C. VIII
(2) Rex Uaque nuUa mora interjecta partem magorum, qui suh ipsius imperio erant, cum muneribus misity Stella ipsis viam monstrante. (V. Beitràge zur Gesch, und Lit. d'Areiin, 11, p. 63.)
(3) KleemiDg, Christology, II, p. 392. — Harduin, Commentarius in N. T., p. 13, édil. 1741.
Mais il fallait à l'imagination populaire et religieuse des rois, et quels rois ! non pas des rois à la mode d'Yvetot, comme le remarque le satirique Casaubon (i), mais des rois conformes à la prophétie du Psalmiste, disant : a Les rois de Tharse et les Iles lui offriront des présents : les rois de l'Arabie et de Saba lui apporteront des dons ». Ne fallait -il pas, comme toujours, que TÉcriture fût accomplie? Seulement, les esprits critiques demandent ce qu'ont à faire les rois de Tharse, des lies, de l'Arabie et de Saba avec les mages perses ou chaldéens, et spéciale, ment avec nos mages évangéliques qui venaient de l'Orient ?
Ma-yoe aTTO àvotToXwv naptyévwro (2). Mais Tharse, ttJ^^ttJ^*in et
les lies, D^>i<5 nous renvoient à l'Occident (3), et l'Arabie,
à laquelle le texte accouple, par redondance rythmique, Saba, la capitale du Yémen ou bien aussi le Yémen même, représente le midi. A la rigueur, sans doute, on pourrait soutenir que l'Arabie est aussi à l'orient de la Palestine, puisque des siècles avant que l'islam ne se répandît en Orient, des tribus arabes entières avaient, à plusieurs reprises, émigré dans la Syrie et dans la Mésopotamie, et elles s'y étaient établies (4). Puis, n'y a-t-il pas, outre l'Irak-Arabi, une Arabie perse, VArabistan
(1) Casaubon, Exercitationes àd Baronii Prolegomena in Anmks, II, 164.
(2) Matth., II, 1.
(3) Il est probable, en effet, que par Tharse il faut entendre les colonies phéniciennes à rextrémité sud-ouest de TËspagne, et par les lies, les lies britanniques. Les rois de Tharse et des Iles étaient ainsi les riches marchands de Tyr.
(4) Gaussin de Perceva), Essai sur Vhisi. des Arabes avant l'isla" misme, I, 23, 212 sqq.; II, 189 sqq.
(Chusistan), à Test du Ghatt-el-Arab , au nord-est du Farsistan? Qu'importe cependant? Il est certain que les Arabes n'étaient pas astrolâtres, au sens chaldéen du moins, et que, s'ils avaient des magiciens, ils n'avaient pas d& mages. Ibn-Khaldoun, qui parle de tout, l'aurait dit, et Caussin de Perceval, qui a exploré tous les auteurs arabes, est également muet sur ce point. Que si l'on pense que magiciens et mages est tout un, on se trompe, bien [que, comme nous l'avons dit déjà, les Grecs et les Romains les désignassent, les uns et les autres, par un seul et même mot, le mot magus. Les mages, pour n'être pas des rois, ne se confondaient pas, du moins, avec la tourbe des enchanteurs et les sorciers (1). Les mages enchantaient, oui ; mais leurs enchantements, dit Platon,
étaient les bons principes*: ràç U sTrwSa^ toÙç Xoyouç eîvat toO;
xoào\jç (2). Et quels étaient ces principes? Écoutons Philon de Biblos, déjà cité à ce sujet (3) : € Zoroastre le mage, dans le saint rituel des pratiques des Perses, s'énonce ainsi : c Le d dieu à la tête d'épcrvier (4) est le premier, éternel,
(1) Rappelons mne opinion déjà énoncée plus haut (p. 39, note), que si les enchanteurs, les nécromanciens, les sorciers, etc., ont été englobés avec ceux qui prédisaient par les astres dans une seule et même catégorie, cela s'explique assez par le sentiment de déférence et d'hommage que les inférieurs éprouvent à l'égard de ceux qui ont le premier rang dans leur art, dans l'art des mystères en cette occurrence.
(2) Âp. Âpuleium, Apologia,
(3) V. «ttp., p. 22, 5t.
(4) On ne connaît pas aux Perses, ni en général aux sectateurs de Zoroastre, un dieu à la tête d'épervier : Beôç xs^«>r/v ep^uv iépocxoç. Nous savons déjà qu'ils n'avaient pas du tout des simulacres divins ; mais ils avaient des emblèmes, et l'épervier, kashipta, était celui d'Ormazd, dont il avait répandu la loi dans le jardin {vara) de Yima, le paradis
(T ingénéréy indivisible, sans pareil, le guide vers tout ce
« qui est beau, ne se laissant pas gagner par les présents,
« l'excellent des excellents, le plus sublime penseur des
< penseurs ; il est le père des bonnes lois et de toute
« justice, ne devant la science qu'à lui seul, conforme à
(n la nature, parfait, sage et le seul inventeur de la sainte <
« nature I y-ai tepoO ^fftxoO ^ovoç euperhç (4). »
Voilà les principes par lesquels les mages mazdéens
terrestre {Vendidâd, II, 138 sqq. — Bundehesh, ch. xix). L'erreur de PhiloQ est donc excusable, et peut-être n'est-elle pas aussi grande qu'elle paraît d'abord, car cet historien du Ile siècle peut avoir eu en vue une représentation zoroastrienne à la manière assyrienne (semiticocouschite), dont on voit deux exemplaires fort bien conservés au musée assyrien du Louvre. L'une de ces stèles, qui est presque au couiplet, montre un génie à la tête d'aigle offrant la loi mazdayaçnéenne, sous la forme d'une pomme ou cône de cyprès (symbole de la puissance créatrice ou de la procréation), au jardin de Yima, figOré par l'arbrisseau sacré appelé gaokerema, et aussi haoma, Tarbre d'immortalité. La forme hiératique en rappelle l'arbre de Noël étalant ses branches émondées terminées par des bouquets, ou bien encore la hampe florifère de l'agave la magnifique, nommée aussi, par le peuple, arbre de paradis. (V. Strantz, die Blumen in Sage und Geschichte, p. 447.) Quant à l'erreur de Philon, elle serait donc au compte des Assyriens qui ont appliqué l'image de Nisrosch, ^j^DJ, une vieille
divinité couschite à la tête d'aigle {neser, nisr)^ aux fonctions de l'oiseau d'Ormazd. Du reste, l'aigle, dont quelques espèces sont trèspetites, et l'épervier peuvent prêter à ta confusion, et Luther y est tombé comme traducteur. (V. Lev., xi, 13. — Deut., xiv, 12.)
.(1) At vero Z oroastres magns in sacro Persicorum rituum cornmentario, hœc totidem verbis habet : Deus autem est acdpitris capite, princeps omnium, expers inleritus, sempitemus, sine ortu^ sine partibus, maxime dissimilis, omnis boni moderator, integerrimus, bonorum optimus, prudentium prudentissimus^ legnm œquitatis et jtistitiœ parem, se tantum prœceptore doctus, naturaliSj perfectus, sapiens, et sacrœ vis physicœ unus inventor. (Pfailonis Byblii Fragmenta^ ix; III, p. 572, coll. Did.)
enchantaient. Aussi les consultait-on, dit Âgathias, dans toutes les affaires publiques et particulières» et on ne trouvait rien de juste ni de légitime s'il n'était autorisé par leur approbation et par leur suffrage (1).
Mais ces mages mazdéens n'étaient plus, depuis des siècles, ce qu'ils avaient été en principe, les adorateurs du feu ; longtemps avant notre ère, les disciples de Zoroastre avaient passé dans le camp des Chaldéens, et Babylone était le centre de toute sagesse. On sait que les Juifs y entretenaient une grande et célèbre académie dont l'œuvre, le Talmud, l'emporte de beaucoup sur celle de l'Académie française.
Cependant, la légende n'est jamais embarrassée. L'histoire lui refuse les rois invaincus de l'Arabie et les riches marchands de la puissante Tyr; alors ses mages seront des rois perses. Théophylacte, écrivain ecclésiastique byzantin du XI® siècle, se chargea de soutenir la thèse (2), et le pape Benoît XIV, l'ami de Voltaire, l'adopta (3). Depuis de longs siècles d'ailleurs l'imagination avait fait des siennes dans cette affaire. Le zèle pieux avait fait retrouver à sainte Hélène, si heureuse en trouvailles sacro-saintes, les ossements des rois mages, reconnaissables aux noms qu'on lisait gravés sur le monument qui les couvrait. De Gonstantinople, ces reliques passèrent au XII<^ siècle, par Milan, à Cologne, pour y être placées, Caspar et Melchior ayant au milieu d'eux Balthasar (4),
(i) V. Agathias, dans VHUMre de Comiantinoplet par le président Cousin, II, p. 586, 4o. Cf. Gtésias, Hùt. de Perse, X, XI.
(2) V. Commentarium in Matthœum, c. n, p. 11, 1631, in^fol.
(3) Benedicti XIV. Commentar. de fesiis Chr., p. 13.
(4) V. AUdeutsches Liederhuch, par Bôhme, le lied de la Sainte- Tunique, str. 5.
dans une crypte digne de les conserver avec celles des 11,000 vierges et martyres. C'est aussi à Cologne que les rois mages devaient trouver, dans le jésuite déjà nommé (1), le défenseur le plus zélé, sinon le plus éclairé de leur historicité contre la critique, quelque peu voltairienne par anticipation, du calviniste Molinaeus, fort redouté à Rome, longtemps encore après sa mort (2). Et cette polémique a grossi la littérature ecclésiastique d'un volume in-folio de 883 pages, qui, sans aucune valeur scienti* fique, est une pure folie de littérature dévote.
(1) Grombach, Primitiœ GefUium sive Historia et Encomium SS, trium magorum,
(2) Le pape Benoît XIII accusait, en 1726, cet c infâme hérétique > d'inspirer au roi Victor-Amédée II de Savoie^ ennemi des jésuites, les prétentions d'indépendance que ce prince cherchait à faire valoir à Rome. (Garutti; 5^orta del regno di Viitorio Amedeo II, p. 421. sq.)
La légende s'étant mise d'accord avec elle-même sur la qualité et sur le nombre des mages, elle ne pouvait manquer de leur attribuer aussi des noms. L'opération en a été un peu plus longue et un peu plus compliquée^ mais enfin elle est venue heureusement à terme, et les noms royaux de Melchior, Gaspard et Balthasar ont été définitivement adoptés par tout le monde.
Il en est qui assignent la paternité de ces noms au vénérable Bède, mais il n'est pas bien sûr que l'ouvrage où on les lit (1) soit du savant moine anglais, mort, comme on sait, en 735. Je ne sais non plus ce qu'il faut penser de l'assertion de Crombach (2), que ces noms auraient été relevés sur le monument tombal des mages, quand sainte Hélène fit Tinvention des corps de nos saints personnages et les transporta à Constantinople. Un préfet du prétoire, Flavius Dexter, les aurait divulgués, lui le premier, en l'an 390. Ce qui est sûr seulement, c'est qu'on trouve ces noms inscrits dans des fresques qu'on voit en l'église Saint-Urbain, près de Rome, et qui datent du XI« siècle (3). Puis, on les trouve consignés dans un
(1) V. BedsB Excerptiones Patmm, dans Opéra, III, col. 649, Basilœœ, 1563.
(2) Crombach, L c, p. 172, 588 sq.
(3) V. Seroux d'Âgincoart, Hist, de l'art par les monuments, t. V, pi. XIV.
ouvrage authentique (1) du théologien français Comestor, qui mourut en 1178.
Il faut avouer d'ailleurs que ces noms ont un parfum de terroir qui convient à notre légende, et, à ce titre, on peut les préférer à ceux que, pour la première fois, nous trouvons mis en avant par un évéque bithynien, Zacharias, qui vivait vers 1100 et a laissé un commentaire sur les quatre évangiles. Il dit que les mages s'appelaient en grec : Âpellius, Âmerus et Damascus, et en hébreu : Magalath, Galgalath, Saracin ou Saraïm, et il interprète ces noms (2). Â leur tour, les amateurs de quatre mages produisent les noms de Misaël, Àkeël, Kuriacoset Stephanos, et ceux qui tiennent à la douzaine nous donnent la liste
. perse et assyrienne que voici : Zarvandades, Hormisdas, Gusnasaphus, Ârsaces, Zarvandades (junior), Orrhoes, Artaxestes, Estunabudanes, Maruchus, Assuerus, Sardalachus, Merodachus (3). Mais de tous ces noms et d'autres
y encore, comme par exemple : Ator, Sator et Perator ; Aunoson, Albytar, Kyssâd (A) ; Minsuram, Badsiba, Likon (5), les premiers seuls ont prévalu d'une manière générale, et cela sans doute par un instinct légendaire qui ne manque pas de finesse.
