Arabes ne prononcent jamais son nom sans ajouter : c La paix soit sur lui (1) >. Ils disent aussi, d'accord avec notre évangile et les chrétiens syriens, qu'il avait prophétisé le Christ, qu'il avait lu dans les astres, comme le rapporte Barhebrseus Aboulfaradj, évêque jacobite d'AIep au XIII® siècle!, qu'une étoile viendrait un jour indiquer à l'Orient la naissance du fils de la vierge immaculée (2).
Je reprends notre récit.
« Les mages apportèrent avec eux des présents, de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et ils l'adorèrent et lui offrirent leurs présents. Alors Marie prit un des linges de l'enfant et le leur donna en guise de bénédiction, et ils le reçurent comme un don inestimable. Et à cette heure même leur apparut un ange sous la forme de l'étoile qui les avait déjà guidés dans leur route. Et ils s'en allèrent, conduits par sa lumière, jusqu'à ce qu'ils fussent rentrés dans leur pays.
« Alors leurs rois et leurs princes s'assemblèrent et leur demandèrent ce qu'ils avaient vu et fait, comment ils étaient allés et comment ils étaient revenus, et quels avaient été leurs compagnons de voyage. Mais eux, ils montrèrent le linge que la dame Marie leur avait offert.
(1) Cf. Chwolsohn, l. c, I, 646.
{%) V. Assemanus, Bibliotheca orientalis, III, p. i, 316. — Gregorius Abulfaradsch, Kurze Geschichte der Dynastien^ trad. G.-L. Bauer, p. 77, Leipz., 1783.
Et à cause de cela ils célébrèrent une fête, et, après avoir allumé le feu et l'avoir adoré suivant leur coutume, ils y jetèrent le linge. Or, les flammes ne consumèrent pas le linge et même ne l'endommagèrent pas. Alors ils le couvrirent de baisers, le posèrent sur leurs têtes et sur leurs yeux, disant : c Voici sûrement la vérité ! Quelle « grande chose ce doit être que cet objet, que le feu ne (c peut ni brûler ni endommager I ) Puis ils le prirent et le déposèrent pleins de respect dans leur trésor. »
Tel est le récit de l'évangile égyptien, car il est de provenance égyptienne. La plupart des faits qu'il relate se passent sur la terre d'Egypte, et sa chronologie est celle de l'ère aleiandrine (1). Outre cela, il présente ceci de curieux, qu'il nous montre dans les mages un syncrétisme religieux digne d'Alexandrie ; ses mages sont évidemment pyrolâtres autant qu'astrolâtres. Il y a encore un autre détail ; mais nous le réservons pour la <liscussion de la prétendue qualit.é royale des mages, et nous passons au protévangile de Jacques le Mineur.
Dans cet évangile, où l'histoire des mages se lit au chapitre xxi, on remarque que ce n'est pas à Jérusalem, mais à Bethléhem, que l'arrivée des pèlerins cause du trouble (2), puis que l'étoile conduit nos adorateurs non dans une maison, mais dans une caverne : iv tû (rmAaUù (3), La caverne de Jacques peut bien s'accorder avec la crèche
(1) Anno aïOem irecentesmo nano œrœ Alêxanéri eéixiê AuffMw; c'est ainsi que commence notre évangile.
(2) Et tumulus magnus factus est in Bethléhem : quia venere magi,
(3) Gela se lit aussi dans l'histoire de Joseph le charpentier, écrite en arabe et en copte. (V. Hiitoria Josephi fabri lignaHij, c. vu, dans Fabricius, Codex pseudepigr., t. H, 318. — Thilo^ Çod* op., p. 17,)
ou retable, «y 7ary>}, de Luc ; mais il est difficile de l'assimiler à la maison, domum^ de Matthieu. Il est vrai qu'en Orient plus encore qu'en Occident, on est souvent amené à confondre l'habitation des pauvres avec des cavernes ou des tanières ; seulement ici la caverne serait par trop lugubre , car, s'il faut en juger par le passage parallèle de l'histoire de Joseph (1), elle aurait été adossée à un sépulcre, c Marie, ma mère, est censé dire Jésus, m'enfanta à Bethlehem dans une caverne proche le sépulcre de Rachel (2) » : hi spelunca proxima sepulcro RacheL
Mais voici le récit :
c Et il s'éleva un grand tumulte à Bethlehem, parce que des mages vinrent, disant : c Où est celui qui est né le roi des Juifs ? Nous avons vu son étoile dans l'Orient, et nous sommes venus pour l'adorer ». Et Hérode, entendant cela, fut troublé, et il envoya ^es émissaires auprès des hiages. Et il convoqua les princes des prêtres, et il les interrogea, disant : « Qu'y a-t-il d'écrit au sujet « du Christ? Où doit-il naître »? Et ils dirent : « A Bethlehem, de Juda. C'est ainsi que c'est écrit ». Et Hérode les renvoya, et il questionna les mages, disant : c Âpprenezmoi où vous avez vu le signe (qui indique) le roi nouveau-né »? Et les mages dirent : « Son étoile s'est levée grande, et elle a tellement surpassé en splendeur les autres étoiles du ciel, qu'elles s'en sont trouvées obscurcies jusqu'à devenir invisibles. Et ainsi nous avons connu qu'un grand roi était né en Israël, et nous sommes
(i) Mais Fhistoire des mages en est absente.
(2) Cf. ci-aprèS) p. 70, note.
venus l'adorer. » Hérode leur dit : « Allez, et informezvous, et 5i vous le trouvez, venez m'en informer, pour que j'aille l'adorer, moi aussi. » Et les mages s'en allèrent, et voici que l'étoile qu'ils avaient vue en Orient les conduisit jusqu'à ce qu'elle entrât dans la caverne et qu'elle s'arrêtât sur la tête de l'enfant (i). Et les mages virent l'enfant avec Marie, sa mère, et ils l'adorèrent. Et tirant des offrandes de leurs cassettes (toO^ Qn(Tcpjpox)ç avTwv), ils lui offrirent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Et l'ange les ayant informés qu'ils ne devaient pas revenir auprès d'Hérode, ils s'en retournèrent dans leur pays par un autre chemin. y>
Arrivons maintenant au récit de notre légende dans V Histoire de la nativité de Marie et de V enfance du Sau' veur. On l'y trouve au chapitre xvi.
« Des mages vinrent de l'Orient à Jérusalem, apportant de grandes offrandes. Et' ils interrogèrent instamment les Juifs, disant : a Où est le roi qui nous est né (2) ? car « nous avons vu son étoile dans l'Orient, et nous venons a pour l'adorer. » Cette nouvelle effraya tout le monde, et Hérode envoya s'enquérir auprès des scribes, des Pharisiens et des docteurs da peuple, où le prophète avait annoncé que le Christ devait naître. Et ils dirent :
< A Belhléhem, car il est écrit : c Et toi, Bethléhem, terre « de Juda, tu n'es pas la moindre parmi les principautés
< de Juda, car c'est de loi que sortira le prince qui gou- « vernera mon peuple d'israëK » Alors Hérode appela les mages et s'enquit d'eux diligemment quand l'étoile leur
(1) tTCYi eTTOvw ToO o^Tni^atou èm tyiç xsya^^; toû rActStov. (Thilo, C. -A., p. 258.)
(2) Vbi est rex, qui naius est nobis ?
avait apparu. Et il les envoya à Bethléhem, disant : c Allez, <x et informez-vous avec soin de cet enfant, et lorsque € vous l'aurez trouvé, venez me le dire, afin que j'aille a Tadorer, moi aussi. i> Et les mages étant en chemin, l'étoile leur apparut et les précéda comme si elle était préposée à les conduire, et quasi quœ ducatum prœstaret mis, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à l'endroit où était l'enfant. Et lorsque les mages virent l'étoile, ils éprouvèrent une grande joie. Et entrant dans la maison (1), ils trouvèrent l'enfant Jésus assis sur les genoux de Marie : sedentem in sinu Mariœ. Aussitôt ils ouvrirent leurs cassettes et offrirent de riches présents à Marie et à Joseph. Mais & l'enfant, chacun d'eux présenta des offrandes particulières. L'un offrit de l'or, l'autre de l'encens, et l'autre de la myrrhe. Lorsqu'ils voulurent retourner auprès du roi Hérode, ils furent avertis en songe f\e ne pas revenir vers Hérode. Cependant ils adorèrent l'enfant dans toute la joie (de leur cœur) et s*en retournèrent chez eux par un autre chemin. »
Voilà un récit qui est évidemment moderne, relativement parlant, car outre qu'il n'en existe pas de manuscrit grec, il détermine assez ' clairement le nombre des mages en disant : Vnus obtulit aurum, alites ihus, alius
(I) Et ingressî domum. Notre évaDgtle fait accoacher Marie dans «M eaiFerne fouterraiiie «p^mcaii ray^a n*éclairait jaiaait : m spetuncam méierranum^ in giia lux nm fuit unqmm, seé temp^ iemhrœ fuerwU, ete« (e. xiu), puis il l'en fait sortir et rétablit dans une étable : egressa est beata Maria de speltmca, et ingressa est stabulam, où la Vierge couche l'enfj^nt dans une crèche, in presepio. Alors le bœuf et Tâne Fadorent pendant trois jours. Au bout de ce temps, la sainte famille se transporte à Bethlehem, et c'est là, dans une maison^ oô les mages vont s'acquitter de leur vœu.
vero myrrham. Or, cette opinion de trois mages ne s'est affirmée qu'au Y^^ siècle, par la bouche du pape Léon, dit le Grand, ainsi que nous aurons l'occasion de le dire encore.