En effet, étant donné le sujet : l'adoration du roi des
(1) Gomestor in Historia Scholastka super Novum Teslamentutn^ c. viii, Utrecht, 1473, incunable.
(2) V. Zachariœ episcopi Ghrysopolitani, in quatuor libros Comment., I, 8, dans Bibliotheca veterum Patrum, t. XIX, p. 758, Lugduni, 1677.
(3) V. Assemanus, Bibl. orient., lil, i, p. 316.
(4) V. Ludolfi Lexicon œthiopicO'latinum, col. 539.
(5) D*Âbbadie, Catalogua 4es mss. éthiop.y p. 114. — Citons aussi pour mémoire les noms que produit là visionnaire A. -G. Emmerich, à savoir: Mensor, Saïr et Théokéno.
rois naissant tel que les prophéties messianiqaes l'avaient posé, développé et répandu de la Palestine en Babylonie, et de la Babylonie en Palestine, la génie de 4a légende s'est montré conséquent en faisant accomplir l'acte d'hommage en question par des représentants des trois branches principades de la famille de Noé; et, pour qu'on ne pût se méprendre sur ses intentions, elle attribua à chacun des mages un nom^royal, à l'un un nom sémitique, savoir Melchior, à l'autre un nom japhétique ou arien, savoir Gaspard ou Gaspar, et au troisième un nom chamitique ou babylonien, savoir Balthasar {Bilrsar^sswr) (1). Le caractère linguistique de chacun de ces trois noms, dans . le sens que nous venons de l'indiquer, est si manifeste, que nous pouvons nous borner à citer quelques noms . respectivement analogues, tds que Melcbisedech, Açpian ou Gustasp (2), Nabopalassar (Nabur-habalriimir) (3).
Le peuple, qui ne s'embarrasse- pas d'étymologies loinlaines, a trouvé aux noms des trois mages un sens qui montre que dans son opinion notre légende n'est qu'une variante, ou si l'on veut une répétition, sur une autre échelle, de Tadoralion des bergers. Il explique Meldiior par Milcher, trayeur, le vacher, le vacher qui Irait ; Gaspar par Kuhschilder^ le pâtre, qui entoure son troupeau, pour le protéger, d'une claie, et Balthasar par éleveur de vaches (4). Nous voilà loin des hauts digni-
(1) G'est-à-dire : c Bel, protège le roi <sar). >
(2) MeleJCj roi; aspa, cheval.
(3) f Nebo, protège le fils. »
(4) V. Wander, Deutêches Sprkkwôrter LexUam, H, cd. Itôl. Je ne sais si oh pourrait rattacher Gaspar à l'assyrien ka$pa, argent. C'est peu probable. Il en est de mdme, je pense, du nom de la mer
tâires de la légende ecclésiastique, lesquels, comme contraste avec les bergers, sont bien mieux dans la situation des choses messianiques.
Nous avons déjà dit que les mages n'appartenaient pas formellement à la religion d'Israël, ainsi qu'on pourrait le soutenir sur l'autorité de l'évangile apocryphe que nous avons cité ci-dessus (p. 60), comme aussi en se fondant sur ce que dit Diogène Laërte, «que plusieurs leur attribuaient une origine judaïque (1). Saint Jérôme, dont l'imagination empiétait parfois sur le roman (2), prétend même qu'ils descendaient d'Abraham, par sa femme Ketoura (3). Ce qu'on peut accorder, c'est que les mages, sans être juifs, ont dû sentir que, au fond, ils appartenaient à la même famille ethnique que le peuple à qui Jéhovah avait dit : c Enfants d'Israël, vous êtes à moi, mais les Ethiopiens, les Philistins et les Syriens ne m'appartiennent-ils pas aussi (4-) »? La légende s'est donc
Caspienne, que les géographes arabes appellent la mer des ChâsarSy race turque, il paratt, mais extrêmement curieuse en ce que, partagée entre les religions païenne, chrétienne et musulmane, elle était gouvernée par un kàkhan juif, assisté d'une haute aristocratie de la même confession. (V. d'Ohsson, Les peuples du Caucase, p. 41.) — (V, Mélanges asiat. de Saint-Pétersbourg, Vil, p. 30.)
(1) Diog. Laert., Proœmium : NonnuîH et Judœos ab hi$ duwisse originem tradunt,
(2) C'est ainsi qu'il a imaginé la vie de saint Paul de la Thébaide, le premier solitaire ou moine. <V. H. Weingartea, der Ursprung des Mônchtums,)
(3) Commentar, in Matth., i.
. (4) Àmos, IX, 7. «^ L'Église de Rome ne s'est pas inspirée de ces paroles libérales, car elle n'accorde aux Étbiopie&s qa'utt seul et unique saint, à savoir : Takla haymanot. <V. A. d'Abbadie, Catalogue raisonné des manuscrits éthiopiens, p. 48.)
montrée parfaitement inspirée en faisant venir toute la gentilité de l'Orient biblique, en ses représentants les plus élevés, à Tofirande du roi de l'humanité adamique (1), et comme cette gentilité avait son siège central, ou du moins principal, entre le Tigre etl'Euphrate, que le texte, d'ailleurs, dit positivement que les mages vinrent de rOrient, ab Oriente venerunty il n'est pas besoin de mettre en cause, comme l'ont fait plusieurs écrivains ecclésiastiques, les contrées de l'ouest et du midi, l'Europe et l'Afrique (2). La Mésopotamie et la Ghaldée proprement dite (l'Irak-Arabi actuel), comprises alors comme toujours dans l'empire perse (ce qui'permet de dire que les mages venaient de Perse) (3), suffisent sur ce point aux intentions de la légende et lui permettent, sans recourir à l'Arabie méridionale ou à l'Inde, de doter l'un des mages d'une couleur épidermique plus ou moins foncée, brune ou noire. C'est un détail qui paraît remonter à TertuUien, et que saint Epiphane, au IV® siècle, croit devoir expliquer par
(1) V. sur la valeur du terme adamique ma Démonstration de Vauthenticité de la Genèse, I, p. 94, 109.
(2) Citons seulement saint Anselme, saint Bernard et Luther. Le premier, qui vivait au Xle siècle, dit : Très sunt quia de tribus partibus mundi gentes veniunt : id est Asia^ Africa et Europa; et le second^ au Xll^ siècle : Très magi venientes jam non modo ab Oriente^ sed etiam Occidente. Quant à Luther, dans ses Leçons sur les psaumes, il suivait, avec tous les auteurs, mit allen scrïbenten, dit-il, la croyance générale établie de son temps que les mages venaient d'Arabie et aussi des pays méditerranéens: et ex istis duobus locis fuisse magos putatur qui ad Christum natum venerunt, (V. Dr. Mart. Luthers Erste und atteste Vorlesungen ûber die Psalmen, éd. p. Seidemann, I, p. 343 sq.)
(3) Ainsi que Font fait saint Ghrysostôme (in Matth. hom., vi, vu) et saint Théodore (Acta sanct., 18 mai).
la provenance de ce mage d'un pays d'Arabie qu'il appelle Magodia (1). Déjà saint Justin, deux siècles auparavant, dans son DialoguCy avait émis l'opinion de la provenance arabique des mages. Mais la Magodia est un pays imaginaire ; ce qui existait en ce genre, c'était Tile des mages, Moyov vîïffoç, que le géographe Ptolémée place dans la partie sud du golfe Arabique (2). Toutefois, on ne saurait conclure de ce détail géographique que les mages venaient de l'Arabie proprement dite, dont la partie déserte est seule à l'orient de la Palestine, et de soutenir par conséquent, comme le fait le savant Keim, que l'Orient des Juifs était spécialement l'Arabie (3), Avec une méthode aussi peu rigoureuse, on pourrait être conduit à faire venir les mages des Gaules, de Rothomagus (Rouen), par exemple, nom qu'on a interprété par rota Magorum (4). De là sans doute le nom personnel du magicien gaulois Rothomago, bien connu du public des foires et dû théâtre
(1) S. Epiphanii Adv. Hœreses, 1. III, c. vni, t. I, p. 1085^ éd. Petan, fol. — L'Arabie méridionale et l'Ethiopie (Abyssinie) étaient désignées aussi par le nom de l'Inde, et le voyageur Salomon Schweigger entendit à Jérusalem qu'on nommait Indiens les Abyssiniens. (Y. Reiss Beschreibung auss Teutschland nach Constantinopel un Jérusalem, Nûmberg, 1639, p. 292.)
(2) Ptolom., Geogr., IV, vui, p. 130, éd. Bertius, 1618, in-fol. — Cf. VI, vu, p. 177 : Magorum sinus, dans V Arabie heureuse.
(3) Keim, Geschichte Jesu von Nazara, I, p. 373.
(4) V. Taillepied, lecteur en théologie» Recueil des aniiquitez et singularitez de la ville de Rouen, p. 16 sq., 1587. — Il y avait encore une autre ville de ce nom en Normandie, prés Beauvais. — Il en est qui disent que Roth ou Rot est le nom d'un dieu celtique, qui a son équivalent dans l'indien Rudra, et dans l'allemand Rode. M. £. Windisch conteste ces rapprochements, et il peut avoir raison ; seulement, rar-gument qu'il produit que Roth s'écrit avec un th, et Rudra avec un d, ne me parait pas concluant. (V. Beitr. zur vergl. Sprachfy VIII, 253.)
du Châtetet. En vérité, Zoroa^e, une fois devenu représentant de la nui^e, a, sons tin nom ou sous un autre, parcouru presque toirte la [tevre : orbem terramm pera- ^avit, comme dit Pline.
Mais pour revenir au mage noir, nous n'avons pas besoin, pour ex{A»{uer sa ooulear, du soleil de TAfrique ; les noirs, les Ethiopiens (1), ne manquaient pas à Babylone« Pour la même raison, nous devons récuser aussi ce que dit Osorio au sujet de cette couleur, ei^plieabie, selon lui, par la nationalité indienne du troisième mage« Il est vrai que pour la couleur, les Indiens sont de véritables Maures (2). Notre, évêque de Silves fait donc du mage noir un roi de Granganor qu'il nomme Oiéripérimale.Ge personnage, pour faire le voyage de Bethléem, aurait rejoint deux mages fameux de la Carmanie^(3). €e oome ne se trouve cependant pas dans l'édition des faits et gestes du roi Emmanuel qui a été faite du vivant de l'élégant latiniste, à Lisbonne^ en 1571. On ne le lit que dans l'édition de Rome, publiée après la mort de l'auteur, en 1592. Maffiei a été le premier à le répéter dans son Hvitùire des Indes, eu changeant le nom et le titre du mage foncé en couleur, rex colore subnigro^ en Pirimal, roi de Ceilan, et en ajoutant qu' < il y en a qui débattent
(1) On sait que le nom d'ËtMopiens était appliqué par les anciens à des peuples fort dhers. En effet, ce n*est pas nn nom de race ou de ftttDfiRe eUmiqne; fl ne se rapporte qa^à !a couleur de Tépiderme, kWtérttÇy Tmilant dire 1 1 visages brûlés. »
<{) iSficOjooMioir. -«> €f. Juvenal, Sat. ti, V&: Et Mauro obscurior hiêu». '-^ Lucan. Plkâtrsal., fV, 678 : Concolor Indo Mavrus, le Maure de même couleur que Tlndien.
<8) *Osorio, De rebm Etimanuethy dans O^pera omnia, 1, col. eif , Rom», lS9t.
que saint Thomas s'aboucha en Orient avec les trois mages (1)'. ^ On voit là reparaître la légende mentionnée par Asseman, suivant laquelle les Chaldéens et les Syriens reconnaissaient pour leurs premiers apôtres les mages qui passaient pour avoir adoré les premiers le seigneur Christ (2) y et avaient reçu ensuite le baptême par saint Thomas (3), le représentant de la foi expérimentale. Mais que ces mages fussent de Babybae, ville dont il avait été écrit : et fada est habitatio dœmoniorum, c'est ce qui ne pouvait entrer dans la tête de nos crédules ancêtres.
(1) Maffee, Histoire des Indes, trad. par Borie, Lyon, 1603, p. 113. (f) Assemui., FiMtot%. wrieM.^ III, pars II, p. %\fi, p. f5. (8) V. Fibrictti, Cûiex f maâif i fr .^ L p* iM»
Arrivons maintenant aux vêtements dont la légende a fini par couvrir^les mages. La question n'est pas indifférente ; mais pour Vaborder par le côté qui l'explique le mieux, nous devons d'abord dire quelques mots des récits parallèles.
Les mythes parallèles de l'histoire des mages sont nombreux, et nous n'avons pas l'intention de les passer en revue au complet ; quelques-uns suffisent. D'abord se présente le récit de saint Luc de l'adoration des anges et des bergers. Ce récit nous explique pourquoi le disciple et l'ami de celui qui fut converti par une apparition lumineuse analogue, tout amoureux de mythes qu'il était en sa qualité de Grec (1), ne dit pas un mot de l'adoration des mages. Supposé qu'il ne connût pas l'évangile de Matthieu, comme le pense l'élégant auteur des Évangiles (2), il devait connaître la tradition populaire où le premier évangéliste avait pris le récit des mages. Mais il avait conscience que l'adoration des mages ferait double emploi dans son écrit avec celle des anges et des ber-
(1) Natif d'Ântioche de Syrie, ville de fondation grecque et même athénienne. Quelques-uns cependant pensent que Luc était RoQ\^n. Les deux opinions peuvent se concilier. Luc était Grec de naissance et Romain d'adoption. Depuis Pompée, d'ailleurs, la Syrie avec sa capitale Antioche avait passé sous la domination romaine.
(S) Renan, Les ÉvangUeSt p. 258 sq.
usagers (1), et, ayant le choix, il devait préférer de rapporter celle-ci, parce qu'elle était propre à corroborer la crédibilité de Tapparition céleste qui entoura de sa lumière saint P^ul, quand il naquit au monde comme un second Christ (2).
Il serait inutile de nous arrêter à faire ressortir les harmonies et aussi les contradictions de Tadoration des mages et de l'adoration des bergers ; c'est une tâche dont nos lecteurs sauront bien s'acquitter tout seuls et, dans tous les cas, David Strauss la leur facilitera (3). Arrivons au Véda.
Trouver au récit évangélique des mages un récit parallèle dans le Rig-Véda pourra à plusieurs parsdtre impossible. Cependant, quand nous y lisons qu'à sa naissance Agni, l'ami divin des dieux, qui apporte le salut, devo devanam çivaA sakM ; le premier des voyants, prathamo rishir (4) ; le sage, l'idéal de l'humanité, viçam kavim (5); chargé d'une œuvre sainte, tava vrate kavayo (6), reçoit à la clarté du feu flambant les hommages et les dons des rishis, padam devasya namasâ (7), et le tribut des peuples lointains, tiibhyam bharanti kshitayo yavishtha
(i) L'auteur de Tévangile apocryphe, Ei$t. de la nativité de Marie et de Venfance du Sauveur, n*a pas eu ce scrupule. Il donne les deux adorations, pensant sans doute qu'abondance de biens ne nuit pas. Mais sa qualité de Juif excuse son manque de goût.
(2) Et subito circumfulsit eum lux de cœlo. (Act., IX, 3 sq.) — Cf. Ep, ad Galat.^ I, 15 sq. : Qui me segregavit ex utero matris meœ. — CL Evang. sec. Lucam., II, 9 : Et claritas Dei circumfuUit iUos.
(3) Da$ Leben Jesu, I, p. 264 sq., 2e éd., 1837.
(4) V. Rig-Véday I, h. xxxi, st. 1.
(5) 16., VI, h. I, st. 8.
(6) Ib„ I, XXXI, 1.
(7) Rig-Véda, VI, h. i, st. 4 ; cf. X, h. cxv, 8, 9.
balim^ Agne, antita ota durât (i); quasây dis-je^ an moyen de œn pâMigas et d'ua grand nombre d'antres analogues, on recompose Thiitoire du roMieù dont la splendeur est cûmme eelle de Mîtra, {râjani tve | tvam hi kshaitavad yaço ' gne mitro na patyase (2), on ne peot pins donter An parallélimie qne nous indiquons» Cependant, Je n'inaiste pas ; mais des fables analogues, ansqoéttes nom derons nous arrêter un peu plus, sont, d'abord, celle qoe le Lalita viêtata rapporte à roecasion de la naissance du Buddha^
< Enfin, dit cet évangile des buddhistes, le Bodhi^ sattta (8) sortît dn e6té droit de sa mère sans qu'il fut souillé par la moindre tache.
< En ee moment, Indra, le roi des dieui, Brabma, le maître des créatures, se tenaient tons deux devant Reconnaissant et se rappelant le Bodbisattva, ils là prennent dans leurs bras^ Les rois des Nâgas et bien d'autres fils des dieut, aussitôt que le Bodbi« sattta est né, arrivent avec des eaux de senteur et avec des fleurs fraîches pour baigner et couvrir son corps^ Puis, du ciel pur et sans nuages tombèrent do^ucement des fleurs, des vêtements, des parures et des parfums. Une lumière de cent mille couleurs $e répandit de toutes parta du monde supérieur sur toutes les régions.
En ce temps-lâ, demeurait sur ïe flanc de THimavat,
(1) Rig-Véda, V, i, 10,
(2) /e».,VI, 1, 13;2, 1.
(3) Le BodhisaUva est Têtre sublime d'intelHgetice {bodht) qiû a'a plus qu'une naissance à surmonter pour arriver à l'état supr^e 4u Buddha accompli.
le roi des montagnes, m grand rishi, nommé Aaita, avec le fils de sa sœur, appelée Naradatta* Et voyant, à l'époque de la naissance du Bodbisattva^ un grand nombre d'apparitions merveilleuses, il examina avec son œil devin les pays du Djambu, et il vit dans la ville de Kapilavastû Venfant qui brillait de l'éclat des œuvres pures, adoré de tous les mondes. A cette vue, il dit à Naradatta : < Fils i de brahmane, sache que dans le Djambudvipa le grand < diamant est apparu. » Alors le grand rishi Asîta, accompagné de son neveu Naradatta, s'élevant à travers les cieux, se dirigea vers Kapilavastu, et arrivé là, il cessa son voyage magique et, marchant à pied, s'approcha dé la demeure du roi et s'arrêta à la porte. Puis, entrant dans la maison, il vit l'enfant qui avait un éclat supérieur à celui de cent mille soleils (i), et il dit : ( Certes, un merveilleux génie est apparu dans « le monde. » Après avoir prononcé ces paroles, il joignit les mains, baisa les deux pieds du Bodhisattva et le prit sur son sein (2)...
Puis, citons la légende parallèle de l'enfant Krishna. Toutes les planètes se réunirent pour répandre leurs faveurs sur la naissance du dieu. Les rishis accoururent auprès du nouveau-né pour l'honorer; le roi sacrificateur rempli de joie lui ofiht un siège et lui lava les pieds, et lui dit:, c Nos ancêtres sont satisfaits aujourd'hui.
(1) Cf. le Prot^angile de Jaequêîy ch. xix : c Et tout d'un coup la caverne fut remplie d'une clarté si vive que Toaii ne pouvait la oon* templer, et... l'on vit l'enfant. »
(2) LaUta tn^lara^ VII« lecture. «^ Cf.^ quant à ce dernier passage, le récit, dans saint Luc, concernant Siméon : Et ipse accepit enm in ulnas stia», etc. (II, Î5 sq.)
Reçois de moi, jeune brahmane, tout ce que tu désires : vache, or, aliments purs, etc. (1). d
Mais ce qui est plus curieux, c'est le parallélisme en sens inverse que forment avec notre récit les contes de fées. La légende des mages nous montre le roi naissant recevant les présents de ses sujets ; les contes de fées au contraire font doter le sujet naissant par sa reine ou par plusieurs de ces puissances supérieures. Les fées étaient en effet cela. Les fées, dit un auteur anonyme du XIV® siècle, les fées c estoient deables qui disoient que les gens estoient destinez et faes les uns a bien, les autres a mal , selon le cours du ciel ou de nature. Comme se un enfant naissoit à tele heure ou en tel cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noie, ou qu'il seroit riche, ou qu'il espouseroit tele dame ou telez destinées, pour ce les appeloit l'on fées, quar fée, selon le latin, vaut autant comme destinée, fatatrices vocabantur (2) ».
Ainsi les fées connaissaient la destinée des nouveauxnés pour l'avoir elles-mêmes prononcée, fata; elles en étaient pour ainsi dire les mères. Et c'est en effet sous ce nom de mères ou maires (3) qu'on connaissait anciennement les fées et qu'on leur «rendait un culte, principalement comme à des génies protecteurs de la famille. Un bas-relief, trouvé à Metz, les représente au nombre de
(1) V. Bhâgavata Purârta, VIII, xviii, 5, et le Bhâgavat dasam askand, trad. par Th. Pavie, dans la Vie de Krishna,
(2) V. Le Roux de Lîncy, Le Livre des légendes, p. 240.
(3) Le mot paraît revenir an celtique meir, fille, vierge, avec lequel s'accorde, on dirait, le nom de Moîpon, que les Parques portèrent chez les Grecs. On sait d'ailleurs qu'en langue d'oc maire signifie mère.
trois tenant des fniits au frontispice d'un temple, avec cette inscription : « In Honorent Domus Divinœ Dis Mairabus Vicam Vici Pads^ en l'honneur de la famille divine (1), aux déesses Maires, les habitants du village de la paix. » Il y a bien d'autres inscriptions votives aux Mères (2), et dom Martin en a recueilli un certain nombre (3).
Remarquons, que les mères et les fées vont habituellement, comme les mages, trois par trois : tria fata. D'ailleurs, les mères n'étaient qu'au nombre de trois. Mais, avec les unes et les autres, on songe aux Parques et aux Nornes, puis aussi aux Djinns de l'Arabie et aux Péris de la Perse, les Pairikas ou démons femelles du zoroastrisme. Tous ces êtres représentent également la nature, les fonctions et les vertus de ses éléments, celles de l'air et de l'eau surtout, qui créent et régénèrent toutes choses. La naissance était ainsi le moment fatal de l'intervention dans la destinée humaine de ces plénipo-
(1) C'est-à-dire de la famille impériale, J. César, son fondateur, ayant été consacré dieu comme descendant de Vénus. Progeniem Veneris canemus, dit Horace (IV, 15); et ailleurs, parlant à Auguste : Nous Yous dressons des autels : Jurandasque tuum per nomen pommus aras (Epist. II, i, v. 16).
(2) Plutarque parle des mères j Marépt^iv, qui avaient un temple en Sicile (Vit, Marc. y xx). On parlait de leurs apparitions, £7wç>avgi«v, et on sait l'effet saisissant que le génie de Gœthe a su tirer' de ces mères, miitterj dans le premier acte du second Faust. Ricard croit qu'on entendait par les mères Gybèle, Junon et Gérés. Preller n'y voit que des Junons {R. Myth., p. 257), ce qui est une erreur; les Junones étaient illimitées de nombre, étant des divinités tutélaires, chaque femme ayant la sienne.
(3) D. Martin, La religion des Gaulois, I, U7 sq., in-4o. — V. aussi Boissieu, Inscr, ant. de Lyon, et de V^al, De Mœdergodinnen,
tentiairds cosmiques, et aoug savon» que pour les mages aos»! il n'y avait point de joun qu'ils crussent devoir marquer par des manifestations pins soienneUee que le jour de naissance. On s'explique ainsi la raison qui a porté l'Église^ continuatrice à sa manière de toutea les traditions^ à choisir non seulement les anges, mais aussi les mages, pour solenniser la naissance du Christ, Or le Cbristi c'est Uilbra, le soleil (1), reconnu 1q miutre suprême de cet empire romain (2) dont l'Église hérita, parce qu'il était allé au-devant d'elle (3), et comme c'est au commencement du mois de janvier que l'astre par escel* lence remonte sur notre horizon pour verser aux créatures renaissantes tous les trésors dont il dispose, c'est aux premiers jours de janvier, le 6 du mois, qu'on a fixé la fête des rois mages. C'est & cela sans doute aussi que se rapporte la coutume de désigner le roi de l'Epiphanie par le sort de la fève.. On connaît le vers de Béranger :
Grâce à la fève, je suis roi.