Outre ces apocryphes sacrés, des relations concernant Tadoration des liiages sont attribuées aussi à des apocryphes profanes, et nous avons déjà cité à ce sujet je ne sais quel Longin, écrivant à l'empereur Auguste : c Des mages, ûls de Perses, sont entrés dans ton empire et ont offert des présents à un certain enfant, puero cuidarriy né en Judée. On ignore de qui il est le fils, etc. (i) :^.
Mais la relation la plus étrange est sans conteste celle que quelques-uns attribuent, à tort, assurément (2), à Jules Africain, et qui commence par affirmer que la Perse a été le premier pays qui ait connu le Christ : VA n«/><Tt5o; syv&MTôvj (KK ocpxnç xpL(TToç (3), ct quc ce sont les dieux perses qui ont proclamé la mère-vierge bienheureuse : ot Biot ne/xrwv lpcxa/>i<r«v o-s (4-). Aussi, c'cst du roi des Perses que les mages reçurent la mission de suivre l'étoile pour aller trouver le dieu naissant, Jésus, le maître du ciel : ou/)«voSuva,ue i>î(xou, de l'adorer et de lui offrir en hommage de l'or, de la myrrhe et de l'encens. C'est ce
(1) V. Âssemanus, BibUoth. orient., III, p. i, 316.
(2) Le savaat Wetsten n'en parle pas dans sa notice très-détaiilée sur l'Africain et ses ouvrages (V. NoUb in Epistolam Africani ad Originem, p. 150 sqq. de la seconde partie de son édition d'Origène contre les Marcionites, Basileae, 1674, in-io), ni Fabricius non plus. (V. Bihliotheca grœca, IV, p. 241 sqq., éd. Harles.)
(3) V. Codices grœci msc, rec. ab Ignatio Hardt, dans les Beytràge zur GeschicMe und lÀteratur, par J.-Ch. dWretin, H, Contintiatio^ iiprti., 1804, p. 52.
(4) Ibid., p. 66.
qu'ils firent, et l'occasion étant belle, ils en profitèrent pour faire peindre la mère avec l'enfant. Puis, de retour chez eux, ils dédièrent le tableau à leur priiicipal sanctuaire, après l'avoir pourvu de cette inscription : au hXi«,
latin : lovi MithrcSy Deo magno, régi lesu, imperium Persicum dedicavU.
Il appert déjà du chapitre précédent que la légende des mages a beaucoup occupé les esprits de l'antiquité chrétienne ; mais que serait-ce si nous voulions accumuler ici tout ce qu'en ont dit, en prose et en vers, les pères de l'Église, depuis saint Ignace et saint Irénée jusqu'à Grégoire de Nazianze et saint Chrysostôme, et les poètes, depuis saint Paulin, le disciple du grand Ausone, jusqu'à Claudien, la dernière étoile au ciel classique de la poésie latine? Il nous faudrait un volume pour reproduire tous ces textes, surtout si nous ajoutions aux pères et aux poètes les sibylles, depuis la sibylle d'Erythrée, la plus ancienne, jusqu'à la sibylle de Tibur, la onzième et dernière. Ceux d'entre nos lecteurs qui sont curieux de connaître les oracles de ces prophétesses, créées après coup, pourront se satisfaire en ouvrant l'ouvrage du jésuite Croçibach au chapitre xxix du livre II, t. I«' (4).
En vérité, celui qui a parcouru toute cette Uttérature ne s'étonne plus que, pendant plusieurs siècles, l'Epiphanie ait primé Noël (2).
Aucun sujet, assurément, n'existe dans le domaine re-
(1) PrimUiœ Gentium, p. 126 sqq. — Cf. l. II, 1. 1, c. xxui, in-fol.,
(2) Tillemont, Mémoires pour Vhistoire ecclésiastique, I, p. 8.
ligieux où l'imagination puisse se donner une plus ample carrière, et celle d' Anne-Catherine Emmerich n'y a pas manqué (4). Tout y est beau, poétique, et même dramatique et pittoresque.