(i) Cf. Maïachie, iv, 2. -- Luc, i, 78.
(2) Ou lit sur une médaille d'Aurélien : Sol Dominus Imperii Rdrhani. (Eckhel, Doctrina Numorum veterum, VIII, p. 483.)
(3) Plus que par les historiens cela est prouvé par les iascriptions. — y, les Inscriptions sémitiques (païennes) de la Syrie centrale, par M. de Vogué, i868. Le no 123&, par exemple, nous dit que des païens
élèvèntun autel au soleil, U^DW A pour leur salut et pour le salut de leurs enfants. Les chrétiens ne diraient pas mieux, et toutes ces inscriptions sont des premiers siècles d9 notice ère, alors que toute la Syrie appartenait, sans conteste, à l'empire romain. — Cf. les Inscriptions grecques et latines de la Syrie^ par Waddington, qui sont de la même époque. Souvent la diyinité n'y a déjà plus d'autre nom que le
Boa et le Miséricordieux, le Béni dans l'éternité, et c Paix, » D7V, et le vœu suprême.
Toojoiir$ le roî^ jamais te mage. « On célèbre paitmil^ remarque VolUiire, la fête des rois ei iniUe part e#lt# des mages. On crie : le roi boit^ el non pas : le mage boit (i)« » La raison de cette substitution est claire. Le roi, c'est la puissance^ c'est le soleil, et les Louis XIY le savent Ue». Leur devise avouée ou boq avouée est partout : Nec pktribus impar. Or» la fève (ftdfa) est le symbole du roi, étant celui de la génération, du soleil par conséquent. Le soleil, d'ailleurs, est désigné directement, au sentiment de plusieurs, par l'invocation à Pbébus : Phœbe domine I Rien n'est plus'probable« Pbébus en effet était par excellcmoe le régénérateur manifesté comme sauveur (S), et aucun symbole dès lors ne convenait mieux pour saluer l'épi** phanie du Gbrist (â). Aussi, pendant longtemps, on célébra l'Épipbanie le même jour que la Noël, ainsi que nous le disent saint Basile, saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysostôme (&). La vertu qu'on attribue à ce jour est d'ailleurs si populaire qu'on croit en Allemagne, et sans doute dans d'autres pays aussi, que celui qui se baigne & celte époque de l'année se renouvelle marne au physique et se conserve en bonne santé jusqu'à l'an pr6«* chain.
De plus, le baptême d'une baguette fait en ce jour, le
(1) Voltaire, Qu0$tions $ur Vt^My^k/péikt «rt. Epiphanie.
(2) Vereque Phœbumy id est mundum^ etc. (Plutarch., De defeetu Oraculorum^ XXL)
(3) Los Ânslais seuls ont résisté à eette supsTstiticm» Chez 0ui, Is cake dss rois du twelflh day (1S« jour sj^rèi Mpêl) no rsnforme point de fève. En FrsAO^i ftu contraire, ta eputame a été appuyée, en 1704» par uns ordonnante de policOt (V. VOf/idel, du 7 janvier 1878.)
(4) V. Acta Sanctorum, BoUand. I, p. 383.
berchtentag ou jour de splendeur (1), sous rinvocation des trois rois, assure à cette baguette la vertu magique d'indiquer le lieu où Ton trouve de l'eau^ de l'argent et de l'or (2). Après cela, on ne s'étonnera pas que les noms des mages soient tenus en aussi haute estime, à certains jours de Tannée, que les noms de Jésus, Marie et Joseph, et que même ceux-ci doivent leur céder la place. Ce qui pourra étonner, c'est qu'une école savante, l'école de Salerne, ait énoncé cet aphorisme, que celui qui porte sur soi les noms des rois se trouve garanti contre l'épilepsie : solvitur e morbo' caduco (3). Qui se serait attendu à trouver une ineptie pareille placée sous l'autorité d'une académie de médecine ?
Mais laissons cela, et complétons nos rapprochements en indiquant la manière dont le mythe vêtit les fées et la légende les mages, les fées, on le sait, sont éprises de belles toilettes, et elles aiment à se couvrir de parures qui éblouissent le regard. Eh bien! les mages aussi sont vêtus avec magnificence. A la vérité, cela est contre l'histoire, qui dit que les mages se vêtaient simplement de blanc et s'interdisaient la parure des ornements précieux (4'). Mais la légende se moque de l'histoire. Elle a
(1) Le nom de Berchta (Berthe), la déesse qui éclaire l'année naissante, vient de hreheny briller, paraître. De là la légende aussi de la Dame Blanche.
(2) V. Simrock, Deutsche Mythologie, p. 414, 578. — Wuttke, Der Deutsche VolJcsaberglaube, p. 105, al. â« éd. — V. d'autres légeftdes et usages relativement aux rois mages chez Kuhn, Sagen, Gebràuche und Màrchen aus Westfalen, p. 114 sq., 11^ partie.
(3) V. L'École de Salerne^ texte et trad. par Meaux Saint-Marc» p. 208, éd. 1861.
(4) Diogéne de Laêrte, préf.
bien osé consacrer comme un vêtement authentique de Jésus-Christ une tunique qu'on conserve dans la cathédrale de Trêves et qui est faite de soie pourpre ornée de figures d'oiseaux d'un beau jaune d'or (1). D'ailleurs, elle avait vaguement entendu dire que les Orientaux et surtout la nation dont elle faisait venir les mages, les Perses, aimaient à s'habiller avec magnificence (2). Donc, une fois que le temps plein de simplicité de l'Église primitive fut passé, elle se donna, comme Cyrus avec ses Perses (3), toute Ucence sur ce point, et bien avant le temps de Bède sans doute on se figurait Melchior ceint d'un bandeau royal multicolore, en robe couleur hyacinthe ou bleue céleste, avec un manteau jaune et orangé, mileno, et chaussé de brodequins où le bleu alternait avec le blanc.
(1) V. à ce sujet un article fort intéressant dans la Gazette de Cologne, 4 juin 1877. Mais pour connaître l'origine de cette légende, il faut lire dans VAUdeutsches Liederbuch^ publié par Bôhme, le lied de la Sainte-Tunique. Là on apprend qu'un empereur vint des Pays- Bas (probablement Henri Yll, de la maison de Luxembourg, ou un des autres empereurs de cette maison) pour adorer les trois mages à Cologne. Pendant qu'il fit sa dévotion à la crypte, un ange lui réyéla que depuis quatorze siècles environ la tunique du Christ était, sans que personne le sût, déposée dans l'autel de Notre-Dame, à Trêves. Il y alla, ouvrit l'autel et trouva la sainte robe. Elle était toute couverte de sang encore frais, et contenait dans ses plis la chemise que la Vierge avait portée quand elle conçut le Cbrist. La chemise fut envoyée à Âix-la-Chapelle, et on garde la tunique à Trêves. Dans sa forme actuelle, le Ued est de 1512 et contient vingt-sept strophes. (V. l'ouvrage n*" 383, p. 473.)
(2) C'est un goût que Cyrus leur avait donné par politique. (V. Xenophon, Cyri instit., VIll, i, p. 157, éd. Didot.) — Plutarque dit que l'habillement magnifique qu'Alexandre^ lui aussi, adopta des Mèdes et des Perses déplut fort aux Macédoniens. {Alexand., Lxi.)
(3) Xenophoiii, l. c, Vill, lu, p. 162 : Ve$ti$ iis medicas éUstribuU.
Gaspard portait um robe orangée, vUlmim tfmioa, et un manteau ronge, et «a chansénre était de conleur hyacinthe. BidiUiasar, qni ^ait nn beau bmn foncé, se trouvai! vêtu d'une robe rouge, d'an manteau de diffémtes ooalaura ^ ehauisé de sandales jaunes, ealeeammtis milemoii (1). C'^aient là, dit le chroniqueur, des vétemenls syriaques : omma autem f^timenta eorum SyriacasmU.
Il y a encore, d'autres détails sur les rois mages, entre antres ceux que donne un livre éthiopien intitulé HattM qiddUt, le « saint examen >, énuméré dans le catalogue de M. d'Âbbadîe, mais je ne les connais pas.
Les peintres de toutes les écoles n^ont pas manqué de se servir à leur guise des détails, déjà suffisamment arbitraires, dont la légende des mages s'était ornée dans la bouche du peuple ou sous la plume des poètes et des chroniqueurs. On peut s*en faire une idée par les épîphanies qui sont au musée du Louvre, bien que cette vaste et admirable collection ne soit pas riche en tableaux de ce genre. Mais elle renferme l'adorable fresque de Bernardino Luini et la peinture digne en tous points d'un fils de rOrient, du magnifique Rubens, qui est cotée sous le no 427. Notons ensuite les compositions de Manni et de Luca SignoreUi, avec sa belle étoile à queue, dans la salle des Sept-Gheminées ; puis un Mazzoîa, sous le n» 261 , qui substitue aux trois mages un évêque, et enfin le tableau n» 597, aussi bizarre qu'embrouillé, qu'on a longtemps attribué à Holbein le vieux. L^adoration des mages fait en outre, dans la salle Sauvageot, le sujet d'une terre cuite monumentalement encadrée, et dans la salle des ivoires on voit trois adorations finement sculptées en cette matière. J'en omets peut-être ; le Louvre est si riche ! Mais dans le jardin du musée de Cluny, je signale notre sujet, exécuté en pierre blanche aux deux tiers de grandeur naturelle.
(1) V. Beda, ExûerpiUmes Patrwn, in Opéra, lU, col. 649, 1563»
Voilà tout ou à peu près, quant à Paris. Le nombre est racheté ailleurs, et ce sont les églises et les musées, en Italie surtout, qui sont riches à cet égard. Là on voit, à Florence, les grandes compositions de Ghirlandajo, de Botticelli, de Lionardo da Vinci, de Mantegna, d'Ândrea del Sarto, etc. ; à Côme, celle de Luini ; à Milan, celle de Gaudenzio Ferrari, et le Vatican, comme on doit s'y attendre, a son Raphaël. Le musée de Berlin conserve une épiphanie de Lorenzo di Credi ; Londres, celle de Fra Giovanni Ângelico ; Bruxelles a son Jan van Eyck. Munich montre un beau Véronèse, un Memling et un Sigismond Holbein ; Dresde, un Palmezzano, et Naples un Lucas de Leyde. Albrecht Durer aussi a traité le sujet, et l'art a continué de s'y intéresser dans tous les pays, jusqu'à nos jours. Parmi les artistes modernes français, nous citerons Couder, dont V Adoration des mages est à l'église des Missions étrangères ; Granger, qui a la sieiine à Notre-Dame-de-Lorelte, et P. Bréham, dont le tableau, remarquable à cause de la forme authentique qu'il a donnée aux mitres, a obtenu une mention honorable au salon de 1877.
Mais dans tous ces tableaux, sauf dans celui de Bréham, et cela encore seulement pour le détail que nous venons de mentionner, l'archéologie a tout à reprendre. Pas un seul artiste n'a eu l'idée d'étudier historiquement le sujet qu'il s'agissait de représenter. Ils ne se gênent pas pour habiller les mages en chanoines officiants ou en évêques revêtus de leur costume d'apparat, sauf la crosse; et pour se consoler un peu de ces hérésies archéologiques, il faut remonter aux fresques dont sont ornées les chambres sépulcrales des cimetières souterrains, à Rome. Là
au moins on ne voit que rarement les mages tète nue, et jamais ils n'y sont coiffés d'un turban arabe ou d'une mitre épiscopale. On n'y voit pas non plus des éléphants comme, par exemple, dans le dessin de Raphaël, sur lequel est exécutée une tapisserie au Vatican ; il n'y a pas non plus des chiens, comme dans la composition de Domenico Ghirlandajo, au musée des Offices ; ni une crèche arrangée en trône comme dans la fresque de Cornélius, à Munich ; ou enfin (trait qui annonce crûment le réalisme de notre société religieuse) (1) l'enfant fouillant, avec la main qui vient du cœur, dans une sébile pleine de pièces d'or, que lui présente le premier mage à genoux, ainsi qu'on le voit dans le tableau de Rubens, au Louvre et ailleurs (2).
Il est impossible de mettre une date précise aux peintures et aux sculptures des catacombes ; cependant toutes doivent être antérieures à Constantin, puisque cet empereur, en promulguant l'édit de Milan, en 312, constitua la liberté religieuse des chrétiens et des "païens, et permit ainsi aux premiers de travailler au grand jour (3). Les
(i) Ce réalisme est tel, que Fénelon, dans sa correspondance, désigne toujours l'agent français principal de la Propagande, les Missions étrangères, par le mot c banquiers > (V. Annal, de phil, chrét., oct. 1877, p. S85), et que les églises pourraient sans mentir adopter pour devise le mot de l'empereur Hadrien, relatif aux habitants d'Alexandrie : Unus Ulii deus nummus est : c Deux siècles à peine après la mort du Christ, la société chrétienne de Rome, ayant besoin d'un chef, alla chercher un ancien banquier (Callisle). C'est qu'elle était déjà devenue riche. » (G. Boissier, Le Cimetière de Calliste, dans la Revue des Deux-Mondes, mars 1869, p. 42.)
(2) Y. une ivoire au Louvre où l'un des mages présente une grosse pièce d'or, the almihty dollar.
(3) Nous ne voulons pas dire par là que toutes les catacombes aient
fresques de la Rome souterraine et les sarcophages avec leurs bas-reliefs sont donc, sinon du premier siècle, tout noyé dans le mysticisme ou absorbé par Tinterprétation symbolique ou par l'apologétique, et qui n'avait pas le cœur à la pratique des beaux-arts ni même à celle des inscriptions tombales, mais elles sont au moins du second siècle et du troisième tout entier. Dans tous les cas, ces représentations plastiques nous renseignent mieux que les documents littéraires contemporains comment, dans la primitive Église, Topinion générale interprétait la légende de l'adoration des mages. Rien dans ces personnages ne prête aux fastueux appareils usités chez les Perses (1). Ils sont toujours vêtus fort simplement et coiffés soit d'un bonnet conique bas avec un appendice par derrière qui couvre la nuque, ou d'un bonnet conique élevé dont la pointe, recourbée par devant, donne à la coiffure le caractère du bonnet phrygien, tel que le porte le Parts du Louvre, catalogué sous le n« 41 . Est-ce là le sacerque Haras de Virgile (2)? Je ne sais, mais on pourrait le croire en voyant cette coiffure sur la tête des personnages sacerdotaux des haut-reliefs mithriaques du Louvre, cotés sous les n«« 569 et 570, et auxquels le chah de Perse, lors de sa visite à Paris, a prêté peu d'attention, bien que, comme monuments nationaux, ils eussent dû
eu leur raison d*êtrè dans les persécutions ; la persécution n*est même pour rien, ce semble, dans rétablissement d'aucune d'elles; mais quand les persécutions furent  Tordre du jour, au II1« siècle, les catacombes devinrent un lieu de refuge approprié à toutes les nécessités religieuses de la communauté chrétienne.
(1) Persicos odi apparatus, dit la simplicité antique par la bouche d'Horace. (04., i, 38.)
(2) JEneHot vu, 247.
grandement Tintéresser. Des personnages coiffés de la même manière se voient aussi sur un monument funéraire de la voie sacrée, à Athènes, qui est au musée de la cour vitrée à Técole des Beaux-Arts. Cette coiffure s'appelle aussi la mitre lydique (1). Il se peut que les Arsacides en aient doté la Perse, car ils la portent, concurremment avec la tiare haute et bombée, sur les monnaies et médailles qui nous restent de ces princes, toujours considérés comme étrangers par les Perses de vieille souche et les induisant néanmoins à adopter l'iranien corrompu qui a pris d'eux, appelés Parthava dans les inscriptions de Darius et Parçavas (Pahlavas) par les
(i) Servius, Comment, in Virgil., JEneid., iv, 216. — Il y aurait, au sujet de la mitre, tout un chapitre k écrire, et ce serait un travail utile à faire. Il y a pour le moins autant d'espèces de mitres que de chapeaux; il y a la mitre mède, la mitre perse, la mitre assyrienne, la mitre lydique, la mitre parsie, la mitre arménienne, la mitre arabe, etc., etc., puis les variantes de chacune de ces espèces. La mitre assyrienne a au moins cinq formes différentes, ainsi qu'il est facile de s'en convaincre par l'inspection des monuments assyriens du Louvre. — La tiare était la mitre exhaussée et toute droite, souvent ornée et décorée, et ce sont les Perses de distinction qui la portaient. Plus elle était haute, plus el*e annonçait la haute position du personnage qu'elle coiffait. Le premier Gyrus l'emprunta aux Mèdes, et il la prit, comme Louis XIV les hauts talons, pour paraître plus grand. (V. Xenophon, Cyropédie, VIII, ch. i, p. 157. — Cf. ch. m, p. 464, dans le Panih, litt,) En principe, la mitre est une coiffure symbolique se rapportant au culte du dieu Mithra, le soleil. Elle représente le rayon de l'astre qui enveloppe la tête. C'était d'abord un simple bandeau qui ceignait la tête, et dont les fanons retombaient de chaque côté sur les épaules ou pendaient sur la nuque. De là son nom de ceinture, lUrpoç. Puis, ce fut un bonnet rond et bas enveloppant toute la tête et couvrant aussi les joues par le cofdoo, ou plutôt par l'écharpe plus ou moins large qui s'attachait sous le menton. Ensuite le bonnet devint pointu, affectant la forme pyramidale. Chez les per-
Indiens (1), le nom de pehlevi (â). Mais pour revenir à la mitre lydique, qui est la même coiffure que le bonnet phrygien, remarquons qu'elle a, avec la mitre proprement dite, pénétré en Occident par les immigrations phocéennes, puis avec le costume ecclésiastique grec. Jusqu'au XI® siècle au moins, comme on le voit par deux fresques de l'église Saint- Urbain, près de Rome (3), les artistes l'ont utilisée dans un but pieux, en attendamt que la Révolution française, par un contresens inexplicable, l'adoptât dans un but politique.
Les monuments nous montrent aussi les mages nu-tête, et cela n'est pas contraire ^ l'usage antique. Mais cependant, comme c'est dans les sculptures, surtout sur les bas-reliefs des sarcophages, que les mages apparaissent ainsi (4'), on peut croire que c'est une particularité qui,
sonnages de haute distinction, elle prenait la forme d'un cône élevé et tronqué, du milieu duquel émergeait, comme d'un cratère, une pointe comparable à un paratonnerre. Les êtres divins la portaient en forme de haut cylindre bombé, et les Sassanides la surmontaient encore d'un globe. Aujourd'hui, elle est toujours encore chère aux Orientant, et les évêques arméniens l'allongent de plus d*un mètre. Mais toujours, quelque forme qu'elle adopte, la mitre conserve la marque de son origine, à savoir deux fanons retombant par derrière ou sur les épaules.
(1) Parçavas est le nom des Perses chez les Indiens; mais sans doute qu'ils ont connu, comme étant beaucoup plus près d'eux, les Parthes avant les Perses, et que dès lors ce mot a d'abord désigné chez eux les Parthes. (V. Olshausen, dans les MonaUbericMe der Akademie zu Berlin, 1876, p. 730, 739.)
(2) Que pehlvi (pahlavï) vient de parthava, c'est ce dont personne ne doute plus. Voyez d'ailleurs Inscript des Achéménides, par Oppert, p. 29, et Olshausen, Parthava Pahlav,
(3) V. Seroux d'Agincourt, Hist. de l'art par les monuments^ V^ pL xcv.
(4) V. par exemple là planche xxxvii du premier volume de La Roma sotterranea, par Bottari.
abstraction faite d'habitudes prises, a sa raison d'être en ce que les sculpteurs ne pouvaient travailler qu'au grand jour, circonstance qui, en tout état de cause, les obligeait à faire leur possible pour dérouter la curiosité souvent maligne et dangereuse des badauds païens (1). La mitre aurait pu trahir le sectateur du Christ. Sous peine donc d'attirer sur eux et sur leurs coreligionnaires la persécution de quelque lettré puissant, Pline ou Marc- Aurèle, les sculpteurs devaient éviter tout ce qui dans les cachettes des catacombes était impunément permis aux peintres. Encore ceux-ci même se sentaient-ils parfois la main enchaînée, car on voit nombre de peintures, dans les catacombes de Galliste, à Rome, et de Saint-Janvier, à Naples, où abondent des symboles empruntés au plus pur paganisme (2). Couverts du voile du symbolisme, les artistes allaient jusqu'à représenter la fable d'Apulée, Psyché et l'Amour (3).
Généralement, les mages portent un costume qui convient à la position qu'ils occupaient dans la société dQ l'Orient ; ils sont vêtus d'une tunique ceinte et portent la chlamyde. C'est, il est vrai, un habillement plutôt grec ou romain que mède ou chaldéen, mais la science archéologique des ouvriers d'alors ne valait pas mieux
(1) 11 faut remarquer cependant que la sculpture a constamment persisté avec son caractère païen, et cela même en peinture. Ainsi on ▼oit le sarcophage de sainte Catherine dans un tableau de Luini, qui est à Milan, décoré de motifs mythologiques, et assurément rien n*y obligeait le catholique peintre, si ce n'est la tradition sculpturale.
(2) V. Rossi, La Roma sotterranea. II, pi. xvm, p. 351 sqq. —Victor Schuitze, Die katacomben von San Genaro dei Poveri in Neapel, les planches.
(3) Rossi, La Roma sotterranea, II, p. 354.
que celle de la plupart des artistes actuels. Seulement, Teffet des œuvres artistiques des premiers siècles est plus satisfaisant que celui des tableaux de Holbein» de Rubens, etc., car après tout Tanachronisme qu'ils commettent n'est pas choquant ; le costume des mages comme le reste est toujours antique, et ne peut pas ne pas l'être.
Habituellement, l'un des mages porte une offrande qui consiste en un couple de tourterelles (1). C'est avec raison que Mûnter signale la un contre-sens historique des plus prononcés. Cette offrande constitue en effet les mages en Juifs, et confond en outre des situations qui n'ont entre elles aucune espèce de rapports. L'offrande de colombes, dont parle Luc (ii, 24), ne pouvait être confondue avec celle qui convenait au mage respectif que dans un temps où notre légende était encore in fieri. Cela est d'ailleurs encore prouvé par ce fait que l'étoile, qui joue pourtant un rôle capital dans la légende telle que nous l'avons, est généralement absente dans les peintures murales et sur les bas-reliefs des catacombes. Je n'ai guère pu la découvrir que sur un sarcophage déterré dans le plus ancien cimetière chrétien, à ce que l'on croit, et où furent déposés, suivant la tradition, les corps des saints Pierre et Paul, le cimetière " Saint-Sebastien, sous le mont Vatican (2).
Cette négligence ou, peut-être, cette omission involontaire que, par parenthèse, on ne pourra reprocher aux
(1) Bottari, Roma sotterranea^ pi. xx:i, lxxxvi ; cf. p. 287, 289, vol. I, et al.
(2) Id., ibid., pi. Lxxxvi. — V. une médaille chez Harduin. : Comment, inJV. T., p. 13. *
artistes modernes, et particulièrement à l'auteur de TÂdoration dont nous avons déjà parlé, et qui, si elle n'est pas d'un Holbein, est sûrement de l'école allemande du XVI« siècle (1) ; celapsm au sujet de J l'étoile est d'autant plus étonnant que les chrétiens ne pouvaient guèrç mieux justifier leur foi dans la venue du Christ qu'en faisant apparaître, dans les représentations diverses par lesquelles ils illustraient le fait de Iq naissance du Sauveur, tous les éléments que les prophéties messianiques mettent en rapport avec l'Epiphanie, et le plus important de ces éléments, ou du moins le pivot sur lequel roule toute l'histoire de l'apparition du Messie, est assurément l'étoile censée être prédite déjà par Balaam et rappelée par « la lumière » d'Isaïe (quand il dit : f Lèvetoi à la lumière, car ta lumière, rj^î^, arrive... Les peuples marchent à ta lumière et les rois à l'éclat de ta splendeur... Tes fils viennent de loin... les trésors des y. nations t'arriveront. Us portent de l'or et de l'encens pour
le saint d'Israël, S«nw> V^npS (2) ». Ce saint, le Schilo de Jacob probablement et identique avec le Messie, du moins le Talmud l'accepte pour tel, le dieu de Jacob (3) ; les mages, dit le livre de Seth, l'avaient attendu, sous la forme de l'astre évangélique, de génération en génération, jusqu'à ce qu'enfin il leur apparut : donec apparuit
(1) A part rétoile en l'air, on y voit l'étendard de Fan des rois orné de deux étoiles d*or, et celui du second d'une étoile et, de plus, d'un croissant d'or. Le troisième porte, par antithèse, l'image d'un nègre.