Les arts plastiques non plus ne pouvaient, par conséquent, négliger notre légende ; les fresques des catacombes nous permettent de dire que l'adoration des mages a exercé le pinceau des artistes depuis le I^r siècle de notre ère. Nous y reviendrons ; pour le moment, la critique nous appelle ailleurs.
Les textes que nous avons produits ne disent pas le nombre dés mages qui vinrent adorer l'enfant, ni leurs noms, ni même leur religion et leur pays. Les auteurs du Livre de Seth et de la narration attribuée à Jules Africain en font par anticipation des croyants du Christ, et, en un sens, rien n'est plus exact. Seulement, comme ces récits ont été faits exprès et ne peuvent prétendre au caractère de légendes primitives, ils n'ont pour la critique aucune espèce de valeur. La question est donc de savoir si, avec les textes qui entrent en ligne de compte, nous pouvons résoudre les desiderata précités, comme aussi nous édifier sur le rang royal qu'on attribue aux mages, sur les vêtements dont ils furent couverts et sur la manière dont ils ont voyagé, à pied, à cheval ou à dos de chameaux. On n'a pas été longtemps à se prononcer sur tout cela ; reste à savoir si ces déterminations tiennent devant la critique.
Déjà, au II« siècle, Tertullien, sous l'empire de certains
<i) Ses effusions à ce sujet sont «i abond&Btes t^*il hfi fant, pour les épancher, une quarantaine de pages. (V. Visions d'An, C, Emmerich, tr. par Ebeling, I, 128 sqq., Paris, 1^64.)
passages bibliques (i), et se souvenant peut-être que Gicéron avait dit que a personne ne peut être roi des Perses s'il n'a étudié la science et la doctrine des mages (2) > ; Tertullien donne à entendre que les mages de notre texte furent des rois, en disant que chez les Orientaux les rois étaient pour l'ordinaire des mages (3) : nam et magos reges fere habuit Oriefiis. Rien n'est plus inexact. Une seule fois, à notre connaissance, il est arrivé qu'un mage a été roi, et ce roi mage fut le mage perse Gaumâta. Nous en sommes sûr, car c'est Darius lui-même qui nous le dit : hauv. khsâyathiya. abava (4). Et ce qu'il nous dit encore, c'est que, par une mesure générale de la dernière cruauté et que l'histoire connaît sous le nom de magophonie (5), il ût passer aux mages l'envie à jamais d'aspirer à la royauté pour leur corps ou de faire roi un des leurs. Saint Gyprien, de Garthage, compatriote de Tertullien, mais plus jeune que lui d'une quarantaine d'années, ignorait cette histoire, car il affirme positive-
(1) Reges Arahum et Saba munera offerent ilU. (Psalm. lxxii, 10.) — Cf. Isaïe, LX, 1 sqq.
(2) Nec quUquam rem Per$arum patest eue, qui non mUe magorum disciplinam scientiamque perceperit. {De Divinatione^ I, 41.) — Cf. ApulÀe, ApologiSy p. 218, coU. Nbard, où on iU ce passage de Platon : < A quatorze ans, riiéntîer da trône de Perse est reoHS aux soins de quatre instituteurs les plus reBommés par leur mérite. L'on d'entre eux lui enseigne la magie de Zoroastre, fils d'Oromase, c'està-dire le. service des dieux, êorî Ze toOto Beôâv QspKvsia; il lui explique aussi les devmrs de la royauté, i Mais nous avons déjà dit que l'autorité d'Apulée n'est d'aucun poids pour admettre que Platon ait parlé de Zoroastre.
(3) Adf>ersu$ Judœo$, IX. — Adv. Mardonem^ lil^ 13. <i) V. iMcHpi. de Behistâti, XI.
(ô) Hérodote, 111, 79.
ment que les mages auxquels apparut l'étoile furent des rois (i). Dès lors l'opinion publique, appuyée sur cette autorité, se trouva affermie dans la croyance de la qualité royale des mages, et sans doute qu'elle se fortifia par l'analogie que l'étoile, précédant les mages, offre avec le feu, qui précédait les dieux, chez les Ariens de l'Inde, et les rois, chez les Ariens de l'empire perse (2). L'autorité de saint Ambroise intervint d'ailleurs pour consacrer définitivement la dignité royale des mages, et il le fit dans un sermon sur l'Epiphanie, en 374. Comment, du reste, des hommes qui apportaient avec eux tant d'or n'eussent-ils pas été des princes ! Voilà une tradition établie sur des bases bien fragiles, mais il n'en faut pas d'autres, et cela fait comprendre le jugement d'un célèbre historien allemand, Schlœzer, qui dit que la tradition est une folie, torheit (3). Ce qui est certain, c'est que saint Ambroise, en affirmant la qualité des mages, fixa en même temps aussi leur quantité : c Les mages, dit-il, sont rois, et ils sont trois : isti magi très reges. Ce dernier point parut si important au pape saint Léon, au
(t) Quod apparuit Stella regibus. (S. Gypr., Sermo de baptismo Christi.)
(2) V. ci-dessus, p. 31. — Cf. AitareyO'Brahmava : < Portez le feu devant lui (le prêtre sacrifiant), pra asma Âgnim bharata. ^ — Cf. Ammian. Harcell., XXUI, 6.
(3) Une fois établie, elle est presque indérac'uable. Quelle peine n'en coûte-t-il pas à la critique de faire disparaître des livres d'enseignement la tradition de l'origine troyenne des Francs, avec sa filière de rois commençant par Priam et continuant par Marchomer, Sunno, et le trop fameux Pharamond ! (V. à ce sujet la dissertation d'Ëdm. Lûihgen, Les sources et la valeur hist. de la légende troyenne des Francs, 1876, et Zarncke, SUzungsb der sàchs. GeselL der Wissensch., 1866.)
V« siècle, qu'il ne cessait d'y revenir dans ses sermons et de l'affirmer (i). Eusèbe d'Emèse et saint Césaire se prononcent dans le même sens (2).
Du reste, ce nombre de trois parait tout d'abord s'expliquer tout seul par le nombre des présents que les mages présentent et sur lesquels les textes ne varient pas ; c'est toujours de l'or, de l'encens et de la myrrhe. Toutefois, plusieurs auteurs, cités par Asseman (3), disent que les mages avaient été au nombre de douze et que, pour présenter les trois offrandes, ils s'étaient distribués en trois groupes de quatre personnes chaque. Saint Chrysostôme va même jusqu'à quinze (4), on ne sait sur quel fondement. Il en est aussi qui n'en admettent que quatre; mais comme ils n'ont pu produire aucune autorité, ni le livre de Seth, qui met* en avant le nombre de d^juze, ni les écrits des Pères, leur opinion n'a pas trouvé d'écho. Ce nombre de quatre a toutefois en sa faveur une fresque du cimetière Domitilla (5). Mais comme la généralité des monuments s'en tient à la triade, il est possible que, comme le dit Rossi, l'artiste ait eu en vue avec le nombre quatre une ordonnance de symétrie.
Supposons donc la chose entendue : les mages évangéliques ont été trois. Mais ont-ils été rois, j'entends rois dans l'intention de la légende primitive? Non, assuré- Ci) V. Sermones, xxx, xxxii, xxxv, xxxvi, xlix. Opéra omniaj I, pp. 88, 91, 96, 97, Lugdun., 1700, in-fol.
(2) V. Opéra S, Auguste V, p. 248. — Euseb. Emiss., serm. iv, In Epiphania Domini.
(3) Assemanus, Biblioth, orient., Ifl, p. i, 316.
(4) Homilia II, in Matthœum,
(5) V. Ferd. Becker, Die Wand-und Deckengemàlde der rômischen Katakomben, p. 49. — Cf. Rossi, La Roma sotterr., II, pi. 2.
ment, quoique nous célébrions sur la foi de leur royauté la fête des rois, et que nous lui devions un certain nombre de belles poésies et quelques beaux tableaui, parmi lesquels celui déjà mentionné de Jordaens : Le Roi boit (au Louvre). Pas plus que les brahmanes dans l'Inde, les mages parmi les Chaldéens aussi bien que parmi les Perses , n'étaient généralement admis à la royauté ; ils pouvaient y arriver par aventure, ainsi que cela parait avoir été le cas pour les Sassanides, que quelques-uns croient avoir été originairement revêtus du caractère de mages, mais l'exception ici comme toujours confirme la règle ; et quant à la dignité royale de nos mages en particulier, l'évangile arabe de l'enfance la dément implicitement en disant que les mages, de retour chez eux, furent reçus et interrogés par leurs rois et par leurs princes (1), et c'est par un roi, le roi de Perse, que, d'après l'apocryphe attribuée à Jules Africain, ils sont envoyés \k Jérusalem (2). D'ailleurs Hérode, comme nous le fait voir le texte de saint Matthieu, Hérode aurait-il traité les mages sans façon, sans leur accorder aucune espèce d'honneur, s'ils avaient été rois ou seulement de race royale? C'est tout à fait invraisemblable, et ainsi l'opinion de Fleeming et d'Harduin, suivant laquelle nos mages étaient des envoyés soit d'une nation, soit d'un collège seulement, peut se défendre (3).
(1) Convenerunt autem reges et principes illorum, rogantes, etc.