(2) Isaïe, Lx, 1-9.
(3) II Reg., xxiii, 1. — Les lxx rendent le mot schilo par rà (cTroxeifAcva, le Prorm.
eisy et Eusèbe d'Emèse n'hésite pas d'affirmer qu'ils voyaient dans cette étoile le Christ (1).
Ces avertissements prophétiques et d'autres étaient connus des chrétiens des premiers âges, et les artistes auraient dû s'y conformer* Mais non ; l'étoile brille par son absence dans le plus grand nombre des épiphanies plastiques des premiers siècles. Parfois la place qu'elle devrait occuper est remplie par le monogramme du Christ (2). Que conclure de ces faits, sinon que l'histoire des mages, telle que l'Église Ta acceptée sur la foi de l'évangile selon saint Matthieu, n'a été connue qu'assez tard par la généralité des chrétiens ? Et cela revient à dire que cette histoire a été ajoutée au texte après coup, et alors que ce texte était constitué déjà depuis longtemps.
(1) Eusebil Emisseni HomUiœ in Evangelia, Antverpise, 1568, fol. 28, vo.
(2) V. Le Blant, dans Comptes-rendus de l'Académie des inscriptions et beUeS'lettres, 13 juillet 1877.
N'importe, cependant, si le fait est historique. Mais Test-il ? Après tout ce qu'on vient de lire, et malgré le réalisme dont le sentiment des peuples s'est plu à entourer les rois mages, ainsi que nous l'avons dit en commençant, un doute invincible vous saisit, et on incline à ne voir dans toute cette histoire qu'un mythe, ou plutôt une légende, une création de la foi religieuse sur le fond d'un événement positif.
Mais quel est cet événement ?
Avant de répondre directement à cette question, remarquons que les adorateurs du feu placent, eux aussi, à la naissance de leur prophète une grande conjonction de planètes (1), et que, analogue à l'étoile du Christ, l'astre Tistrya chemine dans le ciel sous la forme d'un beau jeune homme, vainqueur du démon (2). Une conjonction d'étoiles considérable aurait de même eu lieu pour annoncer Moïse, le maître de la verge, comme l'appellent les musulmans. Les mahométans chinois mettent l'apparition de leur apôtre en rapport avec celle d'une étoile d'un éclat extraordinaire, brillant de l'Occident en Orient. Le phénomène signifiait, selon les astrologues de l'empereur Taï-Tsang, qu'un saint homme était né ou allait naître en Occident pour porter l'islam aux habitants
(1) V. d'Herbelot, Bibl. orient., s. v. Zerdascht, III, 604.
(2) Yesht viii, 13, 44.
de TEmpire du milieu (4). Enfin, les Ebstes ou Ehstlandais, Esthoniens (en français), cherchent à apprendre d'une certaine étoile, qu'ils saluent au moment où ils la voient monter dans le ciel, le séjour de la personne qu'ils aiment (2).
Mais peut-être que tous ces récits, le récit chinois surtout, qui date de 627 ans après notre ère, ne sont que des contrefaçons de notre histoire évangélique. Malheureusement, il y a contre la crédibilité de ladite histoire selon saint Matthieu d'autres objections, des objections d'autant plus fortes qu'elles naissent du texte même.
Des étrangers de grande position religieuse et sociale et, de plus, païens, arrivent de loin à Jérusalem, la capitale d'un petit pays assez ignoré, pour adorer qui ? un nouveau-né qu'ils quahfient le roi des Juifs. Une étoile les a avertis, peut-être même guidés. Il les aurait mal guidés, puisqu'ils apprennent à Jérusalem que c'est à Bethléhem qu'il faut aller chercher l'enfant. On ne peut pas dire que venant de l'Orient, il leur fallait, pour arriver à Bethléhem, passer par Jérusalem. Il y avait tin autre chemin, akhiç o8oO, le texte lui-même le dit. Il semble donc que les mages ne passent par Jérusalem que pour fournir à l'écrivain une circonstance qui puisse motiver le récit qui suit du massacre des Innocents. Et pourquoi, si c'est le Messie que les mages vont trouver à Bethléhem, sur l'interprétation des princes des prêtres et des scribes, pourquoi les Juifs, qui ne devaient pas mieux demander
(1) Dabry de Tbiersant, Mémoire sur l'origine de Vi8lami$me en Chine. — V. Comptes -rendus de' V Académie des inscriptions et belleslettres, M août i877.
(2) V. H. Neus, Ethstnische Volkslieder, p. 21,
de voir paraître* le Schilo, le prince de la paix, le libérateur, le sauveur, en Tan de Rome 753, plutôt que de l'attendre encore treize siècles et demi (4) ; pourquoi les juifs, tout Jérusalem^ omnis Jerosolyma, se troublent-ils à l'annonce de cette naissance désirée? Elle devait êlre, comme le dit très-bien Tillemont, le comble de leurs souhaits. Passe encore pour Hérode, et la Légende dorée (2) explique on ne peut mieux son trouble en disant : <c II craignit qu'un enfant ne fût né de la race des anciens rois, qu'il ne l'attaquât et ne le chassât (3) ». Mais comment l'Âscalonite, si cruel qu'on le suppose (4), aurait-il pu être assez insensé pour ordonner de tuer tous les enfants de l'âge supposé de l'enfant de Marie, quand rien ne lui devait être plus facile que d'envoyer prendre sa victime là où tout le monde pouvait savoir que de riches étrangers étaient venus l'adorer? Dans une petite bourgade, une telle visite devait
(1) Un ra,bbin, Lévi ben Abraham, qui vivait au XI11<> siècle, fixa la venue du Messie pour rannée 1350. (V. Histoire littéraire de la France, XXVil, p. 635.)
(2) La Légende des Innocents. C'est la huitième du recueil.
(3) Une préoccupation analogue obséda aussi Vespasien eiDomitien, alors que les prétentions des Juifs, fondées sur la venue du Messie, avaient pris leur volée au grand jour et s'étaient répandues dans tout l'empire romain.
(4) A ce sujet, M. Renan dit (Les Évangiles, p. 190) : « Les récils de l'enfance, nuls dans Marc, se bornent, dans Matthieu, à Tépisode des mages, lié à la persécution d*Hérode et au massacre des Innocents. Tout ce développement paraît d'origine syrienne ; le rôle odieux qu'y joue Hérode fut sans doute une invention des parepts de Jésus, réfugiés en Batanée. Ce petit groupe semble, en effet, itvoir été une source de calomnies haineuses contre Hérode... Hérode était devenu le bouc émissaire de tous les griefs chrétiens. » (Cf. p. 60.)
faire sensation et mettre sur pieds tout le monde. Gela aurait fait courir tout Paris. Puis, si Hérode était cruel, ce n'était pas un fou : c'était plutôt un renard. Si donc l'enfant dont il tenait à se débarrasser n'y était plus, ce qu'il lui était également facile de savoir, il n'aurait certes pas commis le crime tout gratuit de faire massacrer tous les petits garçons, omnes ptieros^ qui étaient à Bethléhem, de deux ans et au-dessous. S'il l'avait fait, on l'aurait su autrement que par un bon mot d'Auguste. Mais aucun écrivain contemporain, soit juif ou païen, ne parle de ce forfait, imaginé, je suppose, par le mysticisme tendentieux des premiers chrétiens.
On ne peut pas objecter Macrobe. Ce mythographe est contemporain de Théodose, et il rapporte le massacre des enfants de Bethléhem d'une manière qui rend évident qu'il ne savait pas ce qu'il disait. En effet, il comprend dans ledit massacre le propre fils d'Hérode (1). C'est un quiproquo dont on trouve l'explication dans un des fragments de Nicolas de Damas (2), à moins que Macrobe n'ait répété machinalement ce qu'il avait entendu dire à des chrétiens du V® siècle, alors que la légende avait eu tout le temps de se constituer en l'état où nous l'avons. Peut-être aussi n'a-t-il relaté la chose que pour avoir l'occasion de placer un bon mot supposé avoir été dit par Auguste, dont la mémoire avec celle d'Antonin était la
(1) c Auguste, ayant appris que, parmi les enfants de deux ans et au-dessous, qu'Hérode, roi des Juifs, avait fait massacrer en Syrie, était compris le propre fils de ce roi, il dit : c II vaut mieux être le c porc d'Hérode que son fils. > (Macrobe, SatumûleSy 11, 4.)
(2) IrUerea res domesticœ Herodis turbatœ sunt, etc. (Nicolai Damasceni Fragmenta, n» 5.)
plus chère aux cœurs romains (i). Quant aux chrétiens, ils ont pu croire que la chose était arrivée, parce que c'était écrit : sic mim scriptum est per prophetam (2). Il serait naïf de s'en étonner, car il est avéré par les paroles de Jésus même que maint fait évangélique ne repose pas sur un autre fondement. D'ailleurs la légende avoue, sans qu'elle s'en doute assurément, que le fait est imaginaire, en disant € que quelques-uns des os des Innocents sont si grands qu'ils ne peuvent appartenir à des enfants de deux ans. » Mais qu'à cela ne tienne : les hommes étaient alors plus grands qu'à présent (3).
C'est ainsi qu'on a longtemps fait de l'histoire et que plusieurs la font encore. Mais cela importe peu à l'art; au contraire, les imaginations de la légende sont pour lui des motifs de chefs-d'œuvre et, dans l'espèce, nous leur devons l'admirable tableau de Rubens : Marie entourée des saints Innocents. Il est au Louvre.
Rien ne peut-il donc nous assurer que l'histoire des mages est une vraie et véritable histoire? Je le crains. On dira qu'il y a dans l'étoile évangélique une donnée naturelle qu'on peut scientifiquement vérifier et constater. Mais est-il vrai que cette donnée existe dans l'étoile évangélique ? Thut is the question. Dans tous les cas, l'apparition d'une étoile, d'une étoile si extraordinaire qu'Origène
(1) V. Spartien, Vie de Caracalla, ix : Quod omnium pectora ohsederat.
(t) Jérémie* xxxi, 15 : Vox in Rama audita est lamentationis et plorationis et flelus, Rachel deplorans noluit conquiescere super filiis suis^ quia non sunt, (Cf. v. 18.) Mais il s'agit là de l'exil de Babylone : De terra inimicorum (v. 16).
(3) .V. la Légende dorée, la neuvième.
ta déclare du genre de celles qu'on appelle comètes (1), doit tomber sous les calculs des astronomes ; cela esi évident. El, en effet, l'immortel astronome Kepler s'est avisé de la calculer, et il a montré, dans deux écrits, que Tannée 747 de Rome, qui paraît être la date vraie de la naissance de Jésus, a vu en conjonction, aux mois de juin, d'août et de décembre, les planètes Saturne et Jupiter dans le signe des Poissons (2), et que l'année suivante Mars est venu se joindre à ces planètes aux mois de février et de mars. C'est cette réunion extrêmement rare des trois planètes supérieures, qui ne paraît s'effectuer que tous les huit cents ans et ne peut passer inaperçue, qui aura attiré l'attention des mages, tenue d'ailleurs de tout temps en éveil par certaines prophéties analogues à Yeocorietur Stella ex Jacob de leur collègue et compatriote Balaara (3). Kepler croit qu'il y a eu, en outre, jonction d'une étoile particulière, miraculeuse, pour dire le mot (4). Le grand astronome était en cela de son temps ; il partageait la croyance aux miracles dans l'air, sans réfléchir qu'ils sont de si diftlcile exécution, que Jésus même s'en est prudemment dispensé (5). Peut-être, cependant, qu'il
(f) Dans aucun cas on ne saurait song^er, comme le font quelquesuns, à rétoile fixe de première grandeur d'Âttair, dans la constellation de l'Aigle.
(2) Remarquons que le signe des Poissons gouverne dans la tradition mage la création primitive de Thomme pur et du taureau. (Cf. Windischmann, Zor. slud.y p. 147 sqq.)
(3) Num,, xxïv, i7.
(4) V. De vero anno quo œternus Dei Filius humanam naturam in utero Benedictœ Virginis Mariœ assumpsit Joannis Kejipleri. Imper. Gsesar. Matihiae, Malhematici, Francofurti, MOCXiv, p. 133 sqq., cap. XII.)
(5) Matth., XVI, 1. — Luc, xi, 10.
n'y a là qu'une précaution dont il a cru devoir user contre son adversaire Calvisius. Ce jésuite l'accusait en effet d'opinions nouvelles et absurdes, capables de fortement troubler l'Église (i). Au temps de Kepler, au XVII« siècle, il en cuisait encore en Allemagne à tout innovateur, relativement aux choses religieuses ; on les y rôtissait encore au XVIIl» siècle, et Kepler tenait à n'être ni cuit ni rôti. Il fit donc la concession d'enrichir la conjonction qu'il venait de calculer d'une étoile incalculable. Mais peu nous importe. Ce qui nous intéresse, c'est le fait astronomique qui reste, contrôlé qu'il est par des astronomes de la valeur dé Schubert, d'Ideler et d'Encke. c J'ai trouvé, dit Schubert (2), par un sévère calcul, d'après les tables astronomiques les plus exactes, que la remarquable conjonction de Jupiter et de Saturne, au moment de leur opposition simultanée au soleil, a réellement eu lieu au temps de la naissance du Christ >. Et Ideler : c J'ai fait mes calculs avec soin et me suis servi pour cela des tables de Jupiter et de Saturne dressées par Delambre. Les résultats en sont assurément remarquables. Les deux planètes firent leur jonction la première fois en l'an 747 de Rome, le 20 mai, au 20® degré des Poissons. Elles se tenaient alors avant le lever du soleil, à l'orient, et leurs nœuds ascendants se rencontrant dans le même signe, elles n'étaient éloignées l'une de l'autre que de un
(1) Ecclesiœ, quœ hoc tua nova et absurda opinione non medio^ criter turbata est. (Sethi Calvisii Epistola ad clar. et excell, astrono^ mum J. Keplerum, qui contra expressa Verba Evangelistœ Lucœ, Christo, mm ad baptismum accedetet, annos œtatis tribuit triginta très. Lipsiae, 1613, p. 35.)
(2) Schubert, Verrmchte Schriften, I, p. 71, 1823, Stuttgart.
degré seulement. Jupiter passa devant Saturne, au nord. Vers le milieu de septembre, toutes les deux vinrent, au sud, en opposition avec le soleil, à minuit, Saturne le 13 septembre, et Jupiter le 15. La différence longitudinale était alors de un degré et demi. Après être rétrogradées toutes deux, elles se rapprochèrent de nouveau. Puis le 27 octobre eut lieu une seconde conjonction au 16® degré des Poissons, et le 12 novembre, où Jupiter revint à l'est, une troisième conjonction se fit au ib^ degré de la même constellation. Dans ces deux dernières conjonctions aussi, la différence latitudinale n*était que de un degré environ, de sorte qu'à l'œil nu les deux planètes se confondaient assez pour pouvoir paraître comme une seule et unique étoile (1) i).
Dans un autre ouvrage, postérieur au précédent (2), Ideler revient sur ses calculs, faits en 1823 sur la base des tables de Delambre, pour leur substituer des calculs rectifiés par le célèbre astronome Encke. Et voici le résultat de cette nouvelle étude : « Les deux planètes entrèrent en conjonction, la première fois, dans le 21« degré des Poissons, le 29 mai de l'an 747 de Rome, qui correspond à l'an 7 avant notre ère. On voyait alors la conjonction à l'orient avant le lever du soleil, à un degré de distance l'une des planètes de l'autre. Jupiter passa devant Saturne au nord. Vers le milieu de septembre, les deux planètes se .tinrent, au sud, en opposition avec le soleil à minuit, Saturne le 14 et Jupiter le 15. La différence longitudinale était alors de trois quarts de degré. Les deux planètes
(1) Ideler, Handbuch der mathem. und technischen Chronologie^ II, p. 406, 1823.
(2) Lehrbueh der Chronologie, publié en 1831, p. 428 sq.
étaient rétro^rîadôs et se r'âjipr'ochàienft Ue holiveau i'uhe de rautre. Ebsuite eut lieli, lé 'i^^ octobre, une seconde cônjônctioii dïins le 18® degré des Poissôrfs; et le 5 décembre, où les deux planètes revéhaierit à l'orient, tiiie troisième côHjbnctiôli se fît dans le 16® de^ré de la tnêriîe cbnsteliatidrï. L'a diiférëhcè làtitudinale pour ces deuk derhièreà conjohcticins n'éliâit que ciie iin degré. »
Oti voit qù'éritre le's deux calculs il y a quélliue différence, et aussi qiie la conjonction hè fut pas kii 'juste une cottjôtlctiôn vrkie, celle où les astres corijugés ont à la fois mêrhe lon^itilde et inéme latitude, à une minute préfe. N'importe; le fait en lui-riiêine n'en est pas affecté. Une côhjdliction de planètes du genre de délie que les orientaux appôlletit là grande étoile (1) et quf, â l'œil* nu, paraît être eh effet une seule et même étoile, de manié re à justifier l'efeploi que fait le texte dû mol «ffr^/o, stélldy une grande étoile, et nullement une comète, comme disait Origène (2)', a 'paru dans le ciel à l'époque de la naissance de Jésus ; cela est aussi certain (ju'un fait astronomique peut l'être. Aussi le savant Ideler rie peut s'èmpêcKer de
{D Schubert, loc, cit,
(2) V. Origenis Contra Cehufn, lib. 1, édit. G. Spencer, Gantabrigjiaî, 1677^iD-io, p*,^5: StpUam, quœ in Oriente ma e$t, novam fuisse opinamur, nec ulli e notis isiis similem, quœ vel in firmamento sunt, vel in orhibm inferiorihus : sed ejus generis, quales cometœ visuntur tempordnei, etc. L'idée d'Origène a fait cependant soq chemin. Le 11 noy<imbre 1572, dit un historien (Long, la Réforme et le$ Guerres de religion en Dauphiné, p. 109), apparut une comète qu'on c appela VÉtoile de Bethléhem^ parce qu'on trouvait qu'elle ressemblait à celle de la naissance de Jésus-Ghrist. Bèze et Bullinger annoncèrent qu'eUe menaçait le nouvel Hérode (Gharles IX) et les persécuteurs. »
faire à ce sujet une réflexion qu'il vaut la peine de reproduire, c Si, dit-il, les astrologues juifs fondaient efTectivement de grandes espérances sur une conjonction des deux planètes supérieures dans la constellation des Poissons, c'était justement celle-ci qui dut leur paraître de la plus haute importance. Les deux planètes passèrent trois fois Tune devant l'autre, s'approchèrent latitudinalement de très-près et se montrèrent, pendant des mois, toutes les nuits, l'une près de l'autre. Leur première conjonction à l'orient, » t^ àvorroX^, attira l'attention de quelques mages. Ils attendaient le Messie qui, d'après d'anciennes prophéties, devait naître à Bethléhem, et ils se mirent en chemin pour lui présenter leurs hommages. Lorsqu'ils arrivèrent à Jérusalem, les deux planètes se montrèrent de nouveau en conjonction aux heures du soir, dans la région sud du ciel. Ils suivirent cette direction, et ils arrivèrent où il le fallait. La supposition que le Christ naquit lorsque les planètes étaient, à la fin de Tannée 747, près l'une de l'autre, est fort naturelle ; une année plus tard, comme le pense Kepler, leur position respective avait déjà beaucoup changé. Mars, qui dans les premiers mois de l'an 748, se trouva dans le voisinage des deux planètes, se tenait un an plus tard, comme une faible étoile profondément abaissée, dans la région ouest ; en outre, Jupiter et Saturne disparaissaient à cette époque dans les rayons du soleil couchant, et lorsque, en avril, ils réapparurent de l'autre côté du soleil, une^distance con-* sidérable les séparait déjà l'un de l'autre. Qu'il y ait eu encore une étoile extraordinaire de l'espèce de celle qu'on voit dans le Serpentaire, ou qu'une comète soit venue se joindre aux susdites planètes, c'est une hypothèse dont on
n'a vraiment pas besoin (1) ». L'auteur finit en disant: <x D'après tout cela, il parait certain que le Christ est né à la fin de l'an 74*7 de Kome et que, par conséquent, l'ère vulgaire est en retard de six ans ».
Voilà, reproduit tout au long, l'argument que les astronomes ont apporté à rhisloricité de notre récit évangélique. Mais je crains fort que cet argument ne soutienne pas répreuve de l'état réel des choses, et que, tout au contraire de ce qu'assure Ideler, on aurait besoin, pour utiliser la conjonction planétaire susdite dan.^; l'intérêt de l'histoire des mages, de la présence démontrée de quelque autre astre, d'un astre hors ligne, comme par exemple Sirius. En effet, au moment même où j'écris ceci (2), je puis observer de ma fenêtre, dans un ciel étoile d'une incomparable pureté, la conjonction ou peu s'en faut des planètes Mars et Sdturne. Le spectacle est fort beau; il est surtout fort curieux; néanmoins, je déclare que si je n'en avais pas été averti, il n'aurait pas, par lui-même, attiré mon attention, et je suis sûr aussi que l'adjonction' de Jupiter n'aurait pas rendu le groupe beaucoup plus brillant. Qu'est-ce que l'éclat marié de ces luminaires en comparaison de l'éclat solitaire de l'Ârcturus ou de celui surtout des trois étoiles qui se présentent proches les unes «des autres sur une ligne et qu'on désigne sous le nom de « baudrier d'Or ion? » Voilà certes un groupement stellaire d'un effet saisissant et qui méritait de Rendre dans l'histoire des mages la place
(1) Idejer, Lehrhuch der Chronologie, p. 429.
(2) Au commencement du mois de novembre 1877. -^ Il est étonnant que le Bureau de longitudes ne parle pas de cette conjonction dans la Connaissance des temps pour Tan 1877.
que Içs âsironpmeg précités assignent, à la coiyoncUon.dQ M^rs, de Jupiter et d^ Saturpe.. Aussi. 1^ peuple, mieux avisé que les savants, la lui dpnne-t-il ^en l'appelant, a les Trois Rois ». Déjà, ancienaement, 09^ avait cherché et. cru trouver . l'.étçile éyangélique dans. U constellation d'Hercule, bjen moins étincelante cependant que beau-: coup d'putçes, puisque ses plus grosses étoiles ne sont que de troisième grandeur, et on l'avait, en conséquence, appelé^ « Içs Trois Mages. » Cela n'a pas voulu prendre, et nous terminons la partie érudite de notre travail en avouant franch^emept qu'après tant et tant de recherches, nous ne nous sentons pas avancé d'une ligne dans la certitudç que les auteurs évangéliques de rhistoire des mages ont eu en vue, dans leur étoile conductrice, un astre réel ou astronomique.
Voilà donc le procès suffisamment inistruit. Maintenant il s'agit d'expliquer ce que veut dire au fond la légende des mages, car j'estime qu'aucune personne qui a le sens de la critique historique puisse la prendre encore pour une vraie et véritable histoire. Sans doute, l'évangile selon saint Matthieu est authentique, sans que d'ailleurs nous en connaissions l'auteur; mais cela ne veut pas dire que son contenu, tout son contenu le soit aussi. On ' sait, et cette certitude s'appuie sur le témoignage de Papias, d'irénée et de Pantène d'Alexandrie (1), pour ne nommer que ces trois écrivains de la primitive Église, que l'évangile de Matthieu a été composé d'original en langue syrienne, dans le dialecte syro-chaldaïque qu'on parlait en Palestine, et qu'ensuite chacun l'a traduit en grec, dit Papias, comme il a pu : interpretatus est autem unusquisque illa prout potuit (2). Le texte s'est perdu, et il s'est perdu de si bonne heure que les églises grecque et latine ne l'ont jamais connu. C'est ce qu'il est bon de savoir.
Qui en effet peut, en cet état de choses, nous démentir
(1) y. Eusebii Ecclesiastkœ Eistoriœ, 1. III, c. xxxix, in fine. — Irenœus, Adv. Hœreses, III, 1, no 1. — Pour Pantène, voyez Ëuseb., loc. cit,, V, 10, et Catalogus Scriptorum ecclesiasticorum, Hieronymi Operum t. IV, 1706, Parisiis.
(2) Âp. Eusèbe, loc. cit., IV, 39.
de science certaine si, appuyé sur le caraclère historique que présente une partie considérable de l'évangile selon saint Matthieu, nous soutenons la non-authenticité de l'histoire qui commence le chapitre ii dudit évangile ? Assurément, cette histoire est une légende dont le traducteur helléniste s'est plu à embellir l'enfance de Jésus, et ici comme ailleurs, il convient de se «souvenir du timeo * Danaos dona ferentes. La plume grecque nous a fait cadeau d'un conte charmant; mais grâce à ce présent, nous ne savons plus où nous en sommes aii juste avec la vraie histoire de Jésus; ce levain, joint à d'autres, a corrompu toute la pâte> et aucun travail ne réussira à nous donner la conviction qu'on est parvenu à la rétablir dans sa pureté première.
Ce n'est pas ^d'ailleurs cela qui nous importe ici. Nous recueillons précieusement la légende des mages telle que nous la fournissent l'évangile et les apocryphes, avec les développements qu'elle a reçus dans le cours des siècles, et, nous plaçant à un point de vue supérieur, nous la prenons pour l'expression d'une aspiration générale de l'humanité. Considérée ainsi, elle est bien plus vraie que si elle couvrait un fait historique proprement dit, attendu que, pour l'ordinaire, les faits historiques ne sont que des masques pour tromper les esprits superficiels sur les intentions de la loi qui nous régit et sur le mouvement cosmologique auquel nous obéissons, que nous le Voulions ou ne le voulions pas.
L'histoire de l'adoration des mages est l'expression d'un fait idéal. Il y a trois genres de faits : les faits « naturels, les faits historiques et les faits idéaux. Les deux premiers sont la matière dont Thutnanité s'aide
poitr construire sa vie idéale et la marche qu'elle «ttit pour y atteindre. C'est là son occupation la plus cfaère, et la création constante et générale de mythes et de légendes à laquelle l'entraîne la conception du postulat qui la préoccupe nq|is prouve, à n'en pas douter^ qu'elle ne perd jamais de vue ce qu'elle considère justement comme le but le plus élevé de son existence. Tout lui sert à cette fin^ et c'est ainsi que les événements naturels ou historiques n'ont plus d'autre valeur à ses yeux que celle de symboles. Tout ce qui passe est symbolique : ailes vergœiigliehiB isi nur ein gteichniss. La guerre même de Troie ne serait qu'un symbole (1) de la lutte que la lumière virginale, Hélène, soutient contre le noir démon de la nuit, et nul doute que^ dans des milliers d'années, Napoléon, qui est déjà presque une figure légendaire, malgré l'ouvrage destructif de Lanfrey, ne présentera aussi, dans la tradition philosophique, une {riiase évolutive de la vie cachée, mais vraie de l'humanité.
Cependant, comment interpréter dans cet ordre d'idées l'histoire des mages et les formes diverses sous lesquelles l'esprit mythique ou légendaire des peuples en a fait une création universelle ? L'interprétation n'en est pas réduite à une seule voie, car en ce sujet comme en tout autre, les choses sont complexes par elles-mêmes et multiples dans leurs rapports avec l'ensemble. Mais parce que cet ensemble tend, par la provenance idéale de sa loi, la loi du cosmos, à réaliser Tétat idéal, et que toute activité
(1) Cette manière d'interpréter VRiade est cependant combattue avec beaucoup' de force et de science par Rieckher. Ce savant tient à rhistoricité du sujet cbanté par Homère. (V. VerhandL der 3f8ten 'Versaml der D. Philologen in Tuhingen, 1876, p. 65.)
humaine ne vise en définitive qu'un postulat transcendant, on peut être sûr que toute interprétation en ce sens des faits naturels ou mythiques, légendaires ou historiques, comporte une part de vérité. Rarement Tidéal a directement raison dans l'histoire ; cela n'arrive que lorsque la force morale triomphe de la réalité matérielle et brutale. On peut compter les heureux qui ont vu cela ; mais ce que tout le monde peut voir, c'est que l'histoire des rois mages présente le troisième terme d'une trilogie, dont le premier est représenté par le Mythe de la femme et du serpent, et le second par la Légende du Juif-Errant.
Toutefois, quelques paroles explicatives ne me paraîtront pas inutiles ici, et les voici :
Dans l'origine, l'humanité était toute involuée et enveloppée dans l'animalité. Elle se sentait pressée d'agir, mais elle ne savait agir^encore que par un instinct aveugle ou poussée par les passions. En cette situation, elle avait bien quelque sentiment, le pressentiment, anung, pour dire le mot, de sa valeur morale, et tout ce qu'elle faisait, elle ie faisait pour contenter une aspiration obscure, mais très-noble au fond ; cependant, sans conscience réfléchie comme elle était' encore, les moyens qu'elle mettait en œuvre pour se dégager de ses liens grossiers étaient plutôt de la brute que d'un être doué d'une faculté de réflexion consciente. Pour se saisir elle-même dans sa conscience, pour connaître son m>oi^ afin de s'instituer sur une base morale, il arriva donc qu'elle* se méprit sur la méthode à suivre, et au lieu de se chercher dans le sens intime, elle se chercha dans les sens extérieurs et leurs impressions, et elle s'aima dans sa chair. La conséquence de cette erreur lut le brutal commerce sexuel, et l'huma*
nité, s'eQgen4<'9nt. cba]:n^UexaeQt au lieu de se.reAouvplçr dans. U.. cpnjçept de l'idéal, par. ua. acte . d'ordre moral> a))outit à. la, reproduction de spn êlre troublé par Iç.désordjCP^ Lefaux id^^l qu'iiiréalisadanç.l'enfaatdevini ainsi le. di/çu ep, qui l'ihuinanité s'adora, et ridolâtrie,.se trqpya, co;)stilujéQ d^ fait.
Ce n'est pas là une théorie élaborée à. plaisir; c'est de l'histoire, et le chapitre ii^de.la Çenè^e.npuj^ en présente le drame sous un langage imagé. La . passion a fait prendre à l'homme le change sur la tâche que lui posait sa nature spirifuelle ; en se ravalant au niveau de la brute, il s'est perdu dans ('exaltation de son moi corporel, et il s'est trouvé déchu de l'idéal au prix du faible et fragile dieu qui^ Ta masqué. Devenu son propre fétiche dans le produit de sa passion, l'homme, depuis lors, n'est plus sorti du culte de la matière, quelle que fût la forme religieuse qu'il ait adoptée, et souvent il a semblé disparaître tout entier dans la fange qu'il a eu le malheur de remuer au seuil de son existence. La raison, sans doute, il ne l'a pas perdue; mais souvent il n'en a fait usage* que pour être plus bestial que la bête : nur tirischer ah jedes tir zu sein.
Cependant, l'espoir d'un meilleur avenir lui restait, car la facilité de cognition quj3 nous possédons de nécessité naturelle et inéluctable, si elle peut être obscurcie par la passion et même être totalement éclipsée, ne saurait disparaître, et ainsi, si bas que nous nous abaissions, notre état moral n'est jamais désespéré. Le difficile est, dans certaines situations, de ne pas perdre de vue cette vérité. N'est-elle pas attestée d'ailleurs par l'inquiétude même qui -nous saisit quand , nous reQOi|velo|is de c|U^lque
manière l'acte de la déchéance première? Qu'est cette inquiétude, sinon le regret de la faute commise et, partant, le désir de nous remettre dans la route abandonnée au bout de laquelle l'humanité aperçoit son idéal ? Courage donc ! c L'étoile s'est levée. Que celui qui, embrasé d'amour, a le désir de l'atteindre, se mette en route : »
Der stem ist aufgegangen und wekher hat verlangen, und ist mit lib umfangetij der mcKh sich auf di fart (1).
Mais voilà l'humanité entrée dans cette phase de son existence que l'esprit populaire a symboUsée dans la légende de l'être lancé sans trêve ni repos à la poursuite d'un bien perdu, légende qui, à cause de l'idéal censé être réalisé dans le temps et l'espace, le Christ historique, a fini par prendre la forme de la légende du Juif-Errant. Nous avons montré comment, dans la course incessante de l'homme coupable, mais repentant, l'ardent désir de posséder l'idéal philosophique, la paix du Christ, le Christ lui-même, accompagne la punition de la faute commise. Autre Tantale, Abasver voit s'éloigner l'objet de son désir chaque fois qu'il croit pouvoir déjà s'en saisir.
Cependant, tout doit avoir une fin, et le moment de conciliation suprême arrive. L'humanité va réintégrer le Christ, son chez soi, sa forme idéale, et une lumière se lève en elle qui la guidera sûrement vers celui qu'elle a cru chercher, alors même qu'elle ne courait qu'aux basses satisfactions de la chair. Cette troisième phase du grand
(1) Ancien lied allemand, lire du recueil du magister Gaspar Othmayr, imprimé à Nuremberg en 1549.
drame humain noas est montrée sous le symbole de l'histoire des mages. L'humanité, dans la personne de ses représentants d'élite, accourt vers le Sauveur, dont elle a besoin pour reconquérir son intégrité et pour s'adorer enfin, non plus faussement, comme jadis dans la chair, mais en esprit et en vérité. Se possédant ainsi pleinement dans le Christ, elle savoure le bonheur ineffable où « tous les doutes, tous les combats, s'apaisent dans la haute sécurité de la victoire, où l'idéale beauté exclut toute trace de l'humaine indigence > :
Aile Mmfe aile stûrme schweigen in des siges hoher sicherheit, ausgestossen hate$jeden zeugen meMchlicher bedurftigkeit (i).
Désormais l'homme est assuré qu'il est Dieu et que Dieu est l'Homme, que l'Homme est tout Dieu et que Dieu est tout l'Homme : et lotus Homo est Detis. Oui, certes, l'humanité idéale est identique avec l'être, avec l'Étemel; elle lui est adéquate : elle le connaît comme elle en est
connue, ToVe Zk èmyvdàaoïtM xocGûç x«t «rryvwoOnv (2),
Mais voilà le sens et la portée de notre trilogie expliqués. S'il est besoin.de considérations complémentaires, on les trouvera dans la préface. Ici je finis en répondant à ceux qui doutent que l'humanité ait jamais eu la conception de ces trois sujets se faisant, à l'instar d'une trilogie, suite les uns aux autres, que le homo sum du
(1) Schiller, Dos Idéal und das Lehen^ str. 9.
(2) Pauli EpisU ad CorirUhios prima, xin, 1 2.
vieillard (1) me jdstifie derant les esprife igta(<^es, et Méphisto devant les sceptiques, l[}îiand il dit :
Wer y^awii was dummes, wer was Muges denken, dos nicht divorwelt schon gedachi (2) ?
Ati reste, je consens à laisser tout coinme je Tai trdiivé, à rétiât d'énigme. Je n'ai eu ni la révélation du buisson ardent, tii celle du mont Thabor, iii celle du chemin de Damas ; et les èussé-je eues toiités les trois, encore n'y verrais-je pas plus clair : post retjelationem adhuc ih œnigmate (3). Pour vous en convaincre personnellemept, consultez tous les livres inspirés d'une littérature quelconque (4), mais souvèiiez-vous de cette parole de la sagesse indienne, que la Révélation {çruti) n'est une autorité que pour ceux qui agissent dans des vues intéressées (5). C'est une sentence qui peut convenablement clore aussi cette étude- sur la prétendue histoire des trois rois mages.
(1) Homo tum: humant nil a me alienumpuio, (Terenti EeauUm TimorumenoSj actus i, v. 25.)
(2) 4 Qui peut imaginer n'importe quoi, sensé où insensé, que le passé n'ait pas ima|;!xtè âri^t IM? > (l\ ¥Uu$t, acte II, initib.)
(3) De tribuB imposiorihus^ p. 20, éd. E. Weller.
(4) Malgré ses ravissements au troisième ciel, saint Paul demeure dans un tel état d'ignorance de la chose essentielle, qu'il est forcé de l'avotier. {I Corinth., xiii, 12.)
(5) Mânavadharmaçâstra, n, tS.